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par Daniel Chatelain (mai 2004)
" Guararey de Pastora" (connue aussi sous le nom de "Guararé"
dans une reprise de Ray Barretto) est une chanson identifiée par son
début " Pastorita tiene Guararey ". C'est un des plus grands succès
du plus populaire des groupes cubains, Los Van Van. Ce morceau n'est ni un son,
ni un songo, la modalité inventée par le groupe, prédécesseur
de l'actuelle timba.
C'est un changüí, ce style traditionnel de Guantánamo. L'intérêt qu'avait porté le leader des Van Van, Juan Formell, pour un titre de ce style est comme un rappel de son passé d'arrangeur au sein du Charangón d'Elio Revé, lui-même natif de Guantánamo et popularisateur du " nuevo ritmo changüí ". Il arrive que ce titre soit attribué à Juan Formell, mais celui-ci se serait bien gardé d'une telle revendication. Le titre au refrain célèbre " Pastorita tiene guararey conmigo, yo no sé porque sera... " a été signé de Pedro Speck, ce qui n'avait a priori rien d'étonnant venant d'un des auteurs les plus prolifiques du style changüí dans la deuxième moitié du vingtième siècle, auteur-compositeur de près d'une centaine de morceaux.
Pourtant le titre n'est pas de Pedro Speck, contrairement à ce qui figure en général sur les enregistrements, cela a été établi par un jugement du tribunal provincial de Santiago du 14 juin 1976. La personne qui est le sujet de la chanson, la fameuse Pastorita Lluany Chauyous, est née sur les terres de Yateras, emblématiques du changüí. " La chanson ne m'a-t-elle pas été dédiée ? Comment je pourrai ne pas savoir de qui elle était ?" avait-elle tenu à témoigner à l'époque. Elle a aujourd'hui 87 ans et a tenue à être présente dans la ville de Guantánamo au 1er festival national de changüí en décembre 2003.
Qui avait donc dédié cette chanson à Pastorita ? Son gendre Roberto Baute Sagarra. Ce fidèle compagnon musicien du défunt Pedro Speck, déjà marié, avait fait la conquête d'une Guantanamera nommée Petronila, de vingt ans plus jeune que lui, ce qui n'avait pas été sans inquiéter la mère de l'élue. Celle-ci se souvient ainsi de ce musicien aujourd'hui lui aussi disparu : " Un Noir grand et élégant qui balladait une guitare endiablée arborant une canine en or, qui, était capable de séduire n'importe quelle femme. ", selon les termes rapportés au journaliste de l'hebdomadaire de Guantánamo Venceremos(1). Ce troubadour paraissait avoir toutes les caractéristiques de l'homme volage, ce qui n'est pas la première qualité espérée d'un gendre et incommodait au départ Pastora, mais elle se fit à cette romance et conçut même une certaine admiration pour le galant, tout en se gardant de faire part à celui-ci de son changement d'humeur. C'est face à cette fière attitude que Baute composa la chanson pour l'amadouer, ne sachant pas que ce combat pacificateur était gagné d'avance. Ce qui nous valut ce célèbre refrain :
" Pastorita tiene guararey conmigo
Yo no sé porque será
Yo nunca lo he hecho nada
Ella es mi amiga del alma
La llevo con el corazón "
" Pastorita est hargneuse avec moi
Je ne sais pas pourquoi
Je ne lui ai jamais rien fait
C'est l'amie de mon âme,
Je la traite avec coeur "
Qu'est-ce que ce mot de guararey, peu connu et pas évident
à traduire car son sens se modifie selon les lieux, répété
à l'envi dans le montuno entraînant de ce succès?. En Espagne,
selon le même journaliste de Venceremos, "guararey"
est utilisé (bien que non consigné dans de grands dictionnaires)
pour les personnes en colère, contrariées, brouillées.
Les Dominicains l'emploient pour les envieux, les jaloux. A Cuba s'ajoute d'autres
sens : la "rage" amoureuse, le ("mal de amores") , le raffüt....
Ainsi, "dans la chanson, il s'agit indubitablement de l'acception ibérique".
Le succès du refrain fut que sa destinataire devint "celle du guararey"
auprès de la population de sa contrée. Mais il a aussi imprégné
des millions d'auditeurs toujours sensibles trente ans ans après aux
subtilités rythmiques de ce morceau.
 
L'idylle de Baute et Petronila n'a pas seulement engendré ce classique,
car il a donné deux petites filles à Pastora.
La paternité de Baute sur le morceau continue quant à elle à
être déniée sur des reprises récentes et des rééditions
(ce qui irrite de fins connaisseurs comme Juan de Marcos Gonzalés).
Compay Segundo avait sublimé le refus de son amour de jeunesse, Macusa,
de suivre l'alors aventureux jeune homme vers la capitale de l'île, pour
en faire un de ses morceaux les plus attachants. Pastora est un autre type de
muse altière, plus mûre et plus sûre d'elle, mise en musique
par un trobador d'Oriente. A Cuba, même une belle-mère
peut être une inspiratrice!
