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Musique et Danse —  Santiago de Cuba

— Documentation —

LE CARACTÈRE RURAL
DES MUSIQUES AFRO-CUBAINES
DE LA PROVINCE DE MATANZAS
À CUBA

par Philippe Ciminato et Patrice Banchereau

Lien : version pdf de l'article (69 p.)

Batalero
Batalero du grupo Omo Layé, temple de Yemayá du Central Álava,
Photo Neil Leonard, 2016/2017


À propos des auteurs :

Ce document est à l'origine un mémoire de DEM de fin d'études du Conservatoire de musique de Toulon— Provence— Mediterranée, réalisé par Philippe Ciminato, diplômé en mai 2019. Il a été amplement revu et corrigé par Patrice Banchereau, professeur de Musiques Cubaines dans le même conservatoire du même nom.

 


PR
ÉSENTATION

Ce mémoire constitue l'une des Unités d'Enseignement de Culture du DEM de Musiques Cubaines 2019. Il tente de démontrer comment, au contraire de ce qui se passe dans la province de La Havane, les musiques afro-cubaines de la province de Matanzas sont présentes à la campagne, au moins autant sinon plus qu'en ville. Au XIXe siècle, une grande partie de la population noire matancera était constituée des esclaves présents dans les grandes plantations de la région de Colón-Perico-Jovellanos-Agramonte, au sud-est de la province.


TABLE DES MATIÈRES

  1. Préambule – Description du sujet

  2. Introduction
      2.1 Brève histoire de Cuba

2.2 L'époque du trapiche — Cuba dans une Amérique colonisée (1492-1763)

2.3 L'époque de l'ingenio — Sa Majesté le sucre (1763-1886)

2.4 L'époque du central – La Mediterranée américaine (1886-1959)

  1. La Province de Matanzas et ses particularités historiques

3.1 Brève histoire de sa colonisation

3.2 Du sucre et des rails

3.3 À propos des noms de famille des esclaves cubains

3.4 Cabildos, ingenios et palenques

  1. Musiques Urbaines à Matanzas, Cárdenas et Jovellanos

4.1 Des rituels des Bozales à ceux des Créoles : un changement fondamental

4.2 Groupes folkloriques et rumba matancera

4.3 Le cas de la famille Baró de Jovellanos

4.4 Les abakuá de Matanzas et de Cárdenas

4.5 Le dernier foyer du bríkamo à Cuba

4.6 Le iyesá

4.7 Les derniers tambours egbado de Cuba : les tambours d'Olókun d'Oba Tero

4.8 Le spiritisme matancero

  1. Les Styles ruraux disparus de la province

5.1 La yuka

5.2 Le tambor de cáñamo

5.3 Le bembé de marímbula

5.4 La tumba francesa

5.5 Le kinfuiti

5.6 Les tambours kuelé

  1. Les Styles ruraux toujours vivaces

6.1 Les dernières traditions arará de Cuba

6.2 Les derniers Gangá de Cuba à Perico

6.3 Les musiques des Lucumí : batá, güiro et bembé

6.4 Le palo rituel et la makuta profane des Congos

6.5 Le cas particulier de deux ingenios du XIXe siècle : Álava et San Ignacio

  1. Conclusion

Bibliographie – Sites internet consultés

1. PRÉAMBULE

Parmi tous les styles de musiques traditionnelles présents à Cuba, qu'ils soient venus d'Afrique ou d'Espagne, ceux joués dans la capitale havanaise prévalent souvent sur ceux des autres provinces. Il est naturel de penser que la forme de l'île – 1 100 kms d'est en ouest sur 160 kms au maximum du nord au sud[1] – implique que l'on ne joue pas les mêmes musiques dans les régions très éloignées les unes des autres.

On sépare généralement les styles d'Oriente – de la moitié est de l'île, à ceux d'Occidente, la moitié ouest.

En outre, aucune musique de Cuba ne peut être qualifiée de native ni d'endémique, puisque les habitants primordiaux, les Indiens caraïbes, ont disparu.

Les musiques cubaines ont donc des origines soit :

Européennes, espagnoles et canariennes pour la plupart, même si l'on peut dans certains cas noter une certaine influence française et anglaise dès le XIXe siècle, voire américaine à partir des années 1900. Elles sont regroupées dans le genre dit hispano-cubano ou música popular.

Africaines, puisqu'on estime qu'entre 1513 et 1886, les Européens ont importé à Cuba près de 4 millions d'esclaves. Toutes celles-cisont cette fois regroupées dans le genre dit afro-cubano.

La grande majorité des musiques cubaines est contenue dans ses deux genres, et on peut également les opposer ainsi :

musiques rituelles (afro-cubano) et

musiques festives (música popular).

 

Un troisième genre est constitué des musiques qui sont arrivées des Caraïbes (via l'Europe ou l'Afrique), comme le Vodú, venu d'Haïti au tout début du XIXe siècle (après la Révolution de 1804), qui a impacté toute la partie dite Oriente à Cuba.

carte
La province de Matanzas parmi les 16 actuelles autres provinces de Cuba.


En Oriente, trois pôles culturels importants se dessinent, autour des villes de Santiago de Cuba, de Guantánamo et de Camagüey[2], où trois couches succesives se sont supersposées :

— les musiques présentes avant l'arrivée des Français d'Haïti et de leurs esclaves, qu'elles soient afro-cubaines ou populaires.

— les musiques venues d'Haïti à partir de 1800, qualifiée d'afro-haitiennes mais dont certaines, comme la tumba francesa, pourraient être considérées comme populaires (dans le sens profane et festif). Curieusement, elles sont toutes rassemblées dans le genre hybride dit haitiano- cubano, ou franco-haitiano-cubano, finalement lui- aussi inclus dans l'afro-cubano.        

— les styles venus de La Havane, comme les tambours batá, arrivés à Santiago au milieu des années 1970, ce qui démontre l'influence de la capitale sur les provinces les plus éloignées. Dans la música popular, à l'inverse, Santiago a eu une influence sur la capitale car elle est considérée comme le foyer originel du son et que bien des personnages importants de la trova tradicional comme Sindo Garay sont santiagueros.

carte

Il existe bien dans l'île des musiques d'un genre dit música tradicional, qui concerne les musiques hispano— cubaines du XIXe siècle, soit qu'elles soient rurales ou campesinas, comme le punto guajiro, ou urbaines comme la trova tradicional, dont une variante, la clave ñáñiga, possède d'évidentes connexions avec la musique afro-cubaine abakuá. En Europe, on se refuse à considérer ces musiques comme traditionnelles, comme presque toutes celles qui sont chantées en espagnol, la rumba et la tonada trinitaria mises à part.

Les musiciens occidentaux désirant pratiquer les musiques traditionnelles cubaines sont majoritairement des percussionnistes et des chanteurs (sans oublier les nombreux danseurs). Ils se tourneront naturellement vers l'afro-cubano (l'afro-cubain), où la langue espagnole est parfois présente, certes, mais où l'on chante majoritairement en langues africaines : en yoruba[3], en kikongo, en fon, en efik, en banta, mais également en créole haïtien, appelé patuá (« patois ») en Oriente.

Ces musiciens étudieront la plupart du temps d'abord les styles havanais, tant la musique de la capitale est importante. Certains s'intéresseront également aux styles musicaux d'Oriente, malheureusement peu joués en Europe[4].

D'autres se tourneront vers la musique de la province de Matanzas, mais auront également peu de chances de les jouer en Europe. Le tambour batá de style matancero, en est un bon exemple, tant il est particulièrement peu pratiqué sur le vieux continent. Beaucoup de percussionnistes jouant le style de La Havane renonceront même à l'étudier, tant la technique de jeu et le répertoire sont différents.

Dans la province de Matanzas, on joue, on chante et on danse traditionnellement tous les styles afro-cubains joués dans celle de La Havane, mais d'une autre manière :

yoruba (batá, güiro, bembé),

congo (palo, makuta),

iyesá[5]

abakuá (à Matanzas et Cárdenas)

arará[6] (à Matanzas, Cárdenas, Agramonte, Perico et Jovellanos)

espiritismo

rumba (yambú, guaguancó et columbia)

On y joue en plus des styles qui n'existent pas (ou plus) à La Havane comme le bríkamo dans la ville de Matanzas et le gangá de Perico.

Cette opposition de style, dans deux provinces pourtant voisines, fait que l'on constate parfois un certain dédain chez quelques musiciens havanais pour les musiques matanceras, parce qu'elles sont rurales par essence, qu'elles sont « cosas del campo » – et donc considérées comme inférieures par rapport à celles jouées dans la capitale. Mais les musiciens afro-cubains havanais, dans leur grande majorité, témoignent généralement d'un profond respect pour les traditions matanceras, même si elles sont différentes des leurs.

Dans ce mémoire nous allons tenter de décrire comment et pourquoi, au contraire d'une province havanaise où la culture afro-cubaine est fortement centralisée, focalisée même, sur la ville de La Havane et sur ses banlieues, dans la province de Matanzas elle est dispersée au quatre coins du territoire.

 

 

carte


2. INTRODUCTION

2.1  Brève histoire de Cuba

Cuba a eu besoin d'esclaves pour remplacer les Indiens caraïbes. Une fois les mines d'or épuisées, les premiers Africains importés dans l'île ont travaillé soit à la ville comme domestiques ou comme travailleur des rues, soit à la campagne, dans plusieurs types d'entreprises agricoles :

— des fermes productrices de bétail et de cultures vivrières, même si on y a compté assez peu d'esclaves en proportion, car leur nombre fut plus important dans les plantations produisant des produits destinés à l'exportation :

— du tabac, nécessitant assez peu de main d'œuvre,

— du café, et surtout

— du sucre et ses produits dérivés (mélasses et alcools).

Les plantations sucrières ont employé la grande majorité des esclaves cubains.

On leur a également fait raser des forêts, construire les routes et le chemin de fer, travaux liés à l'industrie sucrière car nécessaires au développement des plantations.

 

carte

 

            S'il est particulièrement difficile d'estimer présicément les quantités d'esclaves importées en Amérique, on constate généralement que les chiffres proposés augmentent considérablement avec le temps : nombreux sont les livres du XXe siècle qui s'accordent à dire qu'il n'y aurait jamais eu plus de 400 000 esclaves aux États-Unis, par exemple ; alors que les sources les plus récentes proposent le chiffre de 4 millions. Les travaux des scientifiques cubains permettent d'avoir une vision précise du sujet. Le graphique c-dessus[7] propose 9 566 millions d'esclaves. On sait aujourd'hui qu'il faut au moins doubler ce chiffre. De plus, pour Cuba, il faut augmenter la proportion de ceux importés au XIXe siècle, car entre 1800 et 1886, date de son abolition tardive, l'île a importé beaucoup plus que 20% de ses esclaves, dont une grande quantité de manière clandestine, ce qui est encore plus difficile à estimer.

 


Trapiche
Trapiche
à traction humaine, gravure de Theodore de Bry, 1594.


 2.2  L'époque du Trapiche : Cuba dans une Amérique colonisée. (1492-1763)

La plus grande île des Antilles compte aujourd'hui 13 millions d'habitants, sur un territoire d'une superficie comparable à celle du Portugal (ou de l'Islande). Au milieu du XIXe siècle, Cuba fut le pays au Monde qui compta le plus de millionnaires[8], grâce à sa production industrielle de sucre raffiné[9]. Mais son développement sucrier fut tardif. Il ne commença qu'à partir de 1763.

 

traction animale
Trapiche
à traction animale.

 

L'histoire du sucre cubain connut trois grandes époques :

            — celle du trapiche, ou cachimbo, petite plantation à 40 ou 50 esclaves, avec un moulin rudimentaire, à traction hydraulique, humaine ou animale, du XVIe au XVIIIe siècle.

En 1796, la province de Matanzas comptait 35 plantations sucrières.

            — celle de l'ingenio, grande exploitation industrielle du XIXe siècle, équipée de machines à vapeur, reliée au réseau ferroviaire et au télégraphe, parfois éclairée au gaz, contenant entre 100 et 700 esclaves, et parfois quelques dizaines de travailleurs chinois au salaire misérable.

En 1863, la province comptait 401 plantations sucrières.

            — celle du central, coopérative agricole mécanisée du XXe siècle, équipée de tracteurs, de l'électricité, regroupant les terres des anciens ingenios, dont beaucoup furent abandonnés. On y employera des milliers de travailleurs libres, mais sous— payés.

            Entre sa conquête et 1763, Cuba resta économiquement sous— développée, face aux autres colonies du continent, plus attractives pour les colons espagnols. La Havane, fondée en 1519, restera le principal centre d'intérêt de l'île, en tant que port de relâche de tous les navires d'Amérique rentrant en Espagne. On y armera également des centaines de vaisseaux, les bois des Caraïbes étant de bien meilleure qualité que ceux trouvés en Europe. Les autres villes de Cuba resteront de taille très inférieure à celle de la capitale, qui comptera jusqu'à deux tiers de la population de l'île.

« En 1593, le gouverneur de la ville de Trinidad prétendait qu'il n'y avait que 70 blancs dans sa colonie pour se défendre contre 6 000 Indiens[10] ».

En 1620, la population totale de Cuba s'élevait à moins de 7 000 habitants[11].

« Entre 1763 et 1838, Cuba, qui n'était qu'un assemblage de petites villes sous— peuplées et sous— développées, avec ses fermes d'élevage et ses plantations de tabac, se transforma en une colonie prospère aux grandes plantations sucrières et caféières[12] ».

L'un des principaux freins au dévelopement de l'île fut le système du commerce exclusif, qui empêchait Cuba de commercer avec un autre pays que l'Espagne. Les Anglais furent les grands artisans de l'abandon de ce système, en forçant l'Espagne à ouvrir le commerce cubain aux autres colonies d'Amérique : occupant La Havane entre 1762 et 1763, non seulement ils brisèrent l'exclusif mais ils amenèrent 10 000 esclaves de la Jamaïque, doublant ainsi la population servile de l'île.

En 1774, selon le premier recensement officiel cubain[13], on dénombre 171 620 habitants[14] à Cuba, dont 96 440 blancs, 31 847 noirs libres et 44 333 esclaves noirs.

La Havane compte alors 75 618 habitants.

            Dès l'année 1528, le gouvernement colonial crée pour les esclaves les cabildos de nación (littéralement : « conseils de nation africaine ». Seuls les esclaves arrivés d'Afrique, ou Bozales, sont autorisés à y pénétrer. Ces cabildos deviennent des lieux de pratique de la musique, rituelle ou non. Leur autonomie financière leur permet de racheter la liberté de certains esclaves, pour assurer des rôles de prêtres en religions afro-cubaines. On trouve à Cuba des cabildos : arará (mahino, dahomé ou sabalú), lucumí (yoruba), iyesá (yoruba également), congo (de diverses « nations »), gangá (de diverses nations également), mandinga (des Mandingues, esclaves souvent islamisés), carabalí (efik, ejagham, ekoi ou ibo, de la frontière Cameroun- Nigeria) et mina (du Togo et du Ghana). Parmi les 71 cabildos havanais recensés au XIXe siècle, ceux des Congo et les Carabalí sont les plus nombreux. Parmi les 42 recensés dans la province de Matanzas, les cabildos lucumí sont les plus nombreux (trois fois plus que les cabildos congo)[15]. L'activité religieuse afro-cubaine dans l'île ne fut pas limitée aux seuls cabildos, car il existait également des casa-templos ou « maisons de saint », qui étaient des lieux de culte privés. Illégales mais tolérées, certaines d'entre elles réussiront à se maintenir. Après l'interdiction définitive des cabildos à la fin du XIXe siècle, ceux qui n'étaient pas devenus, comme la loi l'exigeait, des « sociétés d'entraide pour gens de couleur » (sociedades de socorro mutuo), deviendront eux aussi des « maisons de saint ». On a interdit les cabildos à Cuba vers 1890, après les avoir accusés d'avoir été des nids de révolutionnaires et d'abolitionistes. Dans la capitale, aucun d'entre eux n'a survécu, mais dans les autres provinces certains ont réussi à conserver leur nom et leur fonction religieuse. Ailleurs dans l'île, comme en Oriente, on utilise aujourd'hui encore le mot cabildo pour divers groupes musico-religieux, comme les cabildos carabalí, fondamentalement différents des institutions d'antan. Le cabildo de nación est  une institution exclusivement urbaine, et n'a pas – à priori – lieu d'être dans les campagnes. Nous verrons plus avant comment, en zone rurales, ce sont les casa-templos qui seront les principaux lieux de culte afro-cubains, souvent au sein même d'une plantation.


ingenio
Ingenio Flor de Cuba
, Macagua, province de Matanzas, vers 1850. Gravure d'Edouard Laplante.

 

 2.3 L'époque de l'Ingenio —  Sa Majesté le Sucre (1763-1886)

« L'époque de notre félicité est arrivée, cela ne fait maintenant plus aucun doute ! »

Cette phrase prononcée en 1793 par Francisco de Arango y Parreño résumait déjà la situation à venir. Ce commerçant et homme politique cubain anobli, était le dueño de l'ingenio géant La Ninfa, qui produisit 336 tonnes de sucre en 1804.

En 1792, Cuba comptait 272 300 habitants (dont 117 161 à La Havane). La chute de la colonie française de St Domingue et la Révolution haitienne débarrasa Cuba de son principal concurrent sur le marché mondial du sucre.

En 1817, seulement 15 ans après, elle en comptait le double 572 363 habitants (dont 179 401 à La Havane).

En 1827, les villes avaient grandi, le pays s'était structuré. On dénombrait alors 704 487 habitants[16], (dont 237 828 à La Havane) :

311 000 blancs       286 000 esclaves noirs   106 000 noirs libres et métis.

On investit des sommes colossales dans des plantations modernes, ou ingenios, qui envahiront les provinces voisines de celle de La Havane vers l'est : celle de Matanzas et de Villa Clara. En 1841 un nouveau recensement dénombrait 1 037 624 habitants[17] (dont 388 073 à La Havane) :

448 291 blancs       436 495 esclaves noirs   152 838 noirs libres.

Le commerce avec les USA se développa, et les capitaux américains commencèrent à affluer dans l'île. En 1848, le Président américain James Knox Polk offrit à l'Espagne 100 millions de dollars de l'époque pour le rachat de Cuba, sans succès. Mais après 1850, l'exploitation des terres en Occidente arriva à saturation. Les guerres d'indépendance, les révoltes esclaves, l'épidémie de choléra et les aléas boursiers ralentirent la production de sucre.

Entre 1792 et 1860 on aurait introduit à Cuba plus de 720 000 esclaves[18]. Beaucoup d'entre eux mourront avant l'âge de 30 ans. Vers 1850, la prospérité de Cuba est à son apogée, et le sort des Africains est à son paroxysme : chaque année un tiers d'entre eux meurt au travail.

« C'est seulement à partir de 1860 et 1870 que les esclaves créoles[19] nés dans les plantations commencent à compenser les décès des autres, et que s'y établit un certain équilibre démographique[20] ».

En Amérique, certains états du nord des États— Unis furent les premiers à abolir l'esclavage dès 1780. L'Angleterre, attendra 1836 pour l'abolir dans ses colonies. La France en fera de même en 1846. Les derniers à abolir en 1886 seront Cuba et le Brésil.

Dès 1820, l'idée de l'abolition de la traite, puis de celle de l'abolition de l'esclavage furent les principaux problèmes de la « saccharocratie » cubaine. Sachant qu'ils ne pourraient bientôt plus importer d'Africains, les planteurs vont développer une nouvelle politique. Il s'agit désormais de :

1° Réduire la mortalité des esclaves. À partir de 1840 s'instaure dans les plantations la période dite du buen tratamiento.

2° Affréter des navires à vapeur afin d'aller chercher en Afrique des femmes et des enfants (auparavant la grande majorité des esclaves étaient des hommes).

3° Faire en sorte que les femmes noires enfantent de nouveaux esclaves, dits créoles, par opposition aux bozales qui sont ceux arrivés d'Afrique. Celles— ci, longtemps minoritaires dans les plantations, refusaient d'enfanter, préférant avorter ou se suicider, afin d'éviter l'esclavage à leurs enfants.

4° Importer des travailleurs chinois, projet qui échouera quand le gouvernement de Canton constatera l'horreur des conditions de travail de plus de 160 000 ouvriers asiatiques.

5° Participer à la traite clandestine ou interlope, souvent sous pavillon neutre américain, malgré les risques judiciaires encourus.

La traite clandestine fut très pratiquée par les navires cubains, américains ou autres entre 1824 et 1866, puis plus encore ensuite, quand la marine anglaise cessa de sillonner l'Atlantique pour arraisonner les traficants. « L'interlope » continua jusqu'à l'abolition. Les Britanniques capturèrent néanmoins 107 navires cubains contenant 26 024 esclaves[21]. En 1868, on arrêta un convoi clandestin cheminant dans la Ciénaga de Zapata, de 1 000 esclaves destinés aux plantations de la région de Colón, dans la province de Matanzas. Le bateau qui les amena se nommait Agüica, du nom de l'ingenio aux 300 esclaves du Comte de Fernandina, qui devint un village.

« Le dernier navire négrier américain capturé à Cuba fut le Rhode Island, avec une cargaison de 890 esclaves parmi lesquels 106 femmes et 612 enfants. Son capitaine, Nathaniel Gordon, fut jugé le 12 février 1862. La contrebande dans la période 1821— 1860 vit l'entrée dans les plantations sucrières de Cuba pas de moins de 350 000 Noirs africains[22] »


clipper
Clipper
américain du milieu du XIXe siècle.
central 1922


2.4 L'époque du Central – La Mediterranée Américaine (1886— 1959) 

À Cuba, si la Guerre de Dix Ans (1868— 1878) n'affecta quasiment pas la production de sucre en Occidente, la seconde guerre d'indépendance (1895— 1898) détruisit une grande partie des plantations dans toute l'île, incendiées tout comme les champs de canne. Le système esclavagiste arrivant dans une impasse économique, la production de sucre dut changer radicalement.

Les Américains supplantèrent les Britanniques dans le développement du chemin fer cubain :

« L'île constitua dès les années 1830 le premier marché des USA pour les produits manufacturés : les uniques exportations que ceux— ci parvinrent à réaliser, des locomotives et de l'équipement ferroviaire, ainsi que de la majorité des machines à vapeur eurent Cuba pour destination. De même, le premier bateau à vapeur exporté par les États-Unis fut acquis en 1819 par José Ricardo O'Farrill afin d'établir un cabotage entre Matanzas et La Havane[23] ».

            Les Américains forcèrent les producteurs cubains à ne plus exporter que du sucre brut, raffiné aux États-Unis. « En 1871, les raffineurs américains obtiennent le vote du Sugar Act, premier appareil juridique néo-colonial déployé par les USA pour la domination d'un pays. À partir des années 1880, Cuba ne vendra plus que sur un seul marché et ne négociera plus qu'avec une seule entreprise. Le sucre sera embarqué sur des navires nord-américains et le prix en sera fixé par le Sugar Exchange de New York. Les commerçants et les planteurs cubains suivront l' évolution du marché grâce à l'entreprise Willett Gray, via des cables de l'Associated Press, transmis par la Western Union : l'annexion économique de l'île est réalisée. L'annexion politico-militaire, elle, sera postérieure. Le tabac subira le même monopole. S'appropriant ainsi l'infrastructure physique construite par la manufacture esclavagiste, la grande industrie va bientôt surgir[24] ».

            L'indépendance de Cuba survient en 1902, après la guerre américano-espagnole. L'Amendement Platt, inclus dans la constitution de la désormais République de Cuba, autorise les États-Unis à y intervenir militairement. Ceux-ci disposeront de trois bases militaires dans l'île[25]. Les trois grandes Antilles, Porto Rico, Haïti et Cuba tombent dans le giron américain.

Pendant toute la période dite « républicaine » (1902-1959), les États-Unis et leurs entreprises contrôlent de plus en plus l'économie et la politique de l'île. L'agriculture se mécanise, et emploie moins d'ouvriers, sous-payés, sur des terres plus vastes. Les rendements du nouveau système sont considérables : d'après l'Histoire des Caraïbes d'Eric Williams, la production cubaine de sucre s'éleva :                           

                     — en 1815       à                39 961 tonnes,

— en 1828       à                72 635 tonnes,

— en 1882       à              595 000 tonnes, et

— en 1894       à           1 054 214 tonnes ».

Puis, d'après Moreno Fraginals dans El Ingenio, elle s'éleva:

                                   — en 1913       à           2 515 103 tonnes,

                                   — en 1925       à           5 386 303 tonnes,

                                   — en 1952       à           7 298 023 tonnes.

Pour les anciens esclaves, c'est l'exode rural. Ils s'entassent dans des bidonvilles en périphérie de La Havane. Le tourisme se développe de manière considérable, mais la majorité de la population cubaine, blanche comme noire, entre dans le tiers-monde. Pour les Américains, les traditions africaines ne sont pas tolérables, ni à Porto Rico ou en Haïti, ni à Cuba. Sous les diverses présidences cubaines de Grau San Martín, Mendieta ou Machado, les rituels afro-cubains et leurs instruments sont interdits. Les comparsas noires de carnaval seront également bannies de 1916 à 1936. Dans les années 1940, la situation s'assouplira quelque peu. L'ethno-musicologie cubaine apparaîtra alors, unique défenseur des cultures noires de Cuba. La Révolution de 1959 mettra un terme à l'hégémonie américaine.

La période castriste, relativement faste pendant 20 ans malgré l'embargo américain en vigueur à partir de 1962, entrera en crise à la fin des années 1980. L'arrêt des relations avec le partenaire russe privilégié plongera Cuba dans la précarité. Le castrisme, dans un désir d'applanir les tensions raciales, finira par légaliser à nouveau les rituels afro-cubains. En même temps, il aura créé de grands ensembles folkloriques, et instauré un système où les musiciens doivent pour gagner de l'argent devenir des professionnels reconnus par ministère de la Culture. Pourtant, les rituels afro-cubains échappent à ce système et constituent une économie parallèle dans lequel les musiciens sont payés, sans aucun contrôle de l'état. En 2018, pourtant, ce dernier émet le souhait de taxer toutes les manifestations artistiques de Cuba, y compris les rituels.

caricature


3. LA PROVINCE DE MATANZAS ET SES PARTICULARITÉS HISTORIQUES


3.1. Brève Histoire de sa Colonisation

On ne peut réellement parler de « province de Matanzas » qu'à partir de 1878. Auparavant, elle était inclue dans le departamento occidental, dans un découpage à trois provinces. De plus, nous l'avons déjà mentionné, la Ciénaga de Zapata faisait partie de l'actuelle province de Villa Clara, dans le departamento central.

L'implantation de l'agricuture havanaise s'est faite autour de la capitale, en cercles concentriques de plus en plus larges, suivant l'expansion de la cité. Ainsi, en 1768, autour d'une cité comptant 60 000 habitants, les ingenios s'étalaient sur une ceinture située au-delà des limites actuelles de la ville :

carte
Réalisé d'après la carte de Moreno Fraginals dans El Ingenio, ce document montre
un territoire de 18 kms du sud au nord, sur 30 kms d'est en ouest.
 

Les esclaves havanais qui vivaient à la campagne étaient membres de cabildos d'abord situés en ville, puis exilés en banlieue. On a peu de sources sur les autres cabildos de la province de La Havane. On sait qu'à une vingtaine de kms au sud, à Santiago de Las Vegas, existe une forte pratique congo du palo monte ; qu'à Quiebra Hacha près de Mariel on joue encore le tambour kinfuiti des Congos. À Artemisa existe une tradition de rumba assez ancienne, et à Bejucal une tradition de bembé et de conga de carnaval. Mais dans le reste de la province havanaise, aucune autre ville ne se distinge par ses traditions noires: ni Jaruco, ni Madruga, ni Guanajay, ni Caimito, ni même Güines.


carte

            Sur la carte c-dessus, les villages autour de la baie de Matanzas (ils ne comptent encore que de une à dix maisons, alors que la ville elle-même compte 3 000 habitants) sont indiqués en rouge. Les haciendas d'élevage sont en vert, et les ingenios en jaune. Seule une dizaine d'entre eux fonctionne à l'époque, les autres sont en cours de construction. Le dessin qui inspira la gravure c-dessous a été réalisé à l'endroit d'où part la flèche bleue sur la carte. Ces documents montrent comment les ingenios sont les principales zones habitées, et comment les villages, eux, sont bien moins peuplés.

Vallée de la Magdalena

Vallée de la Magdalena à la même époque : à gauche dans le lointain, le port de Matanzas, distant d'environ 25 kms. On distingue la fumée des nombreux ingenios dans toute la vallée.

Sur la carte en page précédente, le village de Cidra, dont nous parlerons maintes fois plus avant, n'est encore qu'une ferme. On n'y mentionne ni les plantations de café, ni les plantations de tabac ou vegas. Si le tabac était endémique à Cuba, le café, originaire d'Afrique de l'est, ne commença à y être cultivé qu'en 1748. Même si après la chute de St Domingue en 1792 sa culture promettait d'être rentable, les cafetaleros (et les vegüeros) vont se heurter au féroce appétit des azucareros pour la terre, surtout à partir de 1832. S'initie alors une guerre entre les trois corporations de planteurs, qui poussera les saccharocrates à incendier les champs de tabac autour de Güines. Entre 1827 et 1846, le departamento occidental perdra 195 cafetales (dont 80 dans la province de Matanzas), tout en gagnant 157 nouveaux ingenios. La concurrence du café brésilien et les cyclones de 1845 et 1846 eurent raison de beaucoup de cafetaleros, qui vendirent leurs terres et leurs esclaves aux dueños des plantations de canne.

« La chute de la production du café, bien que conséquence de la conjoncture du marché, s'accéléra de manière extraordinaire à cause du transfert des esclaves des cafetales vers les ingenios. On estime que 50 000 esclaves ont été ainsi transférés[26] . Il s'agissait d'individus habitués au régime des plantations, vaccinés et acclimatés, au rendement bien plus important que celui des bozales ».

« Initialement, le sucre fut un phénomène presque exclusivement havanais. Avec l'avènement du sucre industriel, La Havane va perdre son hégémonie séculaire, et Cuba va acquérir une nouvelle dimension (…). À la fin du XVIIIe siècle, la province de Matanzas n'a pratiquement pas de rôle significatif dans l'histoire sucrière. En 1827 elle produit déjà 25% du sucre cubain. 10 ans plus tard, elle comprendra des zones qui se développeront si vite qu'il sera nécessaire de créer la tenencia (arrondissement) de Cárdenas (…). Dans les principes fondateurs d'ingenios, quatre facteurs fondamentaux sont nécessaires : la forêt, la savane, le bétail et l'embarcadère côtier. Le problème le plus sérieux de l'époque étant le transport, les grands ports se transforment en zones de concentration sucrière. C'est pour cela que les nouveaux planteurs, plutôt que s'éloigner de La Havane vers l'intérieur des terres, préfèrerons les enjamber et faire des ports de Mariel, de Matanzas et de Cárdenas trois nouveaux foyers sucriers (…). Cependant, ce n'est qu'au XIXe siècle que se réalise pleinement le phénomène matancero[27] ».

En 1660, dans les alentours de Matanzas, avant— même la fondation de la ville[28] en 1693, on comptait déjà deux trapiches, avec chacun 20 esclaves[29].

En 1774, la province recensera 3 249 habitants, dont 901 esclaves.

            « Un siècle après sa fondation, la cité de Matanzas ne comptait que 3 000 habitants. Ses maisons étaient toutes en paille. Sa seule richesse consistait en trois ingenios, deux pâturages, et aucun cafetal. Par son port transitait le sucre de 22 ingenios situés dans une ceinture entourant la ville, dont la limite ouest se situait à Corral Nuevo, et qui s'étendait vers le sud— est jusqu'à Guanábana. La force laborieuse de la province ne s'élevait alors qu'à 911 esclaves et 110 hommes blancs[30] ».

67 ans après le premier recensement, celui de 1841 dénombrera, rien que dans la juridicción de Matanzas[31] comprenant la ville et 8 villages alentours :

            27 148 blancs, 52 322 esclaves et seulement 4 570 libres de couleur.


carte
Projets ferrovaires au sud de Matanzas et Cárdenas : les planteurs relient leurs ingenios
au réseau, afin de réduire leurs coûts de transport.

            On concèda d'immenses territoires à des nouveaux colons, comme aux trente familles de Canariens qui peuplèrent initialement la ville, ou aux familles expulsées de Floride. Certains d'entre eux vont devenir si riches en produisant du sucre qu'ils seront anoblis par la Couronne d'Espagne. Mais au contraire de La Havane, Matanzas ne sera pas le seul point d'irradiation de la colonisation dans sa province. Un second axe nord— sud va rapidement se créer à partir du port de Cárdenas. Et c'est le chemin de fer qui va tout changer. Il sera en partie financé par un nouveau type de grand propriétaire terrien, comme les membres du groupe Alfonso, Aldama, Soler et Madán, qui, sur trois générations, posséderont jusqu'à 40 ingenios, dont 11 parmi les plus grands de l'époque, employant pas moins de 15 000 esclaves.

 

carte

 

 

Ingenio Álava
Installations industrielles de l'ingenio Álava (500 esclaves), près de Banagüises, province de Matanzas, vers 1850.

Installations industrielles
Installations industrielles de l'ingenio Ácana (360 esclaves), à Cidra, Matanzas, vers 1850.


3.2. Du Sucre et des Rails

            Un troisième axe ferroviaire arrivera de la province havanaise via Güines au Sud-Ouest, reliant Unión de Reyes. Contournant les collines, les trois axes rejoignant la Llanura de Colón (la plaine de Colón), qui deviendra la plus grande zone de concentration sucrière du pays.

 carte des axes ferroviaires

            « En 1837 se fonde la ville de Colón, qui deviendra 20 ans plus tard la première zone sucrière de Cuba. Au moment du crash boursier de 1857, Cárdenas, Matanzas et Colón produisent 55,56% du sucre de l'île. Les ingenios de la province de Matanzas couvrent alors un total de 16 915 caballerías[32], dont 8 117 (108 930 hectares) sont plantées de canne à sucre. Comparons ce dernier chiffre avec ceux, un siècle plus tard, de la zafra de 1959, soit 9 918 caballerías (133 100 hectares), et l'on comprendra pourquoi, dans la décade 1858-68, l'expansion matancera aura atteint son stade final, ayant épuisé les terres. Le développement sucrier des futures décennies devra chercher d'autres moyens d'expansion[33] ».

 

         En 1887, les 101 482 habitants noirs de la province de Matanzas sont plus nombreux dans la région de Colón que dans celle de Matanzas:

 

Partido de Colón : 32 568 Noirs (à Colón, Palmillas, Cuevitas, Cervantes, El Roque, Jovellanos, Macagua, Macuriges et San José de los Ramos).

Partido de Alfonso XII : 23 858 Noirs (à Alfonso XII, Bolodrón et Unión de Reyes).

Partido de Matanzas : 23 229 Noirs (à Matanzas, Canasí, Guamacaro, Santa Ana et Cidra).

Partido de Cárdenas : 21 827 Noirs (à Cárdenas, Lagunillas, Cimarrones et Guanajanayo).

            La région de Colón conserve encore aujourd'hui un rôle de premier plan dans la production du sucre cubain. Vivant dans les alentours des anciens ingenios en ruine du XIXe siècle, beaucoup d'anciens esclaves sont restés vivre dans la région, investissant les anciens locaux industriels, car si les moulins à canne et les chaudières ont disparu, les lieux de culte, eux, sont restés.

3.3. À propos des Noms de Famille des Esclaves Cubains

            Avant de citer des noms de musiciens ou de sacerdotes afro-cubains, il est important de préciser que si dans les Antilles françaises les esclaves portaient un prénom francophone et un numéro, à Cuba ils portaient le nom de famille de leur propriétaire. Il est donc relativement simple de retrouver l'origine des protagonistes rien qu'en observant les cartes détaillées du XIXe siècle, car celles-cimentionnent les propriétaires d'ingenios, de cafetales ou autres fermes. Ainsi, parmi les musiciens de la province matancera, nombreux sont les Alfonso, Villamil, Zulueta, Soler, Madán, Larrinaga, Baró, Samá, Erice, Cárdenas, Lamar, etc : ces noms étaient ceux des planteurs. Certains furent même ceux des grandes familles de négriers, dont beaucoup possédaient, bien entendu, des plantations. Les Villamil, eux, viennent probablement d'une petite ferme de ce nom mentionnée en 1824 sur le mapa de Vives[34]. Cette finca deviendra un village sur une autre carte de 1895.

Il faut également mentionner le rôle important des femmes dans les religions afro-cubaines, issu de systèmes sociaux africains de matriarcat : Au XIXe siècle, elles dirigeaient au moins les religions lucumí et arará. Les prêtresses— femmes qui restèrent célèbres sont encore nombreuses aujourd'hui, plus encore que dans la province havanaise où les hommes les supplantèrent dès les années 1940.

 

arbre généalogique

3.4. Cabildos, Ingenios et Palenques

         On considère généralement les cabildos de nación comme les seuls endroits où les esclaves pouvaient pratiquer leurs musiques rituelles. S'il semble évident que leurs musiques profanes étaient tolérées dans les plantations, comme la yuka en Occidente ou la tumba francesa en Oriente, on en sait moins à propos des musiques rituelles susceptibles d'être jouées en dehors des cabildos.

         Les cérémonies afro-cubaines pouvaient se pratiquer dans au moins trois autres types d'endroits qu'au sein du cabildo :

         1° Les Palenques.

         Quand un esclave s'enfuyait d'une plantation, on le nommait cimarrón, qualificatif désignant les animaux retournés à l'état sauvage. Les palenques sont des zones situés en pleine nature où les esclaves cimarrones vont errer —et plus rarement se fixer—  pour y vivre cachés. Dans la province de Matanzas, ce sont souvent des grottes, et les groupes de cimarrones ne dépassèrent jamais la taille d'une cuadrilla —un petit groupe mobile— car les espaces sauvages, collines et forêts vont rapidement se réduire, quand la province sera complètement exploitée.

 

 statuettes

         Sur la photo c-dessus figurent des statuettes de bois trouvées dans la grotte de la finca Flora, une ferme proche de Güira de Macurijes, dans le municipio de Pedro Betancourt. Ces statues ont pu servir pour des rituels[35]. D'après Pedro Deschamps Chapeaux, elle seraient d'origine congo, mais elles font également penser aux Borúos, divinités lucumí jumelles, mais adultes (contrairement aux Ibeyi), dont le culte est pratiqué à la maison de saint de Curamagüey à Cidra.

Quand à la musique, s'il est possible que des cimarrones en aient joué dans les zones de palenques, on ne peut raisonnablement penser qu'elle ait eu une grande importance, vu le risque d'être repérés à cause du volume sonore produit par les tambours.


2° Les Maisons de Saint.

 

         Avant la suppression définitive des cabildos, quelques maisons de saint (casa-templos) ont existé de manière illégale. La tolérance de tels endroits était en relation directe avec l'aura ou l'autorité des sacerdotes africains qui les dirigeaient. Assurément, à la fin du XIXe siècle tous les cabildos qui devinrent des maisons de saint ont été d'importance conséquente, sans quoi on n'aurait pas pris le risque de les faire entrer dans l'illégalité, surtout à une période de repression de la part des autorités cubaines et américaines.

         Dans la province de Matanzas, la situation fut quelque peu différente de celle de La Havane dans le sens où dans les campagnes, les pressions policières étaient moindres qu'à la ville.

 

Cha Cha Addéchina
Esteban « Chacha » Vega et Remigio Herrera « Addéchina ».

 

         3° Les Ingenios.

 

         Même si cela n'apparaît pas aussi clairement dans la province de La Havane, on sait aujourd'hui que dans la province de Matanzas non seulement on jouait de la musique rituelle afro-cubaine dans les ingenios, mais que des lieux de culte, en tout cas des fundamentos lucumí y étaient présents.

         Dans une interview, le joueur de batá matancero Chachá Vega dit « que l'on jouait les tambours batá pour Ogún devant les machines à vapeur pour le satisfaire, et s'assurer ainsi que la récolte se passerait bien ». Il ajoute que les esclaves réclamaient des jeux de tambours batá consacrés.

Effectivement, Fernando Ortiz le mentionne dans ses ouvrages, à la fin du XIXe siècle, « l'un des jeux que construisit Atandá[36] fut fabriqué pour les Lucumí de l'ingenio San Cayetano, dans la campagne de Matanzas ». La version que Chachá Vega raconte est que « l'un des deux premiers jeux de batá de fundamento de Matanzas, qui avait été remis à Carlos Alfonso, avait été fabriqué pour les gens de l'ingenio Triunvirato, et que Carlos l'avait apporté avec lui à Matanzas, depuis la région de Cidra, d'où il était originaire. Les ancêtres de Carlos Alfonso vivaient là, dans les barracones des esclaves ».

            Autours du village de Cidra se situaient les ingenios San Cayetano, Ácana, Triunvirato, Concepción, tous appartenant à la famille Alfonso-Soler-Madán, et les ingenios San Antonio de Paduá[37] et San Francisco. L'histoire des cultes dans ces ingenios est complétée par l'ouvrage Curamagüey, Enclave Lucumí en Matanzas, de Jorge Brito Santana, où l'on peut lire que :

  « La ferme de Curamagüey dans le village de Cidra tient son nom d'une petite rivière du même nom. Sa maison de saint[38] fut fondée dans la dernière décennie du XIXe siècle par un groupe de Noirs libres provenant de l'ingenio Triunvirato, et par quelques uns de l'ingenio San Cayetano ».

Parmi les 25 personnes que Brito considère comme les « ancêtres et fondateurs de Curamagüey », 20 portent le nom Alfonso. La branche religieuse (ou rama) de cette maison de saint est dite de Arabia ou de Ará Oko. Outre les Borúos déjà évoqués, et parmi les différentes divinités présentes[39] à Curamagüey, dont Shakuaná et Nanú, deux avatars de Babalú Ayé, la principale est Okú Adé, un avatar particulier d'Eleguá, qui vit en bordure des rivières. Son fundamento fut ramené de l'ingenio Triunvirato par Clemente Alfonso, le grand— père paternel de Bonifacia Alfonso « Ochún Gaddé », qui dirigea longtemps la maison de saint.

  Dans le chapitre sept de Curamagüey, Jorge Brito précise qu'Alejandro Alfonso, « Addofó », le premier grand fabricant de tambours batá de la province de Matanzas vivait dans l'ingenio San Cayetano. On comprend en fait qu'Atandá et Addéchina[40] visitèrent San Cayetano pour apporter le premier jeu de batá matancero afin de l'y consacrer. Mais ils vinrent également pour discuter avec Addofó, qui devait placer un second añá apporté de La Havane dans un jeu de tambour fabriqué cette fois par lui. Le premier jeu matancero resta longtemps à San Cayetano, dans la maison de la sœur d'Addofó, María Antonia Alfonso : ainsi, des anciens esclaves de San Cayetano étaient là aussi restés vivre dans l'ingenio désaffecté. Ce n'est que dans les années 1930 que Carlos Alfonso, apporta le jeu à Matanzas.

trio de batas
iyá


Jeu de tambours batá de fundamento qu'Addofó fabriqua pour le cabildo havanais Changó Teddún, jeu confisqué par la police en 1914.


4. MUSIQUES URBAINES À MATANZAS, CÁRDENAS & JOVELLANOS

4.1. Des rituels des Bozales à ceux des Créoles : un changement fondamental 

            L'afflux massif d'esclaves lucumí à partir de 1830, conséquences des guerres entre les royaumes yoruba en Afrique, a été très fort dans la province de Matanzas. Les Oyó, originaires de l'ancienne capitale de l'empire, ont imposé leurs traditions religieuses, leur divinité centrale Changó, leurs tambours batá et leur système d'initiation à un oricha via la divination en Ifá. À la Havane, ils ont erradiqué l'ancien système d'initiation des esclaves egbado dit santo parado, ou initiation héréditaire, dont la divinité centrale est Yemayá, mais dans la province de Matanzas le système du santo parado a survécu, l'importance du culte à Yemayá se retrouvant dans le fait que le bantel, tissu qui orne le principal tambour batá ou iyá est de couleur bleue, celle de Yemayá et non rouge comme à La Havane, couleur de Changó.

            En Occidente à l'époque coloniale, il n'était pas possible pour un Bozal de pénétrer dans un cabildo d'une nation étrangère à la sienne. Il y eut une seule exception, au début du XXe siècle, dans la province de Matanzas, quand les Lucumí et les Arará ont partagé une partie de leur religion, sous l'impulsion des prêtesses Oba Tero (Ma' Montserrate González, onichangó) et Melofo (Micaela Arzuaga, fondatrice du cabildo sabalú de la ville de Matanzas). On peut aisément imaginer qu'un esclave créole ayant deux parents lucumí ait pu pénétrer avec eux dans leur cabildo ou dans une maison de saint.

            Mais, à partir des années 1850, les esclaves créoles ont commencé eux-aussi à pénétrer dans les cabildos. Un Créole pouvait hériter de deux cultures différentes par ses deux parents africains. C'est le cas de la famille Alfonso-Villamil de la ville de Matanzas. Les fondateurs de la dynastie, Ño Blas Cárdenas et Mauricio Piloto, qui consacrèrent le tambor de fundamento matancero Añá Bí Oyó en 1907, se marièrent tous deux avec des esclaves congos. Leur descendance pratique donc par tradition familiale à la fois la santería — de tradition egbado —  et le palo monte.

            Si un Créole né après 1850 a pu pratiquer deux cultes familiaux, il a pu pénétrer dans deux cabildos de nations différentes. Il a pu de plus s'initier en abakuá (et ainsi pratiquer trois religions afro-cubaines), puisque la société s'est ouverte aux Blancs et aux non-carabalí dès 1860. La situation religieuse a explosé de telle manière qu'il a été possible dès ces années-là de pratiquer tous les cultes afro-cubains. Par exemple, Felipe García Villamil, né en 1930, est l'arrière-petit-fils de Ño Blas Cárdenas. Il est à la fois Oba Ogún, Olú Iyesá, Tata Nganga[41] dans la religion congo et Isunékue de la potencia abakuá Efí Kunambre. Il fut initié omo Añá en 1944, à l'âge de 14 ans. Les Blancs eux-aussi ont eu accès à tous les cultes afro-cubains depuis le début du XXe siècle au moins.

portrait
Ma' Montserrate Apoto González Oba Tero.


4.2. Groupes folkloriques et rumba matancera

            Même s'il s'agit par essence de groupes de musique urbaine, il est intéressant de s'arrêter sur le cas des ensembles folkloriques de la province. Depuis les années 1950 existent des groupes professionnels de rumba matancera, qui ont marqué durablement les musiques cubaines. Il s'agit :

— du Conjunto Guaguancó Matancero, fondé en 1952, vite rebaptisé Los Muñequitos de Matanzas,

— de Folklore Matancero, rebaptisé Afrocuba y su Batarumba, puis Afrocuba de Matanzas, et, dans une moindre mesure,

— du groupe Columbia del Puerto de Cárdenas.

AfroCuba

Ces groupes ont été filmés et enregistrés de nombreuses fois, et leur musique a été accessible aux États-Unis comme en Europe avant 1959.

Mais si l'ethno-musicologie européenne ne considère pas les ensemble folkloriques comme purement traditionnels (et encore moins ceux conçus « à la soviétique »), à Cuba cette nuance est d'une part moins perceptible que dans d'autres pays, et d'autre part mal comprise par les musiciens cubains eux-mêmes. Bien souvent, ce sont les mêmes qui officient dans les rituels et sur scène. Ils distinguent néanmoins lo folklórico (les rituels) de lo artístico (la scène).

Les ensembles cubains professionnels ne sortent pas beaucoup en tournée à l'étranger. Leurs membres ont donc du temps pour participer aux rituels de leurs quartiers. Ils sont donc compétents dans plusieurs styles afro-cubains, et il n'est pas rare de voir Afrocuba (mais également los Muñequitos) jouer non seulement de la musique abakuá, comme les autres groupes de rumba, mais également des batá, du güiro, du iyesá ou du palo. Seul Afrocuba, qui n'est pas seulement un groupe de rumba, joue du bríkamo.    

Citons les cas révélateurs de deux des musiciens les plus connus de ces groupes, tous les deux décédés ces dernières années : Jesús Alfonso Miro, ancien quintero des Muñequitos, et Francisco Zamora « Minini », ex-directeur d'Afrocuba.

Extrait de l'annuaire statistique de l'ONEI concernant les métiers artistiques, Cuba 2017.

    

            Jesús Alfonso Miro, percussionniste gaucher qui joue les batá en droitier, chanteur et compositeur de la rumba Congo Yambumba était omo-añá (joueur de tambour batá initié) dans le tambor de Ricardo Fantoma, à Matanzas. Il était abakuá, et directeur de comparsa. Membre de la grande famille des Alfonso-Villamil de la ville de Matanzas.

            Francisco Zamora « Minini », chanteur et percussionniste depuis l'âge de 11 ans, était lui aussi omo-añá, et apprit les tambours batá avec Amado Alfonso puis avec Mario Juanez. Son padrino était le meilleur quintero de son quartier. Prêtre d'Obatalá dans la religion yoruba et membre de la casa-templo arará de Mayito. Il fut également nasakó[42] de la potencia abakuá Betongo Narongo Efó, celle qui « autorise » les manifestations bríkamo à Matanzas, pendant plus de 55 ans. Il pratique la masonería et le spiritisme avec Los Caballeros de la Luz. Il fut tata nganga dans la religion congo du palo monte.

Felipe García Villamil, qui dirigea le groupe folklorique Emikeke de Matanzas, lui, dans sa biographie Drumming for the Gods (2000), se présente ainsi :

« Je suis Balogún depuis 30 ans; Olubatá du tambor de fundamento Añá Bí Oyó (consacré en 1907) ; Olúañá de Matanzas depuis 40 ans; omo-añá depuis 45 ans; Olú-iyesá, Tata Nganga, Amasa Nkita, Rompe Monte Quinumba Maria Munda, de la lignée Yo Clava Lo Taca Ruba, Isunekue de la potencia abakuá Efí Kunambere de Matanzas; Ponponte Mio Siro Akanabión; et mon grade en abakuá est: Isunekue Bijuraka Mundi, Isunekue Atara Yira Atara Kondó, Isunekue Baibo Enyene Baibo. Mes parents sont Tomasa Villamil Cárdenas et Benigno García García (avec sept degrés en Palo). Je suis petit fils de Tomasa Cárdenas (la fille de Ño Blas Cárdenas) et de Juan Villamil d'un côté, et de Aniceto Kongo García Gómez et de Carlota García de l'autre ».

4.3. Le Cas de la Famille Baró de Jovellanos

 

 

Plus révélateur encore de cette non-dichotomie entre tradition et spectacle est le cas de la famille Baró de Jovellanos et du groupe foklorique de musique arará Ojun Degara.

 

 

 

Dans les années 1870, à l'âge de 11 ans, Esteban Baró « Tossú » arriva esclave du Dahomey avec ses parents. Ils vécurent dans l'ingenio Santa Rita, au sud de Colón, propriété de Don José Diago en 1877. Cet ingenio ne sera pas démoli à la fin du XIXe siècle et deviendra le central Santa Rita ou central René Fraga. À l'abolition en 1886 , la famille déménagera à Bemba (actuelle Jovellanos), et Esteban Baró y fondera le 7 novembre 1920 la casa-templo « Sociedad San Manuel y sus Descendientes », en pleine période de répression des cultes afro-cubains. Le 23 mars 1977, ses descendants Maximiliano et Miguelina Baró, qui dirigeaient la société San Manuel, fondèrent le groupe Ojún Degara, assistés du petit— fils d'Esteban : Miguel Medeiros Baró.

Ojún Degara est le seul ensemble folklorique de tradition arará de tout Cuba. Il a reçu l'aval du gouvernement en tant que groupe professionnel d'État, et ce sont ses membres qui continuent à diriger la société San Manuel. Là encore, il n'y a aucune séparation entre folklórico et artístico.

 

 


Le groupe Ojún Degara en concert à Jagüey Grande, province de Matanzas.


4.4. Les Abakuá de Matanzas et de Cárdenas

 

 

Le phénomène abakuá est lui-aussi urbain par essence : ces sociétés, comme en Afrique, ne peuvent se fonder que dans des territoire qui se jouxtent, et doivent être parrainées par une « loge » déjà existante. Les abakuá nomment Matanzas Itiá Fondoga et Cárdenas Itiá Nkanima Nsene. Lydia Cabrera écrivit dans La Regla Kimbisa del Santo Cristo del Buen Viaje : « Dans les années 1860, à l'époque de la persécution de la société par Rodríguez Batista et Trujillo Monagas, chefs de la police havanaise, les obonekue[43] se réfugièrent à Matanzas et la loge Biabanga commença à y parraîner d'autres potencias ».

En 1862, une première société abakuá s'est donc établie dans la ville de Matanzas. Une autre fut créée en 1927 à Cárdenas. En 1990, Lino Arturo Neira Betancourt écrivit qu'il existait :

33 sociétés abakuá dans la ville de Matanzas, et

5 dans celle de Cárdenas.

 

 

Cependant, comme le montre le tableau c-dessus, la ville de Cárdenas aurait compté 12 sociétés abakuá dans son histoire.

Les liens entre la rumba et l'abakuá ont toujours été très forts : ils ont des berceaux communs dans les trois ports havanais, matancero et cardenense. Depuis le XIXe siècle, beaucoup d'abakuás et de rumberos sont dockers, et ce sont ces derniers qui inventèrent le cajón de rumba.

4.5. Le dernier foyer bríkamo de Cuba

            Autre musique uniquement urbaine, car présente seulement dans la ville de Matanzas, le bríkamo est souvent considéré à tort comme de la musique abakuá. Israel Moliner Castañeda écrivit en 1976 :

« Selon les documents de l'Archive historique provincial de la ville de Matanzas, le cabildo carabalí de l'Enfant Jésus se trouvait dans la rue Velarde de 1860 à 1866 et dans la rue Dahoiz, nos147 et 217 à partir de 1870. Ses contramayorales ou chefs de cabildo furent Francisco Cayo de 1864 à 1878 et José Vega de 1878 á 1890 ».

Un informateur de Lydia Cabrera dans La Société Abakuá, raconte que :

« Dans le dernier cabildo bríkamo-oro de Matanzas, avec le vieux Agustín Kakanda pour chef, ils jouaient un instrument qui ressemblait à un lit de camp. Une planche posée en travers du dos de deux ânes, sur lequel on jouait avec deux baguettes: kán-kán-kán, kún-kán-kún kán kán[44]... et on jouait aussi l'ekón (cloche abakuá frappée) ». D'autres informateurs tels Rogelio Martínez Furé citèrent le bonkó enchemiyá comme instrument joué dans le cabildo, ainsi que des « petits tambours » (semblables aux enkomo abakuá ?). Mais de nos jours, on y voit jouer des cajones (car les cérémonies sont précédées de rumba), et une cloche à deux sons.

 

 

L'objet central – ou fundamento – du culte est un tableau représentant El Niño de Cañamazo, qui syncrétise à la fois El Niño de Atocha et l'Enfant Jésus. Le cabildo est depuis très longtemps dirigé par des femmes, qui seulent peuvent y danser. Toutes les femmes qui participent sont des descendantes de « Yeya » (Regla Calle), qui dirigea longtemps le cabildo. Une partie des offrandes est faite au tableau, et une autre aux enfants présents los des cérémonies. À la mort de Yeya Calle, le tableau de l'enfant sacré fut transféré dans la maison de Pedro Calle, et le cabildo cessa pour un temps ses activités. C'est l'une des femmes de la famille, « Deysi » (Agueda Hernández Quarless) qui décida de renouer avec la tradition après qu'elle ait eu une vision de l'Enfant, et d'organiser un rituel annuel chaque 13 janvier, jour de l'Enfant Perdu.

4.6. Le iyesá

 

 
Cabildo iyesá moddú, 1986. À droite : Moises Urrutia à nouveau, sur les deux photos.

 

            Le iyesá, si célèbre à Cuba à cause de son toque binaire possédant un caractère festif très marqué, peut être considéré en voie de disparition car on ne le joue plus de manière traditionnelle que dans la province de Matanzas et dans celle de Sancti Spíritus, dans seulement deux endroits isolés.

            Là aussi, le iyesá est un style qui est devenu urbain parce que Matanzas est le seul endroit de la province où il est joué : au sein du cabildo iyesá moddú, ou cabildo San Juan Batista, fondé le 24 juin 1845, ou au sein du cabildo lucumí Santa Teresa. On peut se demander pourquoi, de toutes les nations yoruba présentent à Cuba, seuls les Iyesá ont gardé leur culture propre. Peut-être est-ce parce que leur capitale en Afrique, Ilesha, n'a jamais été conquise militairement par l'armée d'Oyó : les Iyesá ont simplement fait allégeance à l'empereur.

 

 
Tambours bembe africains. À gauche, temple de Logunede, Ilesha, Nigeria.

 

            On peut rapprocher de manière significative les tambours iyesá des tambours bembe africains, joués dans la région d'Ilesha : tendus à l'aide de cordes, cylindriques et bimembranophones. Les tambours bembe sont souvent munis d'un timbre. Ils peuvent être vert et jaunes comme les tambours iyesá cubains : ce sont les couleurs des divinités Ogún et Ochún, principaux orichas iyesá. Quand à San Juan Batista, il est syncrétisé avec Ogún.

 

Ailleurs dans l'île, seuls les groupes folkloriques jouent encore le iyesá, qui ne comporte que deux rythmes ou toques. L'instrumentation comprend trois tambours sur le toque ternaire, et quatre sur le toque binaire. Comme dans l'arará, on ne joue pas le quatrième tambour du jeu sur tous les rythmes. Deux cloches à deux sons ou agogó font partie de l'ensemble. Traditionnellement, il s'agit de cloches doubles, mais on voit aujourd'hui beaucoup de cloches simples frappées à deux endroits différents.

L'ensemble de tambours iyesá du cabildo San Juan Batista a déjà joué loin de Matanzas : à Camagüey, Ciego de Ávila, Cienfuegos, Párraga (à La Havane), à Luyanó (la Havane également), à Batábano et jusqu'en Oriente : les réseaux religieux cubains n'hésitent pas à contacter cet orchestre de rituels quand il est nécessaire (quand un rituel iyesá est requis) pour aller jouer loin de ses bases. Les tambours iyesá sont nourris avec du sang, et Añá, la divinité des tambours batá, réside dans le tambour principal, de la même manière.

 

4.7. Les derniers tambours egbado de Cuba : les tambours d'Olókun d'Oba Tero.

Il existe peu d'information sur les tambours d'Olókun, de culture egbado. Ils ne jouent qu'en de rares occasions, lors de cérémonies tenues secrètes. D'après John Mason dans son ouvrage Orin Orisha, le culte à Olókun serait arrivé à Cuba vers 1850. La langue pratiquée est le lucumí/yoruba alors que l'iconographie et la forme des tambours sont caractéristiques des Edo de Bénin City, dont Olókun est une divinité majeure.

Le caractère urbain de ce culte est avéré, puisqu'il y eut originellement à Cuba deux maisons-temples consacrées à Olókun. L'une à La Havane créée par la prêtresse Yenyé T'Olókun, grand-mère de Josefa « Pepa » Herrera (1864-1947), et l'autre à Matanzas ayant appartenu à Ma' Monserrate Gonzalez « Oba Tero », la marraine de Ferminita Gómez. Oba Tero était lucumí et aurait commandé la fabrication de ces tambours à Añabí et Atandá à l'époque où elle vivait à La Havane. Ce jeu est constitué des seuls tambours sacrés d'Olókun connus.

 


Tambours d'Olókun d'Oba Tero, photo John Mason.

 

Ils résideraient aujourd'hui au cabildo Nilo Niyé à Matanzas comme l'indique Miguel Willie Rámos, qui précise qu'Eugenio Lamar aurait également hérité de la garde de ces tambours:

« Après la mort d'Oba Tero, ce fut Ochabí qui hérita des tambours, et qui pris soin d'eux jusqu'à sa mort. Ils passèrent alors entre les mains de ses enfants. Víctor Torrientes, l'aîné d'entre eux, en eut la charge. Après sa mort, ils furent transmis à d'autres membres de la famille jusqu'à Eugenio « Cucho » Lamar (Echú Dina). Ochabí et sa fille, Celestina Torrientes (Olufan Deí) consacrèrent Echú Dina dans les années 40. Au moment où ils échurent à Echú Dina, les tambours étaient dans un état très précaire, pour plusieurs raisons. Echú Dina les retira de la maison d'Ochabí car il craignait que la maison ne s'écroule sur eux. Tout au long de sa vie, il garda les tambours dans sa propre maison. Echú Dina décéda en 1998, et après d'âpres discussions entre les différentes personnes désireuses d'en prendre possession, les tambours retournèrent dans la maison d'Ochabí dans la calle Salamanca. Actuellement, c'est Antonio Pérez, plus connu comme « El Chino » qui y réside. Pérez, qui n'est pas initié, a souffert de beaucoup d'animosité de la part de la communauté religieuse, et tout spécialement des tamboreros. Pérez a toujours respecté scrupuleusement les soins appropriés aux tambours et les recouvre d'un tissu blanc, comme c'est l'usage quand ils ne sont pas en activité. Non seulement il vit dans la maison d'Ochabí, mais de plus on l'a chargé de prendre soin des orichas d'Oba Tero qui y résident, en tant que reliques historiques et religieuses. celles-cisont très importantes pour les descendants d'Ochabí ».

4.8. Le spiritisme matancero

Le spiritisme est une pratique religieuse, mais ne constitue pas une religion : il n'est pas régit par une institution et ne comporte pas d'initiations. Il est une doctrine basée sur la communication avec les esprits des morts. Apparue aux USA, il fut codifié par le pédagogue et philosophe français Allan Kardec en 1857 avec la publication de son « Livre des Esprits ».

 

  

 

L'espiritismo apparaît à Cuba à cette même période, sans doute via les USA et l'Espagne, où Barcelone était un grand centre européen. Plusieurs formes de spiritisme se sont développées dans l'île, dont l'espiritismo científico, considéré comme une science par ses adeptes, également nommé espiritismo de mesa (de table), peu pratiqué aujourd'hui en raison de sa dimension intellectuelle et de la rigueur requise dans l'étude et le respect de la doctrine de Kardec. D'autres formes créoles sont apparues, où les idées originelles spirites se mêlent avec des éléments du catholicisme et des cultes africains tels que le palo monte, la santería, ou l'arará) :

 

 

L'espiritismo de cordón ou orilé, ainsi nommé en référence au cordon reliant le corps à l'esprit, et à la chaîne formée en cercle par les pratiquants. Fernando Ortiz indique une possible influence indienne Taino dans cette danse en ronde, qui est la seule où l'on se donne la main, dans les traditions afro-cubaines. Ce type de spiritisme est plus répandu en Oriente où l'on trouve aussi une forme musicale associée au spiritisme appelé bembé de sao. Dans l'espiritismo de Cordón, les rondes s'accélèrent progressivement et provoquent la transe par hyper-ventilation des adeptes, qui martèlent le sol de leurs pieds.

L'espiritismo cruzado, présent en Oriente sous une forme appelée lucumí cruzado, est une manifestation créole, dans laquelle se retrouvent des éléments du spiritisme originel mélangés à ceux des cultes afro-cubains de la santería, du palo monte, et même à des éléments chinois comme la cartomancie. Plutôt rurale à ses débuts, cette forme a aussi gagné les classes populaires des villes et des banlieues. Celle-ci  semble la plus répandue car plus accessible et moins rigide. Il s'agit de la forme de spiritisme la plus courante dans la province de Matanzas. Dans certaines familles de religion yoruba d'Occidente, il est nécessaire d'organiser une « messe spirite » pour « faire la paix avec les morts de sa famille » avant d'entâmer une initiation à la santería. Selon certaines sources, des sessions de spiritisme avaient lieu dans les palenques et chez les insurgés pendant les deux Guerres d'Indépendance de la fin du XIXe siècle.

Les pratiques spirites s'accompagnent, en Occidente, avec des cajones de bois et sont appelées « cajones al muerto ». On y joue des rythmes apparentés au guaguancó pour les chants catholiques, à la makuta et au palo pour des chants congos. Dans les transes de possession, ce sont des morts qui viennent habiter les corps des mediums, prodiguer des conseils, ou régler des problèmes concrets de la société locale. Les révélations de ces esprits des morts sont toujours très spectaculaires. Un orchestre de quatre musiciens (deux cajones, un catá, et une paire de claves en alternance avec une guataca, généralement jouées par un chanteur) est suffisant pour réaliser un cajón al muerto.

D'abord apparu dans les milieux intellectuels blancs de La Havane, Sagua La Grande, Matanzas, Colón, Camagüey, Sancti Spíritus, Manzanillo et Santiago de Cuba, c'est vers la fin du XIXe siècle, avec la publication dans le pays de plusieurs revues spécialisées que le spiritisme se diffuse dans toute l'île, et qu'il gagne les zones rurales et les classes populaires. En 1890 fut créée la première organisation nationale spirite ou Sociedad Espiritista de la Isla de Cuba, avec pour objectif l'union de tous les centres de spiritisme de l'ile et la diffusion de la doctrine. Fernando Ortiz publia au début du XXe siècle La Filosofía penal de los Espiritistas, et se déclara lui-même « néospiritiste ». Le phénomène prit beaucoup d'ampleur au XXe siècle, comme le montre le premier congrès national de 1920, auquel participent 562 délégations, 113 centres de spiritisme et 336 individus à titre personnel et au cours duquel est établi le 31 mars (jour de la mort de Kardec) comme jour du spiritisme (día espiritista). La société décida en 1963 de sa dissolution en raison des pressions du gouvernement castriste. Mais la pratique de l'espiritismo reste très ancrée dans la société cubaine d'aujourd'hui.

 


Jovellanos : orchestre de cajón al muerto et de rumba « La Luz, La Fé y la Unión »
(La lumière, la foi et l'unión, phrase emblématique de la doctrine spirite).

Dans la ville de Matanzas, bien qu'il n'existe plus de lieu spécifique dédié, la pratique de l'espiritismo est commune aux adeptes des cultes lucumí, arará ou congo et se déroule dans les casa-templos comme chez des particuliers. Mais généralement, on n'y accepte pas un mélange de pratiques dans le même espace, bien que parfois des éléments et objets sacrés puissent être juxtaposés : si une personne initiée au palo monte organise une messe spiritiste chez elle, sa nganga ou prenda devra se situer dans une autre pièce, afin qu'il n'y ait pas d'interférence entre les différents esprits des deux cultes.

Dans l'ouvrage universitaire Elementos Tangibles en la Práctica de la Variante Cruzada del Espiritismo en la Cuidad de Matanzas d'Andrés M. Rodríguez Reyes (2010), l'auteur insiste sur l'importance des morts (des ancêtres) dans les religions afro-cubaines lucumí, arará, congo et abakuá, et cite le musicien et sacerdote Francisco Zamora « Minini » :

« Ikú lo bí ocha (que l'on traduit généralement à Cuba par « el muerto parió al santo » : le mort a donné vie au saint), et c'est ainsi que cela doit se passer, car le mort est plus grand que le saint.    Il faut avant tout prendre soin du mort, car c'est de celui-ci que naissent toutes les religions ».

Rodríguez Reyes écrit encore : « Chez les yoruba, Eggun (les ancêtres divinisés) reçoivent des offrandes avant Eleguá, et séparément des orichas (…). Il faut souligner que la pratique de l'espiritismo cruzado au sein des casas templos de la Regla de Ocha ne constitue pas seulement un complément à l'adoration des ancêtres ni un moyen supplémentaire de propitiation. Pour le santero, l'action des morts devient un puissant système parallèle de pouvoir magique, qui sert à solutionner différentes tâches et conflits que lui imposent son activité sociale et religieuse. Pour lui, cette variante du spiritisme fonctionne de manière complexe. Elle intéragit, au sein de la pratique rituelle de la casa-templo, avec la Regla de Ocha et avec la Regla de Palo Monte ».

Rodríguez Reyes cite ensuite la iyalocha matancera Regla Pérez Herrera :

« Le mort est très grand. Personne ne sait tous les problèmes qu'il peut résoudre grâce à son action. Il travaille avec des fleurs, des parfums, des verres d'eau, des herbes, des despojos[45] et des limpiezas (nettoyages, purifications), mais il peut aussi te commander de faire beaucoup de travaux aux pieds du saint, pour que celui-ci travaille à son tour. Celui qui ne fait aucun cas des morts, celui-là est perdu ». Le terme de « travail » a ici le sens de « travail avec la magie ».

 

 
Objets caractéristiques des cultes spirites : poupées noires, fleurs, verres d'eau, dont l'un contient un crucifix de métal blanc et un autre une bougie, parfum, cigares et baton d'Eggun ou pagugú.

Selon l'actuel oba et oriaté du cabildo Santa Teresa de la famille Villamil-Alfonso à Matanzas, Ángel Joel Acosta Polledo, les manifestations de l'espiritismo cruzado ont une grande incidence dans les pratiques rituelles du cabildo : « en ocha il faut toujours compter avec les morts, mais chez nous ils constituent un tronc très fort, car ce sont eux qui ont fondé le cabildo, et ce sont eux qui nous aident à le maintenir. Il existe des liens très puissants avec les ancêtres, qui ne peuvent être rompus ». L'oriaté évoque ici forcément les ancêtres fondateurs du cabildo, Ño Blas Cárdenas et Mauricio Piloto, les patriarches de la dynastie, qui, s'ils peuvent être invoqués via l'espiritismo, le sont généralement plutôt via le culte à Eggun.

Rodríguez Reyes énumère également « certaines pratiques de la religion santera qui se mêlent aux pratiques spirites :

— placer un verre d'eau et une bougie allumée derrière la porte de sa maison, dédiés à Eleguá, gardien des entrées, interdisant la pénétration de mauvaises influences à l'intérieur.

— déposer des offrandes aux carrefours, également domaine de prédilection d'Eleguá.

— revêtir des poupées de couleur noire de vêtements aux couleurs des orichas.

— manifestations et transes de possession d'esprits des orichas lucumí ayant un rapport avec la mort ou santos muerteros : Babalú Ayé, Ochún, Yemayá, Oyá et Obatalá, alors respectivement nommés par les spirites Hermano Lázaro, Hermana Caridad, Hermana Regla, Hermana Teresa et Hermana Mercedes.

— équivalent de la coronación de santo, ou kariocha, qui en spiritisme devient la coronación espiritual ».

Quand à la relation entre palo monte et espiritismo, il écrit : « Il est nécessaire de préciser que l'espiritismo cruzado et la Regla de Palo Monte sont deux champs d'action rituels différents, qui dans la pratique religieuse ne doivent pas être confondus, à cause de leurs natures et manifestations distinctes de par leur essence spirituelles. En rapport avec cette affirmation, la santera et spiritiste Xiomara Naranjo Cortés déclare : Parfois, les nfumbe ou muertos de cazuela (esprits des morts dont les restes sont contenus dans la prenda des tata nganga), se présentent dans les messes spirites, et cela ne devrait pas exister, car ce sont deux sujets différents. Les esprits du cordón spirituel de la personne ne sont pas les nfumbe : ceux— ci sont des saints matériaux, car leurs os sont présents dans la cazuela du brujo (litt. « sorcier »). L'esprit spirite, lui, est libre, il évolue librement dans l'espace, et même s'il se présente via des moyens santeros ou paleros, il est invoqué avec des orations et des chants espirituales. L'autre n'est pas libre, car il répond uniquement à sa cazuela et aux paleros. On l'invoque différemment, et ont lui fait des sacrifices. Il faut faire très attention avec ça, parce que cela peut créeer des problèmes aux personnes, ou à leurs maisons religieuses ».

 


5. LES STYLES RURAUX DISPARUS DE LA PROVINCE


5.1. La yuka

            Musique congo de divertissement, profane, la yuka se jouait encore au début du XXe siècle dans les provinces du centre et de l'ouest. Aujourd'hui on ne la joue plus de façon traditionnelle que dans la province de Pinar del Río et dans celle de Villa Clara.

 


Gravure de 1859 représentant la yuka.

 

            On jouait la yuka dans les plantations matanceras, comme à Cidra, dans l'ingenio San Cayetano, propriété de la famille Erice, puis de Julián Luis Soler Alfonso. Les cultes lucumí présents dans l'ingenio San Cayetano furent tranférés dans une maison de saint à un endroit nommé Curamagüey. Régi par Bonifacia Alfonso « Ochún Gaddé », on dit « qu'elle elle-même aimait danser la yuka[46] ».

Juliana Alfonso Alarcón, dont la grand-mère était esclave dans l'ingenio Triunvirato, dit dans une interview : « Oui, je suis née dans le barracón de l'ingenio Triunvirato, non loin d'ici, et ce fut la Noire Encarnación Alfonso qui coupa mon cordon ombilical en 1921. À cette époque il y avait longtemps que l'ingenio était désaffecté, mais ont avait donné le barracón aux Noirs pour qu'ils y vivent en liberté. Nous vivions dans des conditions désastreuses, désastreuses… ». San Cayetano, Triunvirato et Ácana étaient trois ingenios géants autour de Cidra.

 


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ambours de Yuka de la province de Pinar del Río. Photo Ned Sublette.

« Dans la province matancera, les principaux centres de danse de yuka étaient à Cárdenas. Fils d'une célèbre danseuse de yuka, Luciano Eladio Sombi Arrieta « Argó », danseur du groupe Columbia del Puerto de Cárdenas, nous décrit la danse de la yuka qu'il voyait dans son enfance :

« On dansait en couple : un seul homme et une seule femme. Si la femme résussissait à couvrir l'homme de sa jupe ample, celui-ci avait perdu et ne pouvait plus danser. L'homme gagnait quand il réussissait à la « vacciner » (vacunar ou vacunao, geste de possession de l'homme en direction du sexe de la femme)[47] ».

 

            Dans sa biographie[48] publiée aux États-Unis, l'olubatá Felipe García Villamil explique :

            « Dans ma famille, les tambours congo étaient gardés dans la maison des frères de mon père, Cundo et Fabián, à Cárdenas, dans la campagne. Les tambours étaient là, accordés et prêts, et ils les recouvraient d'une toile quand ils ne servaient pas. Ils jouaient dans les verbenas (kermesses), c'est-à-dire des fêtes populaires, en dehors des rituels de palo. Les tambours de yuka ne sont pas nourris, ils n'ont pas de secret à l'intérieur, et ceux qui les jouent n'ont pas à suivre d'initiation spécifique ».

 

5.2. Le tambor de cáñamo

 

 

            Ce sont des tambours rituels lucumí pouvant être considérés comme des héritiers des dundún yoruba, mais ils ont perdu une grande partie de leur caractère parlant : leur tension n'est plus modifiable. Autrefois présents dans la province de Matanzas et dans celle de Villa Clara, ils ne sont plus joués que dans les régions de Cienfuegos et de Palmira, où leur tradition est encore forte.

 


Photo : Daniel Chatelain.


 
Marímbula
cubaine et agidigbo yoruba


5.3. Le bembé de marímbula

            Beaucoup d'auteurs ont voulu voir dans la marímbula une origine congo, à cause de son nom. On sait maintenant que son origine est sans doute dans l'agidigbo yoruba. Si dans l'histoire cubaine on note son utilisation ancienne dans les musiques mandinga, congo et abakuá, on mentionne également sa présence, plus récente, dans des fiestas de bembé :

"5.2">         « À propos de l'usage de la marímbula pour accompagner les chants de l'orú lucumí, les investigations menées en 1989 dans la province de Matanzas auprès de divers informateurs signalèrent deux cas : le premier à Los Árabos où l'on se rappelle que dans la décennie de 1910, dans les fiestas de santo on jouait avec des tambours et une marímbula, parce que c'était une coûtume des vieux Africains qui vivaient dans cette zone. Le second cas fut mentionné par Jesús Alfonso, « Gallego », prestigieux musicien matancero qui connut dans son enfance un marimbulero de la région de Sabanilla, qui était fameux pour participer aux fiestas de santo en chantant tout en s'accompagnant de sa marímbula au lieu de tambours[49] ».

            À Trinidad, dans la province de Sancti Spíritus, l'usage de cet instrument dans le bembé s'est maintenu. Il a disparu dans les provinces de La Havane, de Matanzas et de Villa Clara.

 

5.4. La tumba francesa

            L'Atlas du CIDMUC recense deux sociétés de tumba francesa dans l'histoire de la province de Matanzas, tout comme dans celle de La Havane. Il est difficile de savoir avec précision quelles musiques on y jouait, qui ont pu être assez différentes de ce que jouent aujourd'hui les sociétés d'Oriente. On entend par tumba francesa les musiques profanes jouées dans les plantations tenues par des Français venus d'Haïti.

            Les activités des sociétés de tumba francesa matanceras n'ont jamais été décrites, et sont aujourd'hui totalement oubliées.


 
Photos : Cidmuc et Ned Sublette.

 

5.5. Le kinfuiti

            Ce tambour à friction congo ne s'est maintenu que dans la région de Mariel, à Quiebra Hacha. Il était joué auparavant dans toutes les provinces d'Occidente, selon Argeliers León, « partout où ont existé des cabildos congos ». Dans l'ouvrage du Cidmuc on lit :

            « Gabino Forcade Catalá de la localité matancera de Calimete (1 108 habitants en 1907, dans le partido de Colón), dans une interview réalisée en 1981, raconte : Ici-même dans la calle Teniente Velarde, que depuis son début jusqu'à son extrémité on appelait calle de los Congos, se réunissaient ceux d'ici, qui invitaient à ceux de Amarillas, Apocada, de Mercedes et de Las Vegas. Moi aussi j'étais kinfuitero et je jouais d'un tambour énorme. On avait pratiqué un trou dans sa peau, et on y attachait une corde et un morceau de bois à l'intérieur ».

 

 

5.6. Les tambours kuele

            De ces tambours lucumí très proches des batá, et dont les côtés sont rectilignes et non courbés, on ne connaît que cinq jeux, encore en activité dans les années 1980. Quatre d'entre eux étaient situés dans la province de Matanzas, et le cinquième dans la province voisine de Cienfuegos, où on les appelle batá de Oyó. Deux des jeux matanceros officiaient à Cárdenas, un autre à Cidra, et l'autre à Jovellanos. On les accompagnait de une ou deux cloches agogó et d'un ou deux acherés (maracas végétales).

 

6. LES STYLES RURAUX MATANCEROS TOUJOURS VIVACES


6.1. Les dernières traditions arará de Cuba

            L'arará matancero est à la fois rural et urbain. Il a été pratiqué dans des cabildos arará en ville (dans les quatre cabildos de cette nation recensés dans la province) tout comme dans les plantations. Moins nombreux que les esclaves congo, lucumí ou carabalí, les Arará étaient connus à Cuba sous une dizaine d'appellations ou « nations ». Dans la province matancera, trois nations arará subsistent :

Dajomé à Jovellanos, Perico et Matanzas

Sabalú ou sabaluno, à Matanzas, Perico et Agramonte.

            Mahino à Perico et Jovellanos.

            Curieusement, les Mahino et les Sabalú sont séparés en deux nations distinctes, alors que Savalou était l'ancienne capitale du royaume mahi. Cependant, il existerait deux nations mahi distinctes au Bénin, des « faux mahi », chassés vers le nord par les Dajomé, se seraient installés à l'ouest de Savalou.

Dans chaque nation et chaque ville de la province de Matanzas, on a donc des styles d'arará aux répertoire distincts, les divinités elles— mêmes portant des noms différents :

           

tableau

Dans chaque endroit, le nombre de tambours dans un jeu consacré est également différent : parfois il comporte trois tambours, parfois ils sont quatre.

D'après Rogelio Martínez Furé, « les foddunes (divinités arará) Sakpata et Nana Burukú sont des dieux d'origine mahino. La tradition mahino est conservée avec une grande pureté dans le cabildo San Manuel de Jovellanos. Au Brésil, on considère Obaluayé ou Omolou (noms yoruba du foddún Sakpata) et Nana Burukú comme des dieux d'origine mahino. D'après Paul Mercier (Les Fons du Dahomey, 1959), Sakpata est venu de Savalou, au nord du Dahomey ».

         Toujours d'après Furé, « à Cuba, nous pouvons citer la maison de Mayito, à Matanzas, et les trois sociétés dahomeño de Perico comme exemples de casa-templos où l'on conserve la pureté de l'héritage dahoméen ».

 


Tambours de la casa-templo de Mayito, arará dajomé.

            À Matanzas, la casa-templo de Mayito est un ancien cabildo. Mayito avait été consacré dans la religion arará le 20 novembre 1943. Sur la photo c-dessus figurent cinq tambours parce qu'il y a deux mulas (tambour medium), dont l'une sert de tambour de remplacement.

 


Tambours du cabildo Espiritu Santo de Matanzas, arará sabalú. Le musicien traditionnel matancero Moises Urrutia (second de g. à d.) est également joueur de iyesá et omo-añá.


            À Matanzas toujours, le cabildo Espiritu Santo tient son origine de l'ancien cabildo sabalú nonjo. On y célèbre plusieurs fêtes en mai et juin.

 

À Perico, la Sociedad Africana Santa Bárbara, fondée en 1887, au lendemain de l'abolition de l'esclavage, par Ma' Florentina Zulueta, célèbre les fêtes du 4 décembre (Santa Bárbara), du 17 décembre (San Lázaro) et du 24 septembre (Virgen de las Mercedes). Les tambours, au nombre de trois, sont régulièrement repeints et « nourris » d'offrandes. Il ont à l'origine été achetés à l'ingenio Flor de Cuba, qui faisait partie de la ceinture de 30 plantations au nord de Colón :

eux-aussi ont donc une origine nettement rurale. Avec la famille Baró originaire de l'ingenio Santa Rita, nous avons— là deux foyers arará différents distants d'à peine 10 kilomètres, tous deux situés dans des ingenios. En 1857, l'ingenio Flor de Cuba, propriété de la famille Arrieta, comptait 409 esclaves et 170 travailleurs chinois.

Les ancêtres esclaves des nombreux membres de la famille Zulueta qui composent (avec la famille Angarica) la société Santa Bárbara sont probablement issus de l'ingenio Álava, propriété aux 600 esclaves de Julián de Zulueta y Amondo.



Rituel de « nourriture » des tambours de Perico : sur plusieurs fundamentos du foddún Asoyi, sont disposés des jas (attributs d'Asoyi, petits balais de fibre végétale).

            La société est l'un des derniers, sinon le dernier endroit de Cuba où l'on joue encore la jícara de jobá, un tambour d'eau spécifique de la culture arará : 

 


Offrandes en argent liquide posée sur le rebord de la jícara.

            Dans l'eau lustrale utilisée pour le rituel utilisant la jícara, des plantes ont été jetées. Des offrandes d'argent en billets sont faites au musicien, trempées dans l'eau et posées sur le bord de la jícara.

            À Perico existe également la casa-templo Asojano fondée par Armando Zulueta, qui compte aussi de nombreux Angarica et Zulueta. Il semble que la troisième casa-templo arará de Perico citée par Furé ait cessé son activité.


Tambour d'Agramonte.

 

À Agramonte, la Sociedad Africana San Lázaro (ou « Chapotín ») célèbre le 31 décembre (San Manuel). Elle compte de nombreux membres portant le nom de Madán, comme son fondateur, Florentino Madán « Papatusa ». Les tambours utilisés ne semblent pas traditionnels : ils ressemblent plus à des tumbadoras.  


Transe collective d'initiés à Asoyi.

Cette société constitue un cas religieux unique à Cuba, car dans ses cérémonies peuvent survenir plusieurs transes simultanées d'Asoyi (Saint Lazare ou Babalú Ayé en yoruba), correspondant à différents avatars du foddún. Chaque sujet en transe coiffera un chapeau de paille, attribut de Saint Lazare.

  


Tambours du cabildo Yonofón de Cárdenas.  

À Cárdenas, on pratique l'arará dans les casa-templos des madrinas (marraines) de la religion et dans le cabildo Yonofón.

         À Jovellanos, la Sociedad Africana San Manuel de la famille Baró, fondée en 1920, célèbre elle aussi le 31 décembre (San Manuel). Nous avons déjà évoqué cette société plus haut (« 4.3. le cas de la famille Baró de Jovellanos »).


6.2. Les derniers Gangá de Cuba à Perico.

            Dans Los Gangá Longobá : el Nacimiento de los Dioses, Alejandra Basso Ortiz écrit en 2001: « Parmi la multiplicité des peuples d'origine africaine qui intervinrent dans la formation de la nation cubaine, les Gangá sont parvenus à occuper le second plan de la population esclave de la zone centrale-occidentale de l'île, atteignant 10 à 15% du total des esclaves importés dans la première décennie du XIXe siècle. Actuellement, toute trace des anciens cabildos appartenant à cette nation semble avoir disparu, avec une unique exception : la casa-templo des Gangá-Longobá située à Perico, province de Matanzas ».

            La fondatrice de la casa-templo fut Josefa Diago, née en 1807. Linda Diago, sa petite fille, ayant hérité des pièces représentatives des saints de Josefa, organisa en 1983 la formation d'un groupe folklorique qui a servi de motivation des générations plus jeunes à pratiquer les traditions de ses ancêtres. Ce groupe folklorique ne semble pas être reconnu par l'État, n'a donc pas de statut professionnel et ne réalise ses activités que dans son village de Perico.

            Daniel Chatelain fut le seul chercheur français a avoir filmé et photographié des cérémonies gangá à Perico en 1989. Si l'on a longtemps douté de l'origine des Gangá, souvent assimilés aux Arará par les chercheurs cubains[50], de manière totalement erronée, on sait depuis peu grâce à Emma Christopher, une chercheuse australienne que les Longobá viennent de Sierra Leone. Celle-ci a monté d'ailleurs une fondation pour amener les Gangá de Perico en Afrique, voyage filmé dans le documentaire They Are We, magnifique témoignage où l'on peut voir avec quelle émotion ces descendants d'esclaves cubains on enfin pu retrouver leurs racines africaines.

 


Photo de Daniel Chatelain, 1989.

Leurs tambours sont toujours peints en bleu et blanc. Même si une certaine influence yoruba est notable dans leur culte, ils possèdent leur propre panthéon de divinités. Les chants sont en langue banta de Sierra Leone.

            Si Josefa Diago fut esclave dans l'ingenio Santa Elena, propriété du Señor Diago y Zayas, il faut ajouter que près de Perico se trouvait également l'immense ingenio Tingüaro, propriété de la famille Diago.

Gravure

6.3. Les musiques des Lucumí : batá, güiro et bembé.

 

 
Tambours batá de fundamento matancero, dont le bantel bleu sur iyá témoigne de l'importance du culte egbado à Yemayá.

            Les cabildos de la ville de Matanzas, comme le cabildo Santa Teresa de la famille Villamil— Alfonso, ou le cabildo Nilo Niyé, possèdent chacun un jeu de batá attribué au cabildo, qui joue uniquement en son sein. Ils possèdent également un jeu de güiro et un jeu de bembé (de style omo layé pour Santa Teresa, et de style macagua pour Nilo Niyé). De plus à Santa Teresa l'on joue aussi le iyesá.

 

 
La lagune sacrée du central Socorro à Unión de Reyes.

Nous avons déjà évoqué les batá de fundamento matanceros, et comment les premiers jeux sont nés à la campagne. On peut signaler le cas d'autres tambours, comme le jeu Añá Iguilú fabriqué par Alejandro Addofó pour les rituels de San Lázaro de la lagune sacrée du central Socorro près d'Unión de Reyes (ou du central Majagua selon les versions). Quand en 1914 Addofó vit son jeu de tambours de fundamento principal confisqué par la police, il demanda aux gens d'Unión de Reyes de lui restituer les tambours destinés aux cultes de la lagune. Ce ne fut possible qu'à une condition : ces tambours devaient venir chaque année de La Havane jouer pour les rituels, tous les 17 décembre. À La Havane, ce jeu passa d'Addofó à Miguel Somodevilla, puis à Andrés Cortés Laje « Macho », à Pedrito Aspirina, puis à Lázaro Sanabría « Papaito ». C'est ce dernier qui raconte, dans une interview à Ivor Miller :

            « En 1966, Macho, Mario Aspirina, Felito el Makaró et moi sommes allés au central Socorro, jouer pour la divinité qui réside dans la lagune, et près d'une source qui se trouve à proximité d'un bohío[51] où avaient vécu des esclaves. Le train nous a laissé à un arrêt en rase campagne, et nous avons dû marcher longtemps à travers les plantations de canne pour arriver jusqu'au barracón. C'était comme si nous étions de retour au XIXe siècle. C'était incroyable pour moi de voir dans quelles conditions avaient vécu les esclaves. Il n'y avait pas d'électricité en ce lieu, et il fallait s'éclairer à la bougie. Quand nous sommes arrivés, vers midi, ils sacrifièrent à la divinité de la lagune un jeune boeuf, un mouton et sept coqs. Nous avons joué les tambours pendant trois heures, en fonction de chaque sacrifice, en accompagnant un chanteur qui faisait partie des gens présents. Le jour précédent, ils avaient nourri les tambours pour qu'ils soient ‘gbángbán', forts. Après avoir joué pour Eleguá, Ogún et Ochosi, nous avons joué pour Babalú Ayé, Yemayá et Ochún, et les divinités confirmèrent (en ‘descendant') que le rituel se déroulait correctement. Plus tard nous sommes retournés au barracón, où nous avons de nouveau joué les batá pour Babalú Ayé, car un très ancien fundamento de ce saint était conservé là. À cette époque, à la campagne, on jouait d'abord les batá, jusqu'à sept heures du soir, puis à huit heures on jouait le güiro, toute la nuit, jusqu'à six heures du matin. À huit heures du matin, on commençait à jouer le bembé, jusqu'à six heures du soir. Ensuite on passait deux ou trois jours à jouer uniquement güiro et bembé. On donnait aux gens présents la même nourriture qu'à San Lázaro, et l'on cuisinait au charbon et au feu de bois ».

            D'autres exemples de batás matanceros à la campagne existent, comme à Jovellanos celui de Gumersido Hernández « Bonquito », omo-añá consacré en 1951 à Matanzas par Tano Bleque.

 

 
Toque de güiro matancero, photos de Pierre Verger, Pedro Betancourt 1957.

 

            Le güiro est considéré par beaucoup comme un style profane, bien que les transes et les sacrifices y soient courants. Dans la province de Matanzas on joue avec trois chékeres (calebasses secouées et frappées munies de filets), mais également avec trois tambours, et non pas deux ou un seul comme dans les autres provinces. Citons l'orchestre du nom d'El Niño de Atocha de Benito Aldama Herrera, basé à Limonar, petit village près de Matanzas, choisi par l'État parmi d'autres ensembles pour figurer dans l'album Antología Egrem vol.VIII —  Toques de Güiros enregistré en studio à La Havane en 1987. Ce groupe apparaît également filmé dans un festival de folklore matancero des années 1980. Benito Aldama, né en 1908, était prêtre d'Eleguá. Sa mère, Marcelina Aldama « Changó Larí » était une esclave egbado.

 

 
Melgarez, Pedro Betancourt, 1957 et Benito Aldama.

En ce qui concerne le bembé matancero, la situation est beaucoup plus complexe que partout ailleurs dans l'île. Tout d'abord, il faut préciser que le güiro, au contraire de La Havane, est considéré à Matanzas comme inclus dans les styles de bembé, qui sont : bembé de güiro, bembé omo layé, bembé macagua, bembé bakosó, bembé ará oko et bembé mahino. Dans certains styles les tambours sont joués avec des baguettes, et dans d'autres à mains nues. Il existe plus de différences, pourtant, entre les morphologies des tambours qu'entre les styles de jeu : certains accompagnements sont les mêmes dans plusieurs styles.

 

 

Bembé omo layé du cabildo Santa Teresa de Matanzas, ornés de banteles sur la photo de droite.

            Le bembé omo layé n'est pratiqué qu'au sein du cabildo Santa Teresa de Matanzas. Il est donc urbain par essence. Les tambours ne semblent pas traditionnels et sont pareils à des tumbadoras, excepté le tambour principal, qui est quand même muni de clés de tension métalliques. Cependant, on doit préciser que le style omo layé est parfois utilisé par les jeux de bembé macagua.

            Le bembé macagua est le plus populaire et le plus pratiqué de tous. Le fait qu'il comporte un quatrième tambour peut être une marque d'une influence arará. Il faut noter que le tambour bembe nigérian est bimembranophone et cylindrique, comparable à un tonneau, et tendu avec des cordes, comme le tambour iyesá (voir les photos dans le paragraphe consacré au iyesá). Le fait beaucoup de tambours de bembé cubains soient à chevilles peut également évoquer une influence arará. Le nom de macagua n'est pas africain mais indien caraïbe : c'est le nom d'un type d'arbre et d'une rivière dans l'est de la province. On dit ce style né dans un central macagua, ce qui semble erroné : d'abord parce que ce bembé n'est pas né à l'époque du central, mais bien à celle de l'ingenio, et ensuite parce qu'il n'y eut aucun ingenio de ce nom dans la province : Macagua (ou La Macagua), dans le municipio de Los Árabos, est un village créé de toute pièce au bout de la voie ferrée pour y loger quelques employés du chemin de fer : il ne comptait que 33 habitants en 1862. Par contre, dans la campagne alentours figuraient de nombreuses grandes plantations (37 en 1877), regroupant à elles— seules plus de 5 600 esclaves.

            On décore généralement le tambour principal (ou caja) du bembé macagua non avec un bantel mais avec des foulards ou un mariwó (pagne de fibres de palme). On trouve parfois mariwó et foulards superposés. La confusion est possible avec l'arará mahino, où l'on décore les tambours de la même manière. Comme l'arará, le macagua comprend quatre tambours, mais le bajo est plus haut que dans l'arará. C'est le joueur de caja qui joue deux tambours alternativement, cas unique dans l'afro-cubain. On peut également munir la caja d'une ceinture de clochettes ou chaworó, comme sur les batá, ainsi que de fardela, pâte rendant le timbre du tambour plus mat, et légèrement plus grave.


Bembé macagua
de la ville de Matanzas. Moises Urrutia en est le cajero.

 

 
Bembé macagua de la ville de Matanzas. Cabildo Nilo Niyé.

            Il n'est pas toujours aisé de le constater visuellement, mais le tambour de bembé macagua est bimembranophone : en effet, les instruments sont pourvus d'une peau, cloûtée sur le bas du fût, sur laquelle chaque tambour est posé :


Jeu de tambours de bembé macagua appartenant au musicien vénézuélien Pepe Peña.

 

 

            Sur la photo c-dessus à droite, figure un jeu de Jovellanos appartenant à la famille Terrán, dont les tambours sont également bimembranophones, mais nous ne savons malheureusement pas dans quel style les classer.

            Le jeu de bembé macagua originel fut consacré à la campagne, dans la région de Perico, pour un oni changó du quartier de Simpson à Matanzas, Gerardo de las Mercedes Valdés, plus connu comme Cheo Changó. Aujourd'hui, le style est joué dans toute la province, à la ville comme en zone rurale.

            Le bembé bakosó se jouait à la ferme de Curamagüey à Cidra, endroit que nous avons déjà cité. Il s'agissait de trois petits tambours à peaux cloûtées, accompagnés d'une guataca. La forme de ces tambours est très proche du tambour bembe originel joué en Afrique pour Ochún. La caja de ce jeu bakosó se trouve au musée du Castillo San Severino de Matanzas :

Le bembé ará oko est un bembé rural par définition : ará oko signifie en yoruba « la terre des champs », donc la campagne. Nous avon déjà vu que ce nom était employé pour qualifier la variante du culte lucumí que l'on pratique à la ferme de Curamagüey. Selon Pascal Parent, spécialiste de l'afro-cubain matancero, il est possible que ce nom ne soit qu'un terme générique pour qualifier tous les styles de bembé joués à la campagne, ou originaires de la campagne.

Le bembé mahino, lui, comme son nom l'indique, est clairement d'influence arará. On y a pour habitude d'orner la caja de foulards comme dans le bembé macagua. Le jeu de tambours est constitué de trois pièces.


Tambours de bembé à Pedro Betancourt.

 


Tambour de bembé de le région de Cárdenas.


6.4. Le Palo rituel et la Makuta profane des Congos.

            À cause du monopole portugais de la traite négrière[52], les Congos furent majoritaires à Cuba pendant les XVIe et XVIIe siècle, mais les esclaves congo n'avaient pas de culture unifiée : ils provenaient d'une ère géographique beaucoup trop vaste, qui comprenait l'actuelle République Démocratique du Congo (ancien Congo Belge et Zaïre, second pays le plus vaste d'Afrique), le Congo Brazzaville (d'une superficie équivalente à l'Allemagne), et l'Angola, deux fois plus vaste que la France. Les Congos musundi, par exemple, étaient des Nsundi du Congo Brazzaville, et leur royaume se situait assez loin de la mer. Les esclaves angola, par opposition, provenaient d'une aire culturelle située très loin au sud. On dit qu'à Cuba sept dialectes congos se côtoyaient, ainsi qu'au moins trois religions différentes : palo monte, mayombe (bien que beaucoup associent les deux), briyumba, et, plus récente, kimbisa.

            Si la yuka a toujours été festive, le palo a toujours été rituel. La makuta, elle, est devenue profane, mais était rituelle à l'origine.

 
Tambours ngoma de makuta de la province de Villa Clara et de Palmira.

            Répandu dans toutes les province d'Occidente, et en Oriente seulement dans celle de Santiago, le palo est pratiqué de manière traditionnelle dans la province de Matanzas, et semble encore plus pratiqué aujourd'hui que dans les siècles passés. Il n'existe plus beaucoup de tambours de palo, et l'on joue depuis longtemps également sur des tumbadoras, en position assise. Le ngoma du Congo, le tambour originel, se jouait debout, comme tous les tambours congos venus à Cuba. Il s'agissait donc de tambours très haut, de plus de 1,20m, et assez larges, à peau cloûtées, tendues à la chaleur d'un feu. Seuls les tambours de makuta correspondent encore à ces critères. Cependant, dès la fin du XIXe siècle et bien avant l'invention de la tumbadora, on en construisait à lattes, technique apprise par les esclaves congos auprès des tonneliers dans les plantations.

Tambours de makuta
Tambours de makuta à lattes, plus probablement que de yuka, dans un ingenio avant 1895. Scan de Mark Sanders.

            Quand à la makuta, si elle était pratiquée dans toutes les provinces d'Occidente (hormis celle de Pinar del Río), aujourd'hui elle n'est plus jouée traditionnellement que dans les provinces de Cienfuegos, Villa Clara et Trinidad. Rien n'empêche cependant des adeptes des religions congos de la jouer à un moment donné dans un rituel de palo. La makuta matancera ressemble trait pour trait, de manière extrêmement curieuse, au toque de batá pour Osáin. Tout comme le palo matancero ressemble trait pour trait au toque arará dit bandera à Matanzas, et Tiñosa à La Havane. Ces deux faits curieux sont inexplicables et restent inexpliqués.

            La province matancera a compté seulement 6 cabildos congos dans toute son histoire. Il est donc probable que l'essentiel des musiques congos aient été jouées dans les ingenios. Les rituels de palo sont assez fermés et discrets, et pour cette raison peu visibles par rapport aux autres cérémonies afro-cubaines. La religion elle— même inspire une certaine crainte, car puissante, traitant avec les ancêtres, et donc les morts, et de plus ayant trait à la magie noire, maléfique.

            Israel Moliner Castañeda écrit que comme les religions congos utilisent beaucoup les plantes et les arbres, sens du mot palo (littéralement « morceau de bois ») : « les besoins qu'ont les Congos de plantes et de nature sauvage (ou monte[53] dans le texte) justifie leur présence dans les zones rurales, et spécialement à Cárdenas, Perico, Jovellanos et Pedro Betancourt. Entre 1910 et 1920 une violente campagne raciste a été lancée, dans laquelle on a accusé les Congos d'enlever et d'assassiner des enfants. (…) Pendant la période coloniale le palo s'est dansé dans toute la province, partout où il y eut des Congos, Mayombe et Gangás (sic). De nos jours on en rencontre à Jovellanos, Perico, Pedro Betancourt, Limonar et de manière sporadique à Cárdenas. Parmi les célèbres danseurs de palo on cite, à Cárdenas, Pablo Crespo, à Perico et Jovellanos Narcisco Zumaba, qui était monté par la divinité congo Vence Batalla, Dreke qui était monté par Rumbaloso, et Tailía par Madre Agua. À Pedro Betancourt on se rappelle de Ngo Mayombe, José Dolores Portos « El Nené », Leoncito Sotomayor et Damaso Torriente ». Moliner ajoute plus loin :

            « Bien avant la fin de la période coloniale, on ne dansait déjà plus la makuta dans la province. Il semble qu'elle fut très spécifique des Congos Reales[54] ».

 

 
Tambour ngoma tendu à la chaleur du feu et nkembi utilisés par un rumbero jouant un cajón.

            La danse pugilistique du maní, souvent interdite par les autorités coloniales car violente, et le garabato peuvent être considérées comme des variantes du palo, comme semblent le prouver les répertoires chantés qui les accompagnent, parfois intégrés au répertoire du palo ou de la yuka.

            « Perico fut la région la plus fameuse du maní au XIXe siècle », ajoute Moliner. Graciela Chao Carbonero indique, dans un manuel destiné aux professeurs de danses afro-cubaines des écoles d'État, qu'à Matanzas,  « il y eut des cabildos de Congos Musundi et Loango ».

            Les Congos ont apporté à l'instrumentation de la rumba les nkembi, qui sont très courants au Congo. Il s'agit de deux bracelets munis de noix rondes contenant des graines, que portèrent d'abord les tambourinaires congos, puis les quinteros de rumba sur leur cajón quinto.

 

6.5 Le cas particulier de deux ingenios du XIXe siècle : Álava et San Ignacio

            Dans un ouvrage de 2013 réalisé par cinq chercheurs cubains de Colón, Las Religiones de Origén Africano en el Batey Álava : un Acercamiento a sus Origenes[55], on trouve des informations particulièrement révélatrices à propos de la présence de cultes lucumí, de palo monte et abakuá au sein même de l'ancien ingenio Álava, aujourd'hui central México, situé dans le village du même nom.

            Dans le documentaire Agramonte du chercheur cubain Miguel Ángel García Velasco, on trouve le même type d'informations sur la pratique des cultes lucumí et de palo monte dans l'ancien ingenio San Ignacio d'Agramonte.


            L'ingenio Álava, près de Banagüises, fondé en 1846 (à partir d'un trapiche du nom de Regalao appartenant à Ignacio Mendiola, datant de 1836 – année de fondation de la ville de Colón), était l'une des anciennes plantations du basque[56] Julián de Zulueta y Amondo, comprenant plus de 700 esclaves et 130 travailleurs chinois. La productivité de cet ingenio était l'une des plus élevée de tout Cuba, alors que Zulueta fut l'un des pires traficants d'esclaves et de travailleurs chinois. Sa fortune fut estimée à 104 millions de reales en 1864, le nombre des esclaves qu'il possédait dans ses diverses plantations dépassa les 2000. Le personnage central des cultes lucumí dans l'ingenio Álava fut un esclave nommé Ta Jorge, qui fonda en 1861 le premier des neufs asientos lucumí dans l'ingenio, celui d'Eleguá. Ta Jorge était contramayoral (sous-contremaître), et occupait une fonction au— dessus de celle des autres esclaves, et son influence et son charisme étaient grands : il était considéré comme le bras droit de Zulueta. Il est également vrai qu'à partir de 1840 l'industrie sucrière entra dans la période dite du buen tratamiento, où, la traite ayant été abolie, les planteurs cherchaient à ménager quelque peu leurs esclaves et à améliorer leurs conditions matérielles, afin de prolonger, comme l'a dit Moreno Fraginals, leur « espérance de vie productive ».


Le village de México, fondé autour de l'ancien ingenio Álava (indiqué en rouge) et de l'actuel central México (indiqué en bleu)

 

 

 


Traces visibles des anciennes concessions de terres en forme de cercles aux colons du XIXe siècle.

            À Álava furent présentes, outre la culture lucumí, les cultures congo et carabalí (abakuá), mais, comme le disent les cinq chercheurs auteurs du mémoire, « à l'époque coloniale il n'y eut pas d'abakuá dans l'ingenio Álava. Ce fut à l'époque néocoloniale de la domination américaine (période républicaine, à partir de 1902) qu'apparurent deux travailleurs libres venus de l'extérieur qui faisaient partie de cette société (…). Aujourd'hui de nombreux jeunes hommes du central sont membres de l'association abakuá, et beaucoup d'entre eux sont également initiés à la santería et ont asentados dans leur tête un oricha yoruba. Leur nombre ne dépasse pas une vingtaine. De par les caractéristiques propres à cette société, leurs initiations et leurs activités se concentrent dans les villes de Matanzas et de Cárdenas, où se tiennent le siège de leurs entités sacrées, pour les consacrations et leurs cérémonies ». Il existe donc bien des membres de la société abakuá en zone rurale, mais ils ne peuvent pratiquer leurs cultes qu'à la ville.

            De la même manière, les esclaves congos de l'ingenio Álava ne célébraient pas leurs cultes à l'époque coloniale, la majorité d'entre eux qui pratiquèrent les religions africaines s'étant initiés à celle des lucumí. Ce n'est qu'à partir de 1880 que des travailleurs libres apportèrent ces cultes congo, dont certains venaient du village de Martí, fondé autour de l'ancien ingenio Guipúzcua de la famille basque espagnole Arrandiaga Gurruchaga, aujourd'hui central Esteban Hernández, situé à 40 kms au nord de Colón. Ainsi, « si aujourd'hui de nombreux habitants autour d'Álava pratiquent le palo monte, leur situation atuelle n'a rien à voir avec ce qu'elle était à l'époque esclavagiste de l'ingenio, et s'il existe bien des paleros et autres représentants de la regla conga, logiquement leur tradition et leur action est plus limitée. (…) D'importants paleros de Martí ont joué leur rôle dans le développement de la palería dans le central Álava (renommé México), mais après le début du XXe siècle (…). Le groupe ethnique congo a bien maintenu ses valeurs et sa culture, a pratiqué ses danses, sa musique et ses rituels à l'époque coloniale, mais d'autres cultures les ont absorbés, et leur présence s'est vue limitée, situation qui s'est répercutée jusqu'à nos jours ».

La religion yoruba, elle, s'est amplement développée à Álava et, après la création du temple d'Eleguá, un espace dédié à Obatalá et sept autres asientos sont apparus, tous situés dans le barracón[57] des esclaves, au sein duquel Ta Jorge avait sa propre maison :

Asiento d'Eleguá fondé en 1861 par Ta Jorge.

Asiento d'Osáin fondé en 1861 par Ta Jorge.

— Asiento de Babalú Ayé fondé en 1861 par Ta Jorge.

— Asiento de Changó fondé en 1862 par Ta Jorge.

— Asiento de Naná Burukú fondé en 1863 par Ta Jorge.

— Asiento de Yemayá fondé en 1863 par Ta Jorge.

— Asiento d'Orula fondé en 1862 par les esclaves lucumí Dabá et Babá.

— Asiento d'Ogún fondé en 1862 par les esclaves lucumí Dabá et Babá.

— Asiento d'Oyá fondé en 1863 par Ta Clemente.


Campanario
de l'ingenio Álava et entrée du barracón des esclaves. Les maisons et les murs qui s'appuient sur le campanario furent construits postérieurement.

            Au moins trois des asientos des orichas présents ont apparemment une importance plus grande que les autres à Álava, car leurs fundamentos se situent dans trois casa-templos : Il s'agit d'Eleguá, d'Ogún, et d'Oyá.

            Chaque année, « le jour précédent le début de la zafra (récolte de la canne), on prépare dans la casa-templo d'Eleguá une grande palangana (une bassine de métal) contenant de l'eau, des herbes et du parfum, pour que tous les ouvriers agricoles puissent limpiarse (se « nettoyer », s'enlever les mauvaises influences) ». On donne également un messe spirite, pendant laquelle peut survenir « une visite de l'esprit de Juana Campo[58] », qui pourrait alerter les gens à propos d'une catastrophe ou d'un accident à venir, ou de « délits qui pourraient conduire à la prison certains citoyens de la communauté (…). Au moment de commencer la zafra on porte du maïs grillé, de l'aguardiente et des gâteaux à la fois à la ligne ferroviaire et à l'ingenio pour demander à Ogún que ne survienne pas d'accidents ni de blessures ».

            Chaque 21 août, les descendants des esclaves de l'ingenio organisent une grande fête appellée Día del Alavense ausente, en hommage à leurs ancêtres disparus, et ce jour— là un grand bembé est donné dans lequel on joue pour tous les orichas qui ont un asiento dans l'ancienne plantation, sous le portail du campanario.

 
À gauche : ancienne photo montrant les barracones à deux étages de l'ingenio Álava.

 
Álava : casa-templos d'Eleguá et d'Ogún

 
Álava : asientos de Changó et d'Osáin.

 
Álava : asientos de Naná Burukú et de Yemayá.

 
Álava : asiento de Babalú Ayé et casa-templo d'Oyá

 


Álava : bembé et tambours batá.

carte

            Le village d'Agramonte porta le nom de Cuevitas à partir de 1859, à cause des nombreuses grottes se situant dans ses alentours, et ne fut définitivement baptisée Agramonte qu'en 1899, du nom du héros des Guerres d'indépendance Ignacio Agramonte. Ce fut l'arrivée du chemin de fer qui attira en ce lieu les colons. Le village est situé sur une voie de chemin de fer qui court d'est en ouest, mais située plus au sud que celle qui relie, également d'est en ouest, Macagua, Perico, Colón et Jovellanos.

carte

            Les bâtiments de l'ancien ingenio San Ignacio sont aujourd'hui presque tous à l'état de ruines. Seuls subsistent une tour de défense construite lors des guerres d'indépendance pour défendre la plantation des attaques des révolutionnaires, et quelques maisons formant une communauté où les cultes afro-cubains sont encore présents.  

            Parmi les ruines de l'ingenio subsiste la maison de Eusebio Pérez Rodríguez « El Cabo », qui à la charge d'un asiento de Changó qu'il nomme lui-m ême « prenda », comme s'il s'agissait d'un fundamento congo, qui appartenait à son grand— père babalawo, puis à sa mère. Dans le documentaire Agramonte, le bas de l'autel de Changó, où se situe le fundamento, n'est jamais filmé, contrairement à ce que l'on peut voir dans le documentaire des asientos des orichas présents dans l'ingenio Álava.

            Dans une autre maison se situe une prenda congo très ancienne, qui est à la charge d'une femme, pratiquante du culte palo monte. Là aussi, le caractère héréditaire du culte est nettement marqué : c'est une femme qui prend soin de la prenda familliale, en l'absence d'un tata nganga, qui serait obligatoirement un homme.

            Bien qu'il soit clairement précisé dans le documentaire que le film ait été tourné lors d'une rencontre culturelle et non religieuse, de nombreux éléments cultuels sont mis en évidence. Une voiture blanche munie d'une vitrine contenant une statue catholique de la Virgén de la Caridad est présente, avec des prêtres chrétiens, pendant que l'on diffuse de la musique populaire sur le thème de la vierge. Une sorte de pièce de théâtre à thème congo est jouée en plein air avec des danses, partiellement avec des chants de palo, chantés par les acteurs— danseurs, et partiellement au son d'un disque du groupe havanais Yoruba Andabo, toujours sur le thème du palo. De nombreux visiteurs cubains de La Havane sont venus visiter l'ancien ingenio et assister à la manifestation culturelle, mais parmi eux l'on voit beaucoup de santeros dont plusieurs iyawoses entièrement vêtus de blanc.

Un groupe de musiciens présenté comme Oba Bí Loyú joue du bembé, sur des tumbadoras, puis, sur les mêmes tambours, du iyesá et du palo. La femme qui garde chez elle la prenda congo tombe en transe dès les premiers instants où le palo est joué. De manière assez curieuse, il nous semble reconnaître le tambourinaire principal du groupe : il s'agit de « Fredy » Valdés Martínez, musicien havanais qui, en 2011, à l'époque où est tourné le documentaire, était membre du groupe havanais de rumba El Solar de los Seis, dirigé par Amado Dedeu García, également directeur du Conjunto de Clave y Guaguancó. Pourtant le groupe n'est pas de style havanais : ce musicien havanais a pu être invité à jouer. Il est peut-être  d'ailleurs d'origine matancera. En tout cas, encore une fois, la non-séparation entre spectacle et rituel semble ici de mise.


7. Conclusion   

Les éléments mis en évidence dans ce mémoire nous autorisent à penser que les manifestations musicales afro-cubaines dans la province de Matanzas ont pour origine les zones rurales, où les ingenios et les casa-templos que l'on y trouve encore furent les véritables lieux de cultes des esclaves. Rien n'indique, ni dans les écrits des débuts de l'ethnomusicologie cubaine dans les années 1940, ni dans ceux parus plus récemment, qu'un phénomène équivalent ait eu lieu dans la province de La Havane. Les preuves sont aujourd'hui évidentes, grâce à un récent engouement et à de nombreuses publications concernant la province, que plusieurs jeux de tambours batá de fundamento matanceros, les tambours arará de la famille Baró, et les premiers tambours de bembé macagua ont bien été consacrés et joués au sein de différents ingenios, loin des villes. 

Les pratiques de cultes et des musiques qui les accompagnent ont subsisté notamment grâce à leur aspect rural et au rôle fondamental du monte, mais également grâce à l'aspect familial des cultes, et au rôle crucial des femmes prêtresses, ce qui est une marque d'ancienneté dans les traditions.

            La tradition egbado du santo parado, système religieux héréditaire, constitue également une marque d'ancienneté. celui-ci s'est maintenu malgré la prédominance de la tradition oyó de santería venue de La Havane, avec sa coronación de santo. Ce phénomène de pratique religieuse rurale et familiale semble, en Occidente, particulièrement marqué dans la province de Matanzas. Dans celle de La Havane, voisine, où au XIXe siècle une autre grande partie des esclaves étaient pourtant concentrée, le phénomène semble beaucoup moins évident. Peut-être  était-ce parce que les plantations étaient moins éloignées de la ville et le réseau routier mieux organisé et plus ancien. En tout cas, les pratiques religieuses afro-cubaines havanaises, leurs musiques et jusqu'à leurs instruments de rituels semblent être nés, et étaient regroupés dans et autour de la capitale. 

On peut expliquer par plusieurs facteurs sociologiques la concentration dans les zones rurales des traditions afro-cubaines de la province de Matanzas:

    — une forte population rurale située non dans les petites agglomérations, mais autour, dans des centaines de plantations contenant à elles toutes des milliers d'esclaves de nations différentes. Certaines de ces plantations deviendront des villages. C'est le cas à Álava, qui deviendra le village México.

     — le fait que la majorité de l'immigration africaine eut lieu dans moins de la moitié du territoire de l'ile et principalement les zones centre et ouest;

    — le processus majeur du développement industriel de l'agriculture au milieu XIXe siècle ainsi que la forte croissance démographique de la population créole ;

C'est pour ces raisons que nous avons aujourd'hui cinq styles d'arará distincts dans la province, mais regroupés sur un périmètre assez restreint ;

      De nombreux facteurs ont encouragé ces hommes et femmes descendants d'esclaves à se raccrocher aux traditions dont ils étaient les héritiers : l'exploitation esclavagiste puis économique entre 1830 et 1960, la politique raciste des États-Unis dans les années 1920 à 1940, puis l'embargo à partir de 1962, la discrimination sociale présente de tous temps, les obstacles à l'accès à une instruction moderne avant 1959.

      À partir de 1960, les représentations artistiques plus authentiques qu'auparavant des genres traditionnels se sont généralisées, pour plusieurs raisons: une politique culturelle du régime castriste désireuse d'englober toutes les cultures cubaines et d'abolir les racismes, un enseignement artistique de grande qualité, la création d'ensembles fokloriques, l'officialisation de groupes de musique amateurs pouvant acquérir un statut professionnel. Les pratiques religieuses afro-cubaines se sont également renforcées pendant le périodo especial des années 90, avec d'une part l'importance grandissante de cultes comme la santería et le palo monte, et de l'autre l'arrivée d'étrnagers montrant un intérêt significatif pour ces manifestations, et leur accès à ces cultes et pratiques musicales. Ce sont souvent ces étrangers, d'ailleurs, qui, via l'utilisation d'internet, des outils numériques et des moyens de communication du XXIe siècle, vont permettre une exposition plus importante des traditions afro-cubaines au monde entier. La diaspora cubaine aux États— Unis, au Mexique, au Venezuela mais également en Europe va également permettre d'élargir le public exposé à ses pratiques. La province de Matanzas constitue aujourd'hui l'un des points de référence pour l'authenticité de ses musiques afro-cubaines, et les Américains s'y intéressent particulièrement.


        Ce véritable trésor de connaissances semble pourtant fragile. La diffusion internationale, l'enseignement et la pratique de la danse pourraient être essentiels à la survie de ces traditions qui sensibilisent chaque jour plus d'individus, dans le Monde entier.


Bibliographie

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—  CIDMUC : Atlas de los Instrumentos de la Música folclórico— popular de Cuba, 1996.

—  Hernández, Odlanyer : Esclavos y Cimarrones en Cuba, Arqueología histórica en la Cueva El Grillete, 2013.

—  Martínez Furé, Rogelio : Diálogos Imaginarios, 1976 et 1997.

—  Mason, John : Orin Orisa, 1992.

—  Miller, Ivor : Cuban Abakua Ceremonial Music, LAMECA (La Médiathèque Caraïbe).

—  Moreno Fraginals, Manuel : El Ingenio, 1978.

—  Ortiz, Fernando : La Africanía de la Música Folklórica de Cuba,.

—  Rodríguez Reyes, Andrés M. : Elementos Tangibles en la Práctica de la Variante Cruzada del Espiritismo en la Ciudad de Matanzas, 2010.

—  San Marfil Orbis, Eduardo : Población y Poblamiento en la Provincia de Matanzas: sus relaciones con la agro— industria azucarera. Siglos XV— XXI, 2007.

—  Vinueza, María Elena : Presencia Arará en la Música Folclórica de Matanzas, 1986.

—  Warden, Nolan : afro-cuban Traditionnal Music and Transculturation – The Emergence of Cajón pa' los Muertos, thèse universitaire, TUFTS University 2006, USA.


Sites internet consultés

— Chaîne youtube AfroKuba de l'ethnomusicologue cubain Miguel Ángel García Velasco, documentaires :    

Ararás

El Niño de Cañamazo

Agramonte

— www.ecured.cu/Iyesá

Afrocubaweb, article sur le rituel abakuá d'Ivor Miller.

— www.ritmacuba.com

— BBC news/Latin America: www.bbc.com/news/world— latin— america— 25876023

Questions of Memory and History in Cuba and Sierra Leone by Emma Christopher.

— Documentaire Álava

—  Laroye Ntente Nú.



[1] Dans la province d'Artemisa, au sud— est de Ciudad Habana, la distance qui sépare les deux côtes n'est que de 40kms.

[2] En 1827, on a redécoupé l'île en trois départements (d'où le titre du danzón célèbre Tres Lindas Cubanas d'Antonio María Romeu) : occidental, oriental, et central. C'est dans ce dernier que la province de Camagüey (dont le nom était à l'époque Puerto Principe) sera située, même si certains continuent à penser, à juste titre, que sa culture est plus proche de celle d'Oriente. Il est à noter qu'à cette époque la zone marécageuse de la Ciénaga de Zapata, où se trouve la célèbre Baie des Cochons, ne fait pas encore partie de la province de Matanzas.

[3] Pour la graphie du mot yorouba (en français), nous préfèrerons employer la graphie cubaine yoruba.

[4] Ces styles ont été amplement étudiés et décrits par deux chercheurs français spécialistes, l'ethomusicologue Daniel Chatelain et le musicien lyonnais Daniel Mirabeau, qui ont largement partagé leurs écrits et leurs films sur les réseaux sociaux.

[5] Le iyesá havanais n'est plus pratiqué traditionnellement dans la capitale depuis longtemps : seuls le jouent les ensembles folkloriques, comme le Conjunto Folklórico Nacional ou Raices Profundas.

[6] L'arará de la capitale a pratiquement disparu traditionnellement également.

[7] Gonzalo Zaragoza, América Latina Época Colonial, Madrid 1987.

[8] On ne parlait pas encore de milliardaires.

[9] L'une des premières chances de Cuba sur la marché mondial du sucre fut que l'Espagne ne possédait pas de raffineries. L'île fut de tous temps la seule colonie d'Amérique a exporter du sucre blanc.

[10] Eric Williams, L'Histoire des Caraïbes, éditions Présence Africaine, 1975.

[11] Eric Williams, L'Histoire des Caraïbes, éditions Présence Africaine, 1975.

[12] Franklin W. Knight, Slave Society in Cuba during the ninteenth century, Wisconsin 1970.

[13] Auparavant, on n'avait pas jugé nécessaire d'organiser de recensement. Le premier d'entre eux fut motivé par un accroissement important de la population de l'île.

[14] En 1768 la population du Portugal était de 2 400 000 habitants. Le Portugal était donc 14 fois plus peuplé que Cuba.

[15] Atlas du CIDMUC, La Havane 1997.

[16] La population de Cuba a quadruplé en un demi— siècle : la population libre a triplé, et la population esclave a été multipliée par 6,5 ; En 1801 le Portugal comptait 3,1 millions d'habitants. En 1827 il était encore 5 fois plus peuplé que Cuba.

[17] En 15 ans, la population de Cuba a encore connu 50% d'augmentation. La population blanche a augmenté moins vite que la population noire ou métisse. 34 ans plus tard, en 1861, Cuba compte 1 396 470 habitants, mais sa croissance démographique a quelque peu ralenti. Le Portugal atteint en 1864 les 4,3 millions d'habitants : il est encore 3 plus peuplé que Cuba. Au milieu des années 1940 le Portugal n'est plus qu'une fois et demie plus peuplé que Cuba. En 1970 les deux pays comptent environ 9 millions d'habitants.

[18] Joseph Pérez, Cuba dans l'Empire Espagnol.

[19] On entend par Créole non le résultat d'un métissage, mais toute population née sur un sol étranger à ses origines, qu'il soit blanc, métis ou noir, libre ou esclave.

[20] Manuel Moreno Fraginals, El Ingenio, La Havane 1978.

[21] Franklin W. Knight, Slave Society in Cuba during the ninteenth century, 1970.

[22] Manuel Moreno Fraginals, El Ingenio, La Havane 1978.

[23] Manuel Moreno Fraginals, El Ingenio, La Havane 1978.

[24] Manuel Moreno Fraginals, El Ingenio, La Havane 1978.

[25] Actuellement, seule la base de Guantánamo reste américaine sur le sol cubain.

[26] Tout ceci à une époque où main d'œuvre fait défaut, problème crucial au moment du développement industriel des ingenios.

[27] Id.

[28] L'origine du nom de Matanzas, qui signifie « massacres, tueries  » provient du fait qu'à cet endroit des Indiens avaient tendu un piège à une troupe de soldats espagnols en armure qui désiraient traverser une rivière : ils les avaient tous noyés en renversant leurs canoës.

[29] Eduardo San Marfil Orbis, Población y poblamiento en la Provincia de Matanzas : Sus relaciones con la agroindustria azucarera. Siglos XV-XXI, La Havane 2007.

[30] Manuel Moreno Fraginals, El Ingenio, 1978.

[31] En 1815, le partido de Matanzas comprenait Alacranes, Ceiba Mocha, Camarioca, Cabezas, Guamacaro, Cidra, Santa Ana et Sabanilla.

[32] Soit 226 999 hectares, l'équivalent du département des Yvelines.

[33] Manuel Moreno Fraginals, El Ingenio, 1978.

[34] Le célèbre mapa de Vives fut commandé par la Couronne espagnole. Sur cette carte de grand format sont mentionnées toutes les plantations de Cuba des années 1820.

[35] Odlanyer Hernández de Lara, Esclavos Cimarrones en Cuba, ebook, Matanzas 2013.

[36] Selon Ortiz, Atandá (Ño Filomeno García) aurait avec Añá Bí fabriqué à La Havane vers 1830 le premier jeu de tambours batá de fundamento (consacré) de Cuba pour le grand cabildo havanais Changó Teddún.

[37] Saint Antoine de Padoue est l'un des saints catholiques syncrétisés avec la divinité yoruba Ogún.

[38] Casa de Ocha dans le texte original = maison d'oricha.

[39] Les orichas lucumí sont physiquement incarnés par des fundamentos dans lesquels ils résident, généralement dans des pierres consacrées, elles mêmes placées dans des réceptacles, différents pour chaque oricha. Les divinités et les ancêtres congo résident dans un chaudron tripode, la nganga des prêtres congo.

[40]  Addéchina = Remigio Herrera, l'un des premiers devins en Ifá (ou babalawos) de Cuba, esclave dans une plantation de la province de Matanzas (probablement l'ingenio Libano au nord— est de Guamutas, seule plantation de la famille Herrera dans la province de Matanzas en 1860), il dirigea le cabildo Yemayá de Regla, à La Havane. Ce fut lui qui apporta un jeu de batá de fundamento qui fut le premier à jouer une cérémonie à Matanzas, le 4 décembre 1873.

[41] Tata nganga = litt. : « père de la nganga », prêtre principal du culte congo du Palo Monte.

[42] Nasakó = herboriste des sociétés abakuá, l'un des grades les plus hauts.

[43] Obonekue = Dignitaires abakuá (obón = roi et Ékue = centre du mythe abakuá, tambour parlant).

[44] Il s'agit du pianito ou marímba à 6 touches de bois, jouée autrefois par les Bríkamo, cité par Ortiz.

[45] Despojo = Litt. Dépouillement, dépôts, restes. Prend le sens de « rebut », ensemble de choses négatives que l'on jette.

[46] Jorge Brito Santana, Curamagüey, Enclave Lucumí en Matanzas, 2014.

[47] Israel Moliner Castañeda, Matanzas, Los Bailes, in Revolución y Cultura, Cuba 1976.

[48] Drumming for the Gods, The Life and Times of Felipe García Villamil, Santero, Palero and Abakuá, Philadelphie, 2000.

[49] Instrumentos de la Música Folclórica— popular, CIDMUC, Cuba 1997.

[50] D'où leur présence dans le tableau des divinités arará plus haut.

[51] Bohío = habitation traditionnelle des Indiens caraïbes faite de troncs et de feuilles de palmiers, puis plus tard habitation de esclaves dans les plantations, et ensore plus tard des paysans cubains pauvres.

[52] Les Portugais avaient conquis et christianisé la capitale de l'empire kongo avant que Christophe Colomb ne découvre l'Amérique.

[53] Le concept de monte, difficile à traduire en français, est fondamental dans les cultes afro-cubains, centrés sur la nature : il correspond aux endroits sauvages, là où l'homme n'habite pas, et où, par conséquent, toutes sortes d'esprits surnaturels cohabitent.

[54] Congo Reales = Esclaves originaires de la capitale de l'empire, Mbanza Kongo, renommée Sao Salvador par les Portugais.

[55] Carlos Alberto Sosa Fuentes, Eneyda Villegas Zulueta, Gloria de la Cruz Hernández Pérez, Vilma Oquendo Llorente et Ofrey Antonio Ortiz Rodríguez, tous issus de la Filial Universitaria Municipal de Colón, mémoire publié par l'Université Camilo Cienfuegos de Matanzas.

[56]  Álava est le nom d'une province basque espagnole.

[57] Les barracones des esclaves de la seconde moitié du XIXe siècle n'ont rien à voir avec les barraques en bois utilisées auparavant : ce sont des édifices en maçonnerie, généralement carrés, avec une large cour centrale, une seule entrée et un campanario, clocher servant de mirador. Ce type de barracón contenait plusieurs dizaines de petits logements séparés. Le barracón géant d'Álava, à deux étages, fut construit par l'ingénieur basque Zubizarreta.

[58] Juana Campo : autre grand sacerdote historique, santera, de l'ingenio Álava.



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