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Santiago de Cuba - Juillet
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Les styles de la musique cubaine / Los generos de la música cubana


 La comparsa Carabalí de Guantanamo  par Daniel Mirabeau.
Interview croisée de leaders de la comparsa où se révèlent les liens entre la campagne et la ville, des liens entre les différentes manifestations culturelles traditionnelles de cette région orientale de Cuba (lien vers l'article pdf).

ARTICLE mis en ligne le 11/12/2014

Cabildos de nation carabalí à Santiago de Cuba

Auteur : Daniel Mirabeau

Daniel Mirabeau : percussionniste, chanteur et saxophoniste, il s'est formé dans l'Oriente cubain aux traditions carnavalesques et aux cultures haïtiennes. Après quelques séjours à Cuba avec Ritmacuba (à Santiago) ou Trempolino (à La Havane), il effectue in situ son parcours personnel auprès de différents maîtres. Il enseigne les musiques cubaines et haïtiennes à l'Ecole Municipale de Musique de Pierre Bénite (Rhône) et lors de stages avec toutes sortes de publics (non-musiciens, enfants, scolaires).

Version pdf du texte pour impression (39 p.)

 
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Carabalí Olugo, Festival del Caribe 2013 © Daniel Chatelain

     

            Les formations dites “carabalí” des carnavals de Santiago de Cuba sont parmi les plus anciens groupes de défilé de l'île. Assister à une de leur prestation est un évènement qui ne laisse pas indifférent. Des mélodies au parfum d'Espagne sur des rythmiques d'Afrique, des chorégraphies avec la retenue des danses de salon européennes du XIXe s., un bien curieux mélange...  Ces formations “carabalí” sont dites “centenaires”, cependant leur racines sont plus anciennes et se confondent avec l'histoire des premières manifestations carnavalesques de Santiago et de la traite négrière à Cuba.

            Avant d'aborder les défilés carabalis contemporains sous l'aspect culturel et historique, il convient de les contextualiser sous l'angle de leur origine ethnique, retraçant l'histoire et l'atlas de l'esclavage à Cuba, en particulier sur la région orientale.

 

1. L'esclavage et son expansion à Cuba

            On ne peut évoquer les éléments de culture africaine à Cuba sans aborder la question de l'esclavage. Les premiers esclaves à Cuba sont débarqués d'Haïti à Santiago en 1521; ils partent pour la pluspart en direction des mines de cuivre du Cobre(1).  Pour l'historien Sidney Mintz, trois faits principaux expliquent le développement particulier de l'esclavage sur l'île: l'extermination rapide des populations indiennes vernaculaires ou leur absorption génétique et culturelle dans la société des premiers colons, des terres fertiles accessibles et inoccupées, une politique de travail insulaire efficiente régie par le pouvoir colonial(2). Cependant, du début de sa colonisation par les espagnols jusqu'à la fin du XVIIIe s., Cuba demeure une destination minoritaire du commerce négrier, comparé à la traite en Jamaïque, à Saint-Domingue et dans les Antilles anglaises.

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Traite négrière, auteur inconnu

            Possédant peu de richesses minières intéressantes et exploitables au regard des besoins et de la technologie de l'époque, Cuba se développera essentiellement autour de grandes terres agricoles produisant du tabac et de l'élevage bovin(3) .

            La fuite de l'oligarchie créole de Saint-Domingue ainsi que d'une partie de leurs anciens esclaves à la fin du XVIIIe s., voit se développer l'essor de l'économie sucrière et dans une moindre mesure, celle du café, particulièrement dans la partie orientale. Cuba devient alors la nouvelle “perle des Antilles”, avec un négoce prospère et moderne nécessitant toujours plus d'esclaves. Malgré l'abolition de l'esclavage en 1880, le traffic négrier continuera illégalement jusqu'aux guerres d'indépendance (1868-98)(4).

            Le développement des terres agricoles, favorisé par l'augmentation du commerce du sucre avec l'Europe, pousse à la recherche constante de nouvelle main d'oeuvre. Le fait que celle-ci soit esclave ou non importait finalement peu au XIXe s., pourvu qu'elle soit docile et bon marché. Des blancs sans-terre et sans droits civiques, des esclaves, des Noirs libres, des chinois sous contrat, la liberté ou non de ces travailleurs agricoles ne laisse présager en rien de leur traitement ou condition de vie.

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Plantation de tabac à Cuba, gravure in L'Ile de Cuba: Santiago, Puerto-Principe, Matanzas et La Havane - 1876, Hippolyte Piron

            Les populations africaines amenées à Cuba pour la traite étaient consignées dans les registres d'état en fonction de leur port d'embarquement et non selon leur origine ethnique. Huit ensembles multi-ethniques, avec chacun des subdivisions, seront débarqués à Cuba, les proportions variant selon l'époque et la zone géographique d'exploitation.

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Culture sucrière à Cuba au XIXe s., auteur inconnu

            On dénombre:
- Congo(5) des zones actuelles du Zaïre, Congo Brazzaville, Ouganda, du Gabon, de l’Angola et de la Zambie 
- Lucumí ou yorubadu Nigéria et du Bénin
- Arará, du Ghana, Bénin, Nigéria, Togo
- Mandinga de Sierra Leone, de Guinée, du Liberia, du Mali, de la Côte d’Ivoire, de la Gambie, du Sénégal, de Guinée-Bissau, du Nigeria (nord), du Cameroun (nord), du Niger, du Bénin (nord), du Cap-Vert, du Ghana, du Tchad, de Mauritanie ou du Togo.
- Gangá, de Guinée Bissau, de Sierra Leone, de Guinée, du Liberia, du Sénégal, de la Gambie, du Mali, de la Mauritanie.
- Carabalí(cf. chap. 2)
- Mina, du Ghana, du Liberia, du Sud du Maroc, de l’Algérie ou de la Tunisie.
- Macuá, du Mozambique, du Malawi, de la Tanzanie, d’Afrique du Sud ou du Zimbabwe.(6)

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Ethnies africaines et esclavage à Cuba au XIXe s.



2. La nation carabalí
        

            Les carabalis sont des populations originaires de la région sud-orientale du Nigéria actuel. Cette toponymie viendrait de la déformation du mot calbary(7) utilisé dans le jargon des marchands d'esclaves anglais pour désigner la multitude des esclaves commercialisés depuis la côte du fleuve Calabar(8) .

            En effet, si ces populations étaient embarquées à destination de l'aire caribéenne dans les ports du Calabar, elles étaient originaires de plusieurs ethnies. Elles comprenaient les Ekoi (Cameroun occidental et pointe orientale du Nigeria), Ibibio (ou Agbishera, Nigeria sud-oriental; Cameroun et Guinée équatoriale en infime partie), Ibo (ethnie principale de la partie Sud-Est du Nigeria et du Cameroun en infime partie), Ijo (ou Ije, Idjo; - ou Ijaw - originaires du delta du Niger, de la partie sud-orientale du Nigeria et du Cameroun en infime partie)(9).

            La traite de ces populations débute au XVIe s. avec les Portugais, en direction du Brésil, puis les anglais à partir de 1626. Elles feront partie des premières vagues d'esclaves.  A cette époque, les carabalis étaient acheminés majoritairement en direction des Antilles britanniques (Barbade, Antigua, Grenadines, Saint Kitts, Dominique, dans une moindre mesure la Jamaïque), de Saint Domingue(10) et Porto Rico pour les possessions espagnoles. A Cuba, on ne recense que 336 esclaves du calabar entre 1651 et 1675 pour 2741 dans le reste des Antilles espagnoles et 43 634 pour l'ensemble des possessions britanniques. La traite des carabalí à Cuba est plus significative à partir de 1751. La traite cubaine connaîtra un pic de 122 957 personnes entre 1826 et 1850; elle déclinera ensuite jusqu'à l'abolition de l'esclavage(11).

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Groupes linguistiques du Nigeria

            Un dicton connu à Cuba constitue un raccourci sur les racines africaines de ses habitants: “ Ici, celui qui n’a pas de sang Congo est de Carabalí”(12). Entre 1823 et 1855, la région de Santiago de Cuba compte 27,1 % de carabalí, 35 % de bantú (congo), 16 % de mandingas (essentiellement du Sénégal et du Mali pour la traite à Cuba) et 28 % d'autres ethnies (yoruba, maní, indéfinis)(13). On observe une baisse des carabalí dans la traite négrière sur la deuxième moitié du XIXe s. Ils deviennent plus minoritaires, au profit des congo, lucumi et gangá(14). La présence peu marquée d'éléments carabalí dans la culture cubaine contemporaine s'explique par leur faible quantité d'importation dans la dernière période de la traite légale.


3. Les barracones, palenques et cofradias illégales


            Différents vocables et leurs nuances existaient dans la société coloniale cubaine pour désigner des hommes noirs rassemblés pour pratiquer un culte ou les festivités liées à celui-ci. Souvent la locution définissant ce groupe humain est la même que celle désignant l'aire de pratique cultuelle, qu'elle soit à l'intérieur d'un édifice, ou en plein air. Cette diversité sémantique reflète la multiplicité de statut social de l'homme noir dans la société, au travers l'histoire de l'esclavage à Cuba.   

Le barracón


         Signifie littéralement le 'baraquement', le lieu de vie ou quartier d'habitation des esclaves sur une propriété coloniale. Quand il s'agit d'une exploitation agricole (finca), nous parlerons également du batey, quartier des esclaves. Selon le bon vouloir de leur propriétaire et des contremaîtres, les esclaves pouvaient se réunir pour pratiquer leur religion, ou quelques festivités à l'intérieur du cadre du barracón. Les activités de celui-ci ne sont soumises à un cadre juridique, mais à la seule loi du maître(15). On peut supposer que certains barracones jouissaient d'un prestige extra-muros, mais il n'y avait pas ou peu de perméabilité de l'un à l'autre. Leurs activités et festivités restaient à destination des seuls esclaves de la propriété.

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Danse de Noirs d’une plantation cubaine, publié dans le Harper's Weekly, 29 jan 1859

Le palenque

            A la fin du XVIIIe s., la propension d'esclaves en fuite passe d'actes isolés à de véritables mouvements de rebellion dans plusieurs colonies de la zone caribéenne. Le marronage, acte de reprendre sa liberté gagne toute l'île de Cuba. Ces esclaves fugitifs, ou cimarrones, mèneront une véritable guerre contre la société esclavagiste tout au long de la première moitié du XIXe s.(16). Parmi les mouvements les plus importants dans la zone orientale, les esclaves des mines du Cobre se rebellent massivement dès 1731. A Bayamo, une conspiration est menée en 1795 par le cimarrón Nicola Morales qui s'allie avec des Créoles et des Blancs(17).

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Chasse aux esclaves en fuite par les rancheadores, auteur inconnu

            Certains cimarrones se regroupaient en communautés, que l'on désignaient par le terme de palenque. A l'écart des routes, cachées dans la forêt vierge, ce pouvaient être de véritables villages clôturés de palissades, avec ses maisons d'habitations, réserves de nourriture et aire d'assemblée. Le palenque désigne à la fois le village et la communauté. Par extension, il est aussi le mot désignant l'aire de culte et de festivités fréquentée par les cimarrones. Malgré la liberté à l'intérieur du village, les déménagements sont fréquents pour échapper aux chasseurs d'esclaves (rancheadores). Pour exemple, le palenque d'El Frijol était un véritable village fortifié de 200 habitations et 300 âmes. Après plusieurs tentatives, il fut détruit par l'armée en 1816(18). Dans un témoignage recueilli en 1963 par l'historien Miguel Barnet, le cimarron Esteban Montejo témoigne de la précarité de la vie dans les palenques, disant avoir préféré de loin vaquer seul dans la forêt, plutôt que de rejoindre un campement d'esclaves rebelles(19). La signification du mot palenque évoluera avec le temps pour devenir l'aire des festivités cultuelles ou l'ensemble d'une communauté pratiquant librement une activité religieuse, sans l'assentiment des autorités coloniales. Elle désigne dans le sens commun actuel une aire de festivité afro-cubaine, en particulier la rumba.


Les confréries abakuá
        

            Les sociétés abakuá sont les seules ayant été transplantées à Cuba suivant le modèle des sociétés à masques ibibios africaines(20). De la même zone côtière du Calabar que les cabildos carabalí, ces sociétés secrètes sont exclusivement masculines. Elles pratiquaient un culte autour des ancêtres et de la divination, réputé parfois violent et sanguinaire(21). Réunies en guildes, elles organisaient des liens de négoce, en particulier d'esclave, avec les marchands européens de Calabar City.

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Aquarelle sur les costumes et symboles abakuá, auteur inconnu

           En 1836 est créée la première confrérie abakuá à Regla, dans la baie havanaise. Ces cofradias non-autorisées étaient des foyers urbains de marronnage(22) et d'africanité revendicative. Pour ajouter à la complexité semantique de la désignation des différents rassemblements de Noirs, le terme de confrérie (cofradía) généralement employé pour désigner les abakuá n'est pas exclusif à ce type de rassemblement(23).

           La solidarité unissant les initiés abakuá passait avant les lois coloniales(24). On ne trouva pas pendant longtemps chez eux les de processus de syncrétisme religieux avec le catholicisme. Cependant, sous les menaces et la répression gouvernementale, le dignitaire abakuá Andrés Petit affirmera avoir rencontré le pape pour lui demander l'autorisation d'utiliser des symboles chrétiens dans sa confrérie. Il acceptera même les Blancs au sein de celle-ci, à partir de 1886. Ce que certains considérèrent comme une trahison fût peut être une manière d'acheter un espace de liberté.

4. Les cabildos de nation à Cuba

        
Définitions

            Les autorités coloniales cubaines regroupèrent par ethnies les Noirs amenés d'Afrique en suivant le modèle de ce qui se pratiquait déjà à Séville avant la découverte des Amériques. Dans son sens premier, lemot cabildo définit une une institution civile espagnole incarnant le pouvoir local. Le segond est celui d'une une réunion administrant un ordre religieux. Les cabildos de nación à Cuba auront toujours ces deux tutelles, l'Etat et l'Eglise. La définition du cabildo diffère selon les époques, juridictions et auteurs.         

            Pour Pichardo(25), géographe et linguiste dominicain du XIXe s., le terme de cabildo désigne « une assemblée de Noirs d'Afrique de même nation, bruyante et festive sans véritable existence juridique ». Au sens figuré, il la définit une « réunion inepte où règne le désordre »(26). Cette vision superficielle et partiale  du cabildo était vraisemblablement ancrée dans l'opinion générale de la société coloniale cubaine de l'époque.

         Pour Pedro Deschamps Chapeaux, historien cubain contemporain, «c'est un regroupement de Noirs africains appartenant à la même nation ou tribu dont le rôle était l'entraîde mutuelle, le secours en cas d'infirmité ou de mort, et de maintenir en vie le souvenir de la patrie lointaine et perdue au moyen de la pratique de sa propre religion, de l'usage de sa langue, les chants et la musique »

 Les premiers cabildos

         On trouve la trace de ces cabildos de nación dès la colonisation de Cuba. Le premier cabildo de la partie occidentale aurait été fondé à La Havane en 1568. Certains le nomment Cabildo Shango, ce qui signifierait de nation yoruba, chose étonnante au regard des arrivages d'esclaves de l'époque. Un autre document de 1598 atteste de la naissance de la confrérie de gens de couleur Mina Zape, de nation mina, consacré à Nuestra Señora de Los Remedios, future protectrice du Bataillon de Morenos Leales(27).Cependant l'existence des cabildos n'est attestée qu'en 1755 dans les document de l'épiscopat havanais(28). Dans la partie orientale, les registres épiscopaux parlent d'un cabildo congo en 1616 à Santiago. Cependant, une trace antérieure existe dès 1535, avec une plainte de voisinage enregistrée sur une main courante de l'administration: une santiaguera vient protester du raffût qu'effectue le roi congo et les comparses de sa confrérie, avec force tambours et chants(29). Ce cabildo congo est qualifié par Barcia de “macro-cabildo”, car il comprenait au XVIIIe s. plusieurs sites disséminés sur la ville. Il avait une réelle importance dans la vie locale, le couronnement ou la mort de ses rois étant chroniqué par la presse.

Les membres des cabildos

         Jusqu'au XIXe s., n'étaient acceptés dans les cabildos que les Noirs bozales, c'est-à-dire nés en Afrique, ce qui excluait les Créoles de la Caraïbe. Le terme de bozales ne présume pas qu'ils soient des hommes libres ou esclaves à ce moment, mais signifie leur venue à Cuba comme esclave africain. La séparation obligatoire des ethnies par nation au sein des cabildos était un moyen de contrôle du pouvoir colonial, entretenant ainsi les rivalités déjà existantes en Afrique entre des peuples ennemis(30) . A partir du XIXe s. et selon la zone géographique, il existe plus de permissivité concernant la mixité ethnique, en particulier avec les créoles(31). En 1866, un roi congo de Santiago de Cuba proteste énergiquement auprès des autorités contre un cabildo mélangeant créoles et africains pour qu’ils n’entrent pas dans l’église(32). Le manque de permissivité n'est donc pas le fait uniquement des autorités coloniales, il en va des luttes de pouvoir entre cabildos.

            Quel était le statut légal des membres de ces cabildos? Esclaves ou hommes libres? Visiblement les deux étaient représentés, mais dans des quantités et statuts qui diffèrent selon les époques et les régions. Dans tous les cas, c'était à l'individu de faire la demande d'intégrer un cabildo, cela n'avait rien d'obligatoire. L'examen des lois de la couronne espagnole nous donne des pistes. A Séville en 1526, une “cédule royale”(33)permet le rachat par l’esclave ou une tierce personne de sa liberté, en devenant affranchi(34). Nous trouvons donc des cabildos de nación dans le Sud de l'Espagne au Xvie, constitués d'anciens esclaves affranchis. Cette loi fût-elle appliquée à Cuba ?
        

            Barcia nous dit que « bien que légalement ses membres eussent à être africains libres, la plupart était arrivés comme des esclaves ; cette circonstance de leur passé les comprettaient d'une certaine façon et aussi les encourageaient à procurer l'émancipation de leur amis ou parents qui restaient dans un état de servitude »(35). Plus loin, «  dans les cabildos havanais les esclaves apparaissent toujours comme des éléments subordonnés et manipulés par les différents groupes qui intégraient chaque société »(36).
          

            Perrera Diaz propose une thèse similaire : « une participation des esclaves aux cabildos et la contribution de la part de tous ses membres à la manumission(37) de ceux qui le nécessitaient »(38).
        

            Pour Luisa Martinez O'Farill, concernant les cabildos havanais, c'étaient surtout les esclaves domestiques qui avaient possibilité de les fréquenter, en plus des hommes libres(39).

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Manifestation d'un cabildo de nation le jour des Rois, Patricio de Landaluze. Présence d'un iremé (diable abakuá)

            A Santiago dès le XVIIIe s., la présence d'esclaves dans les cabildos était marginale et mal percue. En effet, les propriétaires souhaitant garder le contrôle sur leurs biens  autorisaient rarement leurs esclaves à y participer(40). Quels étaient ces Noirs se réunissant dans les cabildos? Ce sont pour la plupart des d'hommes ayant retrouvés légalement leur liberté, ou nés libres(41). Dans la pratique, des esclaves participaient non officiellement aux activités des cabildos, ils étaient tolérésen fonction de leur couleur de peau(42). Les spécificités de législation concernant le statut des membres des cabildos de nación  dans les localités orientales de Cuba s'explique par la proximité avec Saint-Domingue et la Jamaïque. Les mouvements de lutte des marrons dans ces pays a eu une influence particulière sur l'attitude des colons espagnols. Le produit d'une partie de la traite jamaïcaine est revendu aux propriétaires terriens cubains. A la Jamaïque, les anglais concèdent en 1739 trois parties autonomes de l'île aux marroons. En Haïti, des mouvements de révolte importants malmènent  les propriétaires terriens dès la fin du XVIIIe s., jusqu'à l'abolition de l'esclavage en 1793. Les colons du Sud de Cuba ne voyaient donc pas d'un bon oeil que les esclaves créoles et bozales ayant transité par la Jamaïque et Haïti viennent se mélanger aux libertos(43)dans les cabildos, au risque de créer des foyers de sédition.

De manière générale, le statut d'esclave, celui d'homme libre, la mixité des deux et leur proportion dans les cabildos de nation reste à ce jour un sujet de polémiques et un terrain d'étude encore fécond sur lequel toutes les études ne s'accordent pas.


Hiérarchie, activités et  patrimoine

         Les cabildos étaient organisés selon une hiérarchie en référence à  la couronne espagnole. A la tête de la communauté était nommé un roi; c'était la plupart du temps le doyen du cabildo, ou une personne de rang royal ou de chefferie, ou un dignitaire religieux dont la liberté avait pu être rachetée par la caisse du cabildo. Le roi était selon les cas, élu à vie (en Oriente) ou à l'issue d'un vote effectué tout les quatre ans sous le contrôle d'un fonctionnaire d'Etat (à La Havane). Il était également le référent et porte parole pour les relations avec les autorités. Des contremaîtres (mayorales(44), majordomes (mayordomos) organisaient les activités du cabildo. On notera que ces dernières appellations correspondent à celle des propriétés coloniales, le contremaître veillant à l'organisation du travail des champs et de la vie sur les bateyes(45) et le majordome à celle de l'activité domestique. Dans certains cabildos, les femmes étaient admises et avaient également leur place dans l'organisation hiérarchique, avec une reine à leur tête(46). L'assesseur des affaires noires du gouverneur de Santiago(47) édicte un règlement en 1827 régissant les modalités électorales des postes à responsabilités des cabildos et les restrictions pour les esclaves à participer à leurs activités.

            Pour les cabildos les plus anciens et les plus pospères, ils possèdent un réel pouvoir économique : rachat de la liberté de ses membres, achats d'indulgences pour ses fêtes, achats immobiliers, rôle dans la constitution de solares. Pour exemple, un cabildo arará magino de La Havane achète en 1795 14 chambres d’un immeuble et s'y réserve  une salle pour ses fêtes et cérémonies(48). Certains des membres des cabildos possèdent des esclaves, maisons, solares. En 1870, Juan Bertault et sa femme, ex-esclaves, possèdent 30921 pesos. Ils furent accusés de captation d'héritage de membres du cabildo, utilisant des faux-témoignages des subalternes du cabildo(49).

         Si l'on ordonne les aspirations de ces communautés, de la plus officielle à la non-dite, elles étaient d'ordre sociale (entraide, secours), récréative, culturelle (préservation d'un patrimoine) et surtout cultuelle. Le marqueur le plus pertinent pour caractériser l'une ou l'autre de ces ethnies est sa pratique religieuse. En effet, à travers elle s'exprime son imaginaire, histoire, art. C'est pourtant cet aspect qui sera le plus occulté par les membres des cabildos pour échapper aux tensions avec l'église et à la politique répressive du pouvoir colonial.
        

            Les activités des cabildos de nation étaient, au meilleur des cas, tolérées par les autorités.  En1681, le gouverneur Fernandez de Cordoba interdit au Noirs de se réunir dans les maisons “pour les activités de danse et de cabildos”, l'autorisant seulement dans les rues, jusqu’à la cloche de l'angélus. Une rupture s'établit entre les cabildos noirs de La Havane et ceux du reste de l’Ile à la charnière du XVIIIe s. A La Havane et devant des dangers politiques s’établit une démarcation très précise entre les cabildos de nation et les cofradias de pardos y morenos(50) pour mieux contrôler la population noire. En 1792, une série de lois (ban gobierno) restreint les activités des cabildos et les obligent à trouver refuge hors des murailles de la Ville(51).Jusqu’à leur fin ceux-ci seront alors éloignés des églises, en dehors des centres urbains et ségregués(52). Les cofradías étaient des congrégations ayant acceptées à l'inverse d'être placées sous la protection d'un saint catholique et liées avec une paroisse. La situation des cabildos n'était pas similaire à Matanzas malgré certaines tentatives de durcissements(53). A Santiago, la situation reste identique jusque vers 1850, avec un rattachement des cabildos aux églises et une localisation intra-muros(54).


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Manifestation d'un cabildo de nation le jour des Rois à La Havane, 1848, auteur inconnu, gravure du London News


         Au XIXe s., une procession était organisée chaque année en hommage au saint patron catholique du cabildo. De manière générale, toutes les manifestations publiques des cabildos devaient être calées en fonctions des fêtes du calendrier de l'avent. Pour certains ethnologues(55), ce que l'on comprend souvent comme “syncrétisme religieux” dans les cabildos est erroné. Il ne s'agit pas là d'embrasser la foi chrétienne mais de pouvoir continuer à pratiquer des cultes africains, sous couvert d'un vernis de christianisme. Si les membres des cabildos acceptaient la religion officielle catholique, c'était pour mieux cacher leur véritable croyance, non par acceptation ou reconnaissance d'une culture dominante(56). La pression contre les pratiques religieuses dans les cabildos et malgré le syncrétisme est palpable. A la fin du XVIIIe s. sont limités les chants et pleurs dans les cérémonies funèbres. On interdit également les altares de santo etleurs danses dans les maisons(57). Les fêtes des vierges et saints patrons sont maintenus si limités aux dimanches et jours de fête, ou aux alentours de la Ville, moyennant un paiement aux autorités.

         Au XIXe s., on dénombre 73 cabildos de nation sur toute l'île de Cuba(58). Ils sont installés pour la plupart dans les zones urbaines. Ils sont à différencier en cela des barracones  où se réunissaient les Noirs à l'intérieur des bateyes(59), et des palenques, perdus au milieu de la forêt.


5. Situation des Noirs libres dans la société cubaine esclavagiste

         Les Noirs libres et les mulâtres constituaient dès le XVIIe s.  un nombre suffisamment conséquent pour les considérer comme véritable strate sociale intermédiaire, entre les colons et les esclaves. Malgré les quelques prescriptions dans les Ordonnances du gouverneur Cáceres, on ne peut pas véritablement parler de véritable code à l'égard des libertos. Ils furent victimes de nombreuses deprédations, surtout pour ceux qui commençaient à prospérer financièrement. Les exactions des rancheadores(60) à leur égard, sous les bons auspices des riches propriétaires Blancs, deviennent si scandaleuses que Felipe IV édite une cédule royale en 1623 pour qu'elles cessent(61). Même si ils étaient soumis à une ségrégation de l'élite blanche, les Noirs libres se retrouvaient parfois avec plus de droits que des créoles et mulâtres  natifs de l'île(62). La petite bourgeoisie de couleur au XVIIIe s. imite les colons, n'hésitant pas parfois à être elle aussi esclavagiste. Certains possèdent en plus d'esclaves ou de biens immobiliers, des exploitations agricoles, des élevages de chevaux. En milieu urbain, ils sont artisans ou propriétaires de commerces, travaillent comme gens de maison chez les blancs.  Ces exemples dénotent de la multiplicité des conditions de vie et de statut social pour un Noir libre.  La création et l'augmentation des cabildos peut s'expliquer en réaction des hommes noirs et mulâtres et ce quel que soit leur statut social, face aux ségrégations dont ils faisaient l'objet. Les uns, libertos se protégeant et secourant mutuellement au sein de ces sociétés, les autres esclaves s'en approchant et les intégrant avec l'espoir de meilleures conditions de vie, ou de se faire racheter leur liberté.

 

6. Les  cabildos de nationà Santiago avant la loi sur les associations         

         Le premier cabildo de nación d'Oriente aurait été crée à Santiago de Cuba en 1616. Il comportait 29 membres, hommes libres d'ethnie congo, sous l'autorité de leur roi Melchior et le patronnage catholique de San Benito del Palermo(63). Tous étaient “formellement” baptisés, savaient lire et écrire le castillan(64).

         D'autres cabildos sont enregistrés au fur et à mesure que des groupes d'esclaves sont affranchis et toujours en respectant l'uniformité ethnique. Les autorités concèdent aux cabildos des espaces pour se réunir (aire de plein air(65) ou bâtiment) selon les cas et en fonction de leurs moyens financiers(66).

            Selon Olga Portuondo Zúñiga, la province de Santiago, comptait au début du XIXe s. 10 cabildos de nación(67) dont: 3 cabildos congo (brucamo, tiberé, cacanda), 3 cabildos carabalí (osese, elugo, vivi), 1 cabildo canga (sous le patronnage de Nuestra Señora de Loreto) , 1 cabildo mina (l'autorisation de celui-ci fût refusée), 1 cabildo mandinga, 1 cabildo de tumba francesa (El Tivoli, sous le patronnage de Nuestra Señora de Belén)(68). Cette registration de l'archevêché de Santiago ne répond pas à la classification actuelle déterminant précisément l'origine de chaque ethnie. Si l'on se réfère aux classifications contemporaines d'Ortiz ou de Guanche: le cabildo cacanda serait à comprendre lucumí, le brucamo serait carabalí; le cabildo canga serait ganga dans une autre graphie.

            A partir de 1803, se créent de nouveaux cabildos de nación. Les troubles de la révolution sur l'île de Saint-Domingue et l'abolition de l'esclavage dans la jeune République d'Haïti entraînent un arrivage conjoint de rescapés Blancs, métis et Noirs esclaves ou libres en particulier vers la partie orientale de Cuba. Les colons exilés arrivent à racheter des terres à Cuba et y emmènent leurs contremaîtres et anciens esclaves domestiques (d’origine à dominante dahoméennes) et achètent sur place de nouveaux esclaves de production (en majorité “congos”) tout en prétendant à un raffinement inconnu jusqu’alors dans cette partie de l’île. La prospérité de leurs plantations de café (principalement) sera instable, selon, les cycles économiques et politiques puis connaîtront un effondrement dans les flammes pendant la guerre d’indépendance. Mais entretemps, une tradition culturelle spécifique syncrétisant divers héritages s’est créée chez les « Noirs français » des plantations. Avec l’indépendance et la fin de l’esclavage ils rejoignent les villes de Santiago et Guantánamo (créée grâce à ces plantations) et leurs artisans et commerçants libres (ou libérés, souvent fils adultérins de maîtres) qui avaient fait naître les défilé du Cocoyé, permettant la création des cabildos de tumba francesa(69) axés sur l’entr’aide, la convivialité et les danses de salons, mais aussi adaptant à la ville les défilés de tahona, qui furent d’abord rurales, en distinguant bien les deux activités. Ces cabildos deviendront sosyétés avec la loi sur les associations(70).

 

7. Les cabildos carabalí de Santiago avant l'abolition de l'esclavage

         Il y eut de très nombreux cabildos carabalí sur toute l'île, au regard d'une présence conséquente des populations du Calabar dans la traite négrière jusqu'au  XIXe s.. La Havane comptait une vingtaine de cabildos, la région orientale moins d'une dizaine.

         On trouve trace d'une communauté carabali à Santiago déclarée en 1783 par Marcos Caballero, son  fondateur. Elle sera enregistrée comme Cofradia de los Negros Carabalí. Elle était composée des nations ibibios (zone côtière du Calabar) dont les elugo et les viví, mais aussi des suama de la nation igbo (plus au Nord dans les terres).  L'appellation cofradia ne correspond pas aux habitudes de l'époque, ce terme était souvent employé pour les fraternités illegales, mais il existait aussi des cofradias catholiques bien acceptées. Echapper au cadre du cabildo fut le moyen que trouva Caballero, pour éviter un procès avec Francisco Verdecia, roi du cabildo congo, qui se déclarait d'une caste supérieure à qui les carabalis auraient dûs allégance. Verdecia possédait un rôle charismatique sur tous les esclaves, et dans ses relations avec les autorités. En effet, les congos étaient encore majoritaires à l'époque en Oriente(71) parmi les populations noires.

         Caballero règnera sur la Cofradia de los Negros Carabali pendant plus de trente ans, puis au travers de ses successeurs qu'il fait nommer, exclusivement d'origine elugo. Cette hégémonie des elugo dans cet ensemble multi-ethnique carabalí motive les membre des nations vivi puis plus tard osese et suama à quitter la Cofradia pour créer leur propre cabildo.

        
De la Cofradia de los Negros Carabali, sort en 1797 la majorité des membres de nation vivi pour former leur propre cabildo. La Carabali Vivi, fondée par Ramon Garvey, Nicola Rigores, Antonio Mozo et José Ramon Granda Garcia. Son foyer se trouvait dans l'actuel quartier de Los Hoyos. Sont cités sur ce document établissant raison sociale et réglement du cabildo, des principes de “liberté” de ses membres. En effet, si la majorité étaient libres et africains de souche, des esclaves le fréquentèrent clandestinement dès sa fondation. La majorité des membres du cabildo travaillaient dans le monde agricole (ouvriers, métayers, petits propriétaires terriens) cultivant le tabac aux alentours de Santiago. Ce cabildo sera rebaptisé Club San Salvador de Horta à l'indépendance de Cuba, et suvrivra jusqu'en 1909, où il sera dissous.

        
Les membres osese de la Cofradia de los Negros Carabali s’autonomisent également dans la première moitié du XIXe s., en créant le Cabildo Osese, sous le patronnage de Notre Dame de Sainte Barbe. Nous supposons qu'il dura jusqu'à l'orée du siècle car nous ne trouvons plus sa trace dans les documents officiels ni la presse après cette période. Il est également possible qu'il ai perduré quelques temps sous un nouveau nom.

         Des différentes activités au sein des cabildos, la pratique cultuelle devaient rester confidentielle, les services funèbres n'étant pas autorisé hors du cadre de l'église. Pour autant, les activités de distraction et d'entraide était considérée avec bienveillance ou indifférence par les colons. Au même titre que d'autres cabildos de nación, les carabalí étaient autorisés à défiler les jours de fête avec leurs costumes, leurs fétiches, tambours et danses. Les symboles ostentatoires d'africanité étaient proscrits, avec plus ou moins d’insistance selon la période. A Santiago, les principaux jours de sortie étaient la veille de Noël, l'Epiphanie et le 26 juin (fête de Santiago Apostol, patron de la ville). A l'époque coloniale et dans les premières années de la république, on nommait ces fêtes populaires de carnaval mamarrachos. Le Jour des Rois(72), étaient reçus au palais du gouverneur tous les cabildos noirs de la ville. On honorait ce jour là le Roi Melchior, leur représentant symbolique désigné pour l'année à venir(73). Les colons s'inspirèrent de la coutume en vigueur dès le moyen-âge en Europe, de laisser s'exprimer critiques et rosseries envers leur autorité le “Jour des Fous”. Cette soupape de décompression permettait en partie d'acheter la paix sociale pour une période.

         Au milieu du XIXe s. commence le déclin des cabildos de nación, le marronage et les mouvements d'émancipation des esclaves gagnent du terrain. En effet, la proximité avec la jeune république d'hommes libres d'Haïti et la Jamaïque, qui abolira l'esclavage en 1836, amènent de nouvelles populations à Cuba, principalement dans sa partie orientale. L'ensemble de la société coloniale est sollicitée dans l'effort de guerre contre les marrons. Dans la région orientale, à partir de 1815, après l'échec cuisant de l'armée sur le palenque d'El Frijol, les contributions financières affluent en réponse, venant de toutes les personnes libres, des notables aux petites gens(74). Au regard de cette situation et à l'orée de l'abolition définitive de l'esclavage à Cuba(75), la réglementation et le contrôle des cabildos de durcissent. En 1883, les autorités de La Havane exigent que leur license soit reéxaminée chaque année, que soit observée la séparation entre Africains de naissance et Créoles, et que leur activités tendent vers des caractères récréatifs. En 1884, les défilés des cabildos sont interdits, puis toutes leurs activités, sauf s'ils se soumettent à la nouvelle législation des sociétés de gens de couleur à caractère culturel et d’entraide. Les cabildos doivent adopter le patronnage d'un saint catholique et sont rattachés à une paroisse. Leurs biens deviennent alors propriété du clergé en cas de dissolution du cabildo. En 1887, est promulguée la loi sur les associations. Sont alors déclarés officiels en 1888, le Club Juan Gongora (cabildo congo), la Sociedad el Tibere (cabildo congo), le Cabildo Santa Barbara(76) (cabildo carabali osese), le Club San Salvador de Horta (cabildo carabali vivi), la Sociedad Nuestra Señora del Carmen (cabildo carabali elugo) et la Sociedad Carabali Izuama, le Cabildo Cocoyé (sosyété de tumba francesa du Tivoli).

 

8. Abolition de l'esclavage et les religions dans le Cuba moderne

         Jusqu'au XXe s., l'ethnocentrisme domine la pensée occidentale et  justifiera des siècles de traite négrière. Considérer les hommes Noirs comme inférieurs, à peine humains, a servi les intérêts économiques du vieux continent et de la colonisation de par les Amériques.  L'homme noir se devait dans le meilleur des cas être éduqué, élevé vers des principes moraux, dans la lumière du christianisme par les Blancs. Les pratiques animistes étaient considérées comme relevant de la sorcellerie et pratiquées par des êtres peu évolués. De nos jours, et malgré le métissage, les cérémonies et cultes afro-cubains souffrent encore de cette imagerie de malfaisance barbare dans l'inconscient collectif.

         En 1888, avec l'abolition de l'esclavage, les cabildos disparaissent en faveur des sociétés de gens de couleurs, revêtant un “caractère récréatif et de secours mutuel”(77). Les nañigos(78) et autres éléments séditieux en sont exclus. A la différence des anciens cabildos, les sociétés acceptent la mixité ethnique, mais gardent une continuité culturelle en n'exécutant que les traditions propres à l'ethnie de l'ancien cabildo(79). Les pratiques religieuses subsistent en secret dans les sociétés, malgré la défaveur des autorités(80). Parallèlement aux sociétés, se forment dans l’île des casa templos et cofradias où sont pratiqués un culte afro-cubain (ocha, palo, abakuá, arará, vodou, spiritisme). Ces initiatives privées donneront lieu à des persécutions du gouvernement jusqu'à la nouvelle constitution de 1940, autorisant la liberté de culte. 

         Avec la révolution de 1959, le nouveau régime appelle à en finir avec les discriminations raciales et religieuses, prônant l'unité du peuple dans le marxisme. Cela ne se fait pas sans difficultés ni paradoxes idéologiques. Le catholicisme en particulier, car pratiqué par le plus grand nombre, est considéré comme un frein à l'évolution vers le socialisme. Ainsi les religions seront séparées du domaine culturel afro-cubain pour être considérées comme superstitieuses et archaïques. Ceci n'empêchera pas le développement des formations folkloriques afro-cubaines sur toute l'île(81), les tournées des groupes à l'étranger et leur participation aux carnavals. Vers la fin des années ‘80, la lutte idéologique contre les religions s'estompe, l'industrie touristique contribuant indirectement à l'essor des cultures africaines. En 1992, la liberté de culte est inscrite à la constitution et l'Etat déclaré laïc. L'église catholique de par son organisation internationale et son implantation locale continue à jouer un rôle de contre-pouvoir ou de médiation, en particulier dans les affaires de libération de prisonniers politiques(82).

 

9. Le cabildo carabalí Olugo

         Le premier cabildo carabali dénommé Elugo ou Olugo date de 1783, c'était l'appellation non-officielle de la Cofradia de los Negros Carabalí fondé par Marcos Caballero(83). Les registres de l'évêché de Santiago témoignent de l'existence du cabildo carabalí Elugo en 1877 dans le quartier français du Tivoli. Le cabildo Olugo fut enregistré  comme congrégation catholique sous le patronnage de Nuestra Señora del Carmén.

            On trouve des traces écrites de la participation de la comparsa Olugo aux défilés de carnaval dès 1880 (sous le nom de Comparsa de los Negros Carabalí), puis, après la loi sur les associations, en 1894 sous le nom de Carabalí Oluggo. Cette Carabalí Olug(g)o défile cette année-là parallèlement à la comparsa de la carabalí Izuama.
        

            En 1902, le maire de Santiago supprime les défilés des comparsas carabali pendant le carnaval, celles-ci “évoquant le triste passé de l'esclavage”. La Olugo brave l'interdit et effectue un court défilé, avec des bannières représentant des noirs crépus en guise de protestation(84).
        

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Défilé des enfants de la Carabalí Olugo, carnaval de Santiago © Kristina Wirtz
 

             Le premier document municipal date une naissance officielle de l’association “cabildo” en 1913, sous le nom de Olugo ou Orugo. Cet ethnonyme fait référence à un dialecte africain du Calabar. La raison sociale du cabildo est une « société d'entraide et de secours mutuel ». Malgré l’origine ethnique carabalí de la Olugo, on trouve dans son foyer une représentation d'Eleguá, esprit protecteur africain d'origine yoruba. Ce symbole récent  témoigne d'une revendication de l'africanité au travers du culte yoruba, standard cultuel le plus répandu à Cuba de nos jours(85). De même que la Isuama, la Olugo possède une comparsa composée de danseurs, musiciens et portes drapeaux et participe aux fêtes et manifestations de la ville. Elle répondra aux appels des mouvements révolutionnaires contre les espagnols et connaîtra les affres de la répression.

            En 1919, un chant entonné pendant le carnaval(86) et radicalement contre l'intervention militaire états-unienne va condamner la Olugo à une activité clandestine, elle ne sera plus autorisée à participer aux défilés de carnaval(87). Nous trouvons la trace en 1939 d'une nouvelle participation de la Olugo au carnaval, mais elle ne sera véritablement réhabilitée qu'après la révolution castriste. En 1981, après le ravage de son foyer par un ouragan, la Carabali Olugo se déplace du Tivolí au quartier de Veguita del Galo où elle se trouve toujours.

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Pierre d'Elegua dans son chaudron métallique, foyer de la carabali Olugo (détail) © K. Wirtz

 

10. Le cabildo carabalí Isuama

            Le cabildo carabalí Isuama serait né en 1824, d'une scission au sein de la Cofradia de los Negros Carabali(88). Figurent alors sur les registres de l'archevêché la présence du Carabalí Izuana, ou Carabalizona de Santa Lucia(89). Santa Lucia était le nom de la paroisse auquel il était rattaché et où résidait la patronne du cabildo. Chaque année, une procession du cabildo se rendait à l'église pour lui rendre hommage. Des témoignages parlent d'une forte activité du cabildo dans les années 1884-87, de part la quantité de ses membres et de ses manifestations publiques.

 
         Cependant, le premier document officiel en mairie de Santiago date la naissance de la comparsa(90) Isuama en 1894, continuant à utiliser par tradition le terme cabildo. La presse de l'époque fait état de sa première sortie pour la fête de San Juan, le 24 juin 1894. Elle fût fondée par les frères Nápoles, dits “Baracoa”. L'origine de cette fratrie est obscure et les sources diffèrent. Leur berceau familial était visiblement à Matanzas, où la plupart des sept frères étaient investis dans les activités de sociétés secrètes abakuas, mais également dans le cabildo bricamo Suama. La famille déménagea dans un village proche de Baracoa, où elle y gagnera son surnom, puis sur Santiago où il fonderont le Cabildo Isuama en référence à celui de Matanzas. L'appellation catholique du cabildo changera en 1894 par celle de San Juan Nepomuceno(91), dont l'autel se trouve dans l'église de San Francisco. Sous la couverture de ce saint catholique se cachait celle d'un esprit d'Afrique appellé Pa Bonú qui était célébré en privé et à l'abri du regard des autorités.

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 Reine et membres de la Carabalí Isuama, carnaval de Santiago de Cuba, 1989 © Judith Bettelheim


        Le nom Isuama ou Izuama était déjà avec une autre graphie celui du cabildo avant sa naissance officielle. Il fait également référence au cabildo bricamo Suama de Matanzas, dont certains des frères Napoles étaient membres. Isuama ou suama est aussi un sous-groupe de la nation Ibo, au nord du fleuve Calabar, actuellement le Sud-Est du Nigéria(92).

         La comparsa Isuama prendra place dans le quartier de Los Hoyos, où elle réside toujours. L'arrivée des frères Napoles a semble t-il donné un coup d'accélérateur à ses activités. Dès 1894, le cabildo comptait 700 membres, les sorties de sa comparsa(93) avait fière allure lors des manifestations carnavalesques. Les transfomations sociales et démographiques permirent l'intégration au cabildo de noirs créoles, petits commerçants pour la plupart.

         Mêlant des dénominations militaires, monarchiques et républicaines, une hiérarchie existe au sein de la carabalí. Elle est dirigée par un roi et une reine, sous l'autorité desquels s'affairent une cour (duchesses, princes, marquis) et un système hiérarchique calqué sur l'armée espagnole (commandants, capitaines, sergents). Un document édité en 1919, régit sa raison sociale, ses membres, grades, activités, jours de sorties etc., un véritable règlement en 43 articles.


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Foyer de la Carabali Isuama. 1998 © Daniel Chatelain

      La Isuama va jouer un rôle important dans les mouvements insurrectionnels contre les colons espagnols et dans les préparatifs de la guerre d'indépendance. Le général indépendantiste Guillermon Moncada était très lié avec les frères Napoles qui s'engagèrent pour la plupart dans l'armée de libération. Pendant la guerre de 10 ans, la carabalí profitait des sorties de sa comparsa pour faire transiter de manière cachée armes et médicaments dans ses tambours. Certaines strophes narrant les faits d'armes de cette époque résonnent encore aujourd'hui dans les défilés des comparsas carabalí(94). Malgré l'implication des Isuama et Olugo dans la libération de Santiago, les élites blanches observent un certain rejet de leurs activités jusque dans les années 1950. Le spectre des guerres de marronage(95) (1815-1852), avait été relayé par celui du Parti des Indépendants de Couleurs (massacré en 1912). Les mulâtres les plus élevés socialement et économiquement préfèrent rejoindre des associations comme La Luz de Oriente ou Casino Cuba(96). Des membres de la Isuama joueront cependant un rôle politique dans la vie municipale de Santiago.

 
         Les fonctions cultuelles du cabildo s'estompent avec les années et sont abolies définitivement en 1960, où le cabildo est converti par le Conseil National Culture en groupe folklorique(97). Dans quelques cas exceptionnels, la carabalí joue encore un rôle cultuel. Adrian H. Hearn témoigne en 2008 d'avoir assisté aux obsèques d'une dignitaire de la Carabalí Isuama. La défunte étant fille d'Oyá (déesse des cimetières dans la santería), les tambours rythmeront la messe dans l'église puis le cortège jusqu'au cimetière de Sainte Iphigénie. Nous retrouvons des manifestations du même type lors de funérailles nationales et religieuses pour des grandes figures de la culture cubaine (Lázaro Ros à la fin des années 90, Merceditas Valdés).

          Nous ne trouvons pas de symboles religieux dans les défilés actuels de la Isuama, mais quelques marqueurs de son africanité. En effet, la reine porte toujours à la main une poupée représentant les ancêtres du cabildo, même type de poupée que nous retrouvons sur les autels dans les cultes afro-cubains(98). Autre marqueur commun à d'autres comparsas santiagueras est la symbolique des couleurs unies dans les costumes de défilé, désignant des orisha de la santeria ou leur saint catholique correspondant (Ochún et La Virgen del Cobre pour le jaune, Babalu Ayé et San Lázaro pour le violet, etc...). Les symboles carabalí d'origine se sont depuis longtemps effacés, au profit de ceux du culte lucumí, standard largement adopté sur toute l'île comme marqueur de culture africaine.

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Carabalí Olugo- Desfile del Festival del Fuego, Santiago de Cuba © José Millet

 

11. Autres cabildos carabalí de Santiago de Cuba après l'indépendance

         Les règlements officiels de carnaval et la presse de Santiago au XIXe s. et XXe s.  nous font constater les difficultés à exister pour toutes les comparsas noires(99). Des interdictions à défiler aux mesures restrictives, ou à leur autorisation sans le soutien des élites, tout ceci n'a pas favorisé le développement des comparsas carabalies.
          

         En 1909 et 1911, la presse se fait écho d'un Carabalí de la Plaza de Marte, participant au carnaval, en plus de la Olugo et Isuama habituelles. En 1919, le quartier de Los Hoyos présente deux comparsas carabalí lors du carnaval, dont la Isuama et la Bata Amarilla. Cette dernière connût une courte existence. Comme pour les comparsas de conga ou de sosyétés de tumba francesa, la concurrence était mieux venue d'un quartier à l'autre. Dans les années 1930, sortait en plus de la Isuama, la carabalí de Victoriana Vitué du quartier de Mejiquito(100)
        

          Au carnaval de 1938, défilent la Carabali Macumba del Eden et la Carabali de la Reina Salomé. Cependant, dès les années 1940, seule la Carabali Izuama apparait sur les compte-rendus de carnavals, au point d’être identifiée populairement comme LA carabalí. Dans lesannées ‘30 et ‘40, beaucoup d'entreprises retirèrent leur soutien financier aux comparsas. La situation économique du pays laissait peu de place au développement de nouveaux groupes de défilé. Seul quelques grands sponsors tel que les alcools Bacardi ou les cigares Edén apportaient encore leur soutien. D'autres part, la discrimination sociétale et les luttes intestines n'ont pas permis aux nouvelles comparsas carabalí de se pérenniser.

 

12. Un défilé carabalí contemporain

          Auparavant, une fête de défilé débutait par la moyugbación, un salut aux fondateurs de la carabali. Les noms et grades de chacuns d'entre eux étaient déclamés, accompagnés par le bruissement des hochets (chachas) et le trémolo des tambours. Il continuait avec le rythme et la chorégraphie de la obbia , dont les chants rendent hommage à la cour et aux ancêtres(101). Cette séquence fût aussi religieuse, comme tout ce qui touche aux morts et aux anciens.  Il est intéressant de noter en ce sens la similitude avec la obia ou obeah pratiquée dans les îles caribéennes anglophones(102).  Selon les témoignages que j'ai pû recueillir, la obbia de carabali est maintenant exécutée lors de la rencontre des deux carabalí et manifeste plutôt une volonté de défi mutuel en effectuant la meilleure prestation possible(103). Après l'exécution de la obbia, commence le cortège, au son du paso de calle ou paso de camino, dont la vélocité modérée acompagne des pas de danse distingués et gracieux. Avec l'arrêt des tambours se clôt le défilé; une moyugbación similaire à cellede préambule est déclamée.

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Carabalí Olugo, carnaval de Santiago

            El rapto de la reina, autre séquence tombée en désuétude, consistait à tenter de capturer la reine de la carabalí adverse. Après décision du jury, la formation s'étant le mieux mise en valeur par son défilé, avait l'autorisation d'emmener plusieurs jours durant la reine de l'autre carabali dans son quartier. Elle participait alors aux activités domestiques du cabildo jusqu'à la fin des festivités. Nous retrouvons la même coutume dans la tahona et sa partie hechacorral (litt. “faire courrir”).                  

            Les comparsas des carabalí  Isuama et Olugo, participent de nos jours aux manifestations festives de Santiago et jouissent d'une grande reconnaissance en tant que comparsas centenaires. A l'heure actuelle, leurs sorties s'effectuent essentiellement pendant le Festival del Fuego et le carnaval de Santiago de Cuba. Seules y sont exécutées les séquences paso de calle et obbia. Chacun des deux cabildos possède une comparsa de jeunes défilant durant le carnaval infantil, quelques jours avant le carnaval officiel. 



13. Costumes et accessoires

            Les cortèges des carabalí de Santiago arborent des tenues aux couleurs unies et soutenues, comme la plupart des troupes de carnaval. Il faut que le groupe puisse être identifié de loin et fasse de l'effet. Malgré ce côté voyant, la grâce est de mise. Comme pour les costumes des sociétés de tumba francesa, dentelles, rubans et broderies sont des accessoires indispensables, à la façon d'une robe ou d'une jaquette. Les femmes portent des jupons et de longues robes larges et bouffantes à liserets colorés. Souvent leurs tenues sont bicolores, avec une base blanche ornée de soieries colorées. Elles rangent leurs cheveux sous des foulards savamment noués, portent des bijoux et leurs colliers de religion(104) de manière ostentatoire. Les hommes sont vêtus de pantalons courts arrivant à la cheville, des bas blancs et une chemise à jabot couverte d'une jaquette brodée. Ils portent diverses formes de couvre-chefs, du bicorne au bonnet de santería(105) ou au chapeau de paille. Le fantasme de la distinction des cours européennes est à l'oeuvre à travers ces tenues vestimentaires, la retenue étant plus visible dans la manière de se mouvoir et de danser.

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Carabalí Olugo, Festival del Caribe : défilé, 2013 © Daniel Chatelain

            Selon le grade de chacun à l'intérieur de l'organisation du cabildo, (vassal, consul, duc ou roi) des accessoires les identifient: canne à pommeau, bicorne, épaulettes en passementeries. Les porte-drapeaux(106) arborent les couleurs de la carabalí. Le costume auquel on porte le plus de soin et de fastes est celui de la reine. Elle est vêtue d'une robe de tissu moiré ou constellé de perles et une couronne en verroterie. La reine était secondée dans les années 1940 et ‘50 par une princesse, rôle qui pouvait être tenu par un homme(107). Bousculer l'ordre social et politique est l'apanage des jours de carnaval. Le travestissement, la transgression sexuelle dans les codes vestimentaires et l'attitude corporelle était autorisé dans ce cadre festif. Il n'empêche que cette tradition de princesse travesti n'a pas duré, le machisme de l'inconscient collectif cubain ayant repris le dessus.

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Défilé des enfants de la Carabalí Olugo, carnaval de Santiago © Kristina Wirtz

 

14. Instrumentarium musical des formations carabalí santiagueras


Les  grosses  caisses:
  bimembranophones à peaux animales, jouées d'un côté avec une baguette et de l'autre à main nue. De même que pour l'instrumentarium de conga, les appellations diffèrent selon les sources, voire même le nombre de grosses caisses, entre 3 et 5. De par mon expérience personnelle au sein de la Isuama et pour avoir suivi de près un défilé avec la Olugo, je pencherais plutôt vers 5 parties distinctes.

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Percussionnistes de la Carabali Izuama, auteur inconnu, années ‘70. Juan Medina Duany (sous-directeur) au centre, Hechevarria à la droite

Les voici ordonnées de la plus grave à la plus aigüe:


-La pilonera, grosse caisse au diamètre imposant dont la caisse de résonance est peu profonde. Elle joue une figure rythmique sur laquelle vont se poser le dialogue de deux autres grosses caisses au registre plus aigu (repicadora et respondedora).

-La tragualegua (littéralement “transporter sur des lieues”). Ce nom date de la guerre d'indépendance. Grâce à sa forte dimension, on y cachait alors des armes et médicaments, prétextant une sortie de la comparsa pour aller livrer des rebelles à l'extérieur de la ville. De même que la pilonera, elle joue une base sobre.

-La respondedora, de registre medium. Le placement de ses sons-clés crée un dialogue de questions/réponse avec la repicadora. En fonction des appels de cette dernière, le joueur de respondedora exécute des réponses, selon son inspiration.

-La tambora: petite grosse caisse, semblable a la tambora ou bimba de la tumba francesa. On l'appelle également par sa fonction, fondo salidor. Elle exécute un rythme linéaire avec peu de variation (selon l’expression d’usage, elle ‘llena de ruido’, elle remplit de bruit)

-La repicadora, ou repartidora, la plus aigüe, joue un rôle de soliste avec beaucoup de variations dans un système de conversations avec la respondedora. On l'appelle également quinto, comme avec d'autres instrumentariums où le tambour aigu a un rôle de soliste.
        

Il existait aussi un petit tambour à deux membranes nommé quitapesares, emblèmedu cabildo qui n'était décroché et joué que lors d'une visite d'une carabalí concurrente. On lui prêtait des vertus mystique et emblématique(108) d'identification de l'une ou l'autre des carabalí.

Les cloches:  l'ekón africaine utilisée d'origine, est remplacée parfois par un soc de charrue(109), dénommée muela  dans le contexte carabalí. Parfois deux parties de cloches se superposent. L'une bat les les temps forts en produisant deux sons, l’un grave et l’autre aigu. L'autre reprend la figure rythmique de la tambora.

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Musicien de la Olugo jouant l'ekón  © Kristina Wirtz


Les chachá (ou chanchaes, ou marugas): hochets en fibres végétales(110) de forte dimension remplis de pièces métalliques (capsules de bouteilles par exemple), utilisés en paire, un dans chaque main. Organologiquement, ils sont très proches des erikundi  utilisés dans les confréries abakua. Il est possible que l'instrument est été amené à Santiago par les frères Napoles, fondateurs du cabildo Isuama. A Matanzas, ceux-ci avaient fréquenté le cabildo brícamo et les confréries abakua. L'appellation chachá est elle commune avec le hochet de la tumba francesa.Deux joueurs de chachá sont nécessaires à la polyrythmie au sein d'une comparsa carabali, chacuns avec une paire de hochets.


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Chachás © Kristina Wirtz

La flûte:  aérophone en bambou. Cette flûte était jouée par Joaquin Infante aux premiers temps de la Carabalí Isuama. Son usage a aujourd'hui disparu et aucune trace phonographique n'en témoigne. Nous pouvons supposer qu'elle amenait des éléments de contrepoint mélodique au chant, ainsi que des interventions solistes. Au regard des possibilités réduites de notes de cet instrument à seulement trois orifices, elle ne pouvait pas exposer les mélodies chantées par le choeur. Nous pouvons par ailleurs douter de la puissance sonore de l'instrument confronté au volume dégagé par l'ensemble de la section percussion(111).
Une chanson du temps des fondateurs atteste de l'utilisation de la flûte dans les défilés carabalis :

Toca la flauta caliente
Pa'que Mayumbo baila
Al golpe de mi tambora
To'el mundo, to'el mundo baila
Camará, camará, camará

Joues de la flûte avec brio
Pour que Mayumbo danse
Au son de mon tambour
Tout le monde, tout le monde danse
Canarade, camarade, camarade

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Répétition au foyer de la Olugo © Kristina Wirtz




15. Les chants des comparsas carabalí de Santiago


      
Les chansons font partie des éléments essentiels d'un groupe de défilé. La qualité de l'exécution des mélodies par les musiciens, le goût et de la capacité du public à se les approprier, sont les facteurs d'une prestation réussie. On entend dans les formations de carnaval(112) les fragments des airs populaires du moment, des dernières nouveautés aux standards favoris des ubains. Ce n'est pas le cas pour les carabalí quipossèdent un répertoire de chants originaux. A l'époque moderne, peu ou pas nouveautés d'un carnaval à l'autre, le principal objectif du cabildo étant de préserver les traditions. Certains airs sont très anciens et remontent à la création de la Isuama et de la Olugo. Comme nous le verrons par la suite, les chansons de l'époque étaient en résonnance avec l'actualité. De nos jours, il s'agit plus de maintenir un répertoire ancré dans l'histoire.


         Les chansons comprennent des formats variés, de quelques strophes, à de longues histoires comparables aux épopées et chansons de gestes du moyen-âge. Pendant leurs stations face aux tribunes officielles du carnaval, les carabalí bénéficiaient d'un temps de passage qui leur permettait de développer des chants et évolutions chorégraphiques conséquentes. Ce n'est plus le cas avec la montée en puissance des congas, la multiplication des groupesetl'évolution des carnavals. Pour contenter toutes les formations, quelques minutes de prestation sont accordées à chacunes. C'est pourquoi les anciens textes sont remaniés, au profit de formats plus adéquats, et de nouvelles chansons créées.

      
Lors du défilé, les danseurs, porte-drapeaux et percussionnistes entonnent les mélodies, tout en motivant le public à leur répondre en choeur. C'est généralement un chanteur soliste qui expose le texte, reproduit ensuite par le choeur. Nous trouvons également un type de structure où la réponse du choeur n'est pas la reproduction des strophes du soliste.

         Les chansons sont pour la plupart dans le mode majeur, quelques-unes en mineur; peu utilisent une échelle pentaphonique tels que dans d'autres répertoires afro-cubains. Nous pouvons supposer qu'avant la création de la Isuama, les cabildos de nación carabalí défilaient avec des airs plus ancrés mélodiquement avec l'Afrique. Des vagues d'interdictions et de répressions ont quasiment fait disparaitre les signes d'africanité dans les mélodies(113). Les airs ont l'aspect gracieux des romances espagnoles et des contredanses européennes du XIXe s. La juxtaposition avec les polyrythmies typiquement africaines des percussions leur donnent cette saveur si particulière(114).



         Analyse des textes  des chansons:


         Certains textes des chants des carabalí de Santiago font parfois référence à l'histoire du cabildo, d'autres à des évènements dans la vie politique, ainsi que des litanies d'ordre religieux. Les citations de l'Afrique sont également nombreuses. Elles l'évoquent comme un éden perdu et sont une manière de revendiquer fortement son origine ethnique.


         Parmi les chansons les plus anciennes qui nous sont parvenues, celle-ci est exécutée pendant la obbia. Sont citées dans le texte les saintes patronnes protrectices du cabildo. Pendant un carnaval du début des années ‘80, la chanteuse soliste serait entrée en transe à vouloir l'exécuter(115). Cela témoigne son engagement spirituel et de son implication dans la tradition par rapport à un texte pouvant paraître anodin pour un novice.

Yo soy congo, carabalí
Que del África llegué
Vengo tocando una tumba
Una muela y un chachá

Allá viene Ma’ Francisca(116) 
Filomena y Nicolasa
Con un paño en la cabeza
Y la bemba ya pintá

Nicolasa tu tiene callo en lo pie

Je suis congo, carabalí
De l'Afrique je suis arrivé
J'arrive en jouant un tambour,
Une cloche et un chachá
Là-bas arrivent Ma ' Francisca 
Filomena et Nicolasa
Avec un foulard sur la tête
Et les lèvres toutes maquillées
Nicolasa tu as un cal au pied

            Les deux strophes suivantes témoigne de l'importance de nommer ses racines africaines. Nous noterons l'hétérogénéité des populations africaines citées dans les paroles(117). Elle s'explique au regard de la fin des cabildos de nación etde leur transformation en “sociétés d'entraide mutuelle”(118).

Yo soy africana pariente de lucumí
Solo me tra' pa Cuba a bailar carabalí

E, e
Carabalí soy brimí, soy gangá
Olugo me llama
Sara ye yeo

Africanos
Africanos de nación
Vengan todos a este cabildo
A entonare esta canción

Je suis africaine parente de lucumí
Il m'ont amenés à Cuba seulement pour danser le carabalí

E, e 
Carabalí je suis brimí(119), je suis gangá
Olugo m'apelle
Sara ye yeo

Africains
Africains de nation
Venez tous à ce cabildo
Pour entonner cette chanson

            La chanson qui suit parle à mots couverts de l'esclavage et de l'importance de se divertir pour échapper un temps à ses conditions de vie difficiles. Transmise par Yailín Durán González de la Isuama

Coge el golpe a mi tambora
Ah ah ah, ah ah,  ah ah, ah ah
Yo soy la negra carabali

La negra del congo se va a coronar
Y a todo sus hijo' lo manda a buscar
Cha cha cha, cha cha cha
Carabela
Oigan el hierro sonar

Yo soy la negra
La mas bailaora
Que cuando siento mi tambora
Me llama el golpe
Se agito el cuero camara
Yo soy carabali
No lo puedo negar

Camará
(120), camará
Eso tiempo pasado ya ve
Trabajé para el Ingles  
           
Il donne des coups à ma tambora(121)

Ah ah ah, ah ah, ah ah, ah ah

Je suis la négresse carabalí            

La négresse du congo s'en va se faire couronner

Et à tout ses fils elle envoie chercher

Cha cha cha, cha cha cha,
De la caravelle d'Afrique(122)

Entendez le fer sonner

Je suis la négresse
De loin la meilleure danseuse

Et quand je sens mon tambour

Le rythme m’appelle

Que s'agite le cuir, camarade

Je suis carabali
Je ne peux le nier(123)

Camarade, camarade
Ce temps jadis je l'ai vécu
J'ai travaillé pour l'Anglais(124)

illustration 23
Carabalí Olugo, Festival del Caribe, défilé, 2013 © Daniel Chatelain

            Le chant suivant est un rezo(125) exécuté au final d'un défilé, après la moyugbación(126), où sont cités tous les membres fondateurs du cabildo. Pendant le rezo, la Carabalí saluait le public en s'éloignant. Nous noterons l'emploi de vocables issus du champ lexical lucumí mêlé au castillan.

Ekó(127) mi tambor
Ekó mi chanchae
Carabalí ya se acabó
Carabalí ya no vuelve mas
Ekó, ekó, ekó
Agayú Solá
(128) (bis)
Ekó mi guaguancó
(129) (bis)
Ekó, ekó, ekó
Ay, mi nieto, mira bien a tu abuela
Como va baila
Carabalí ya se acabó
Carabalí ya no vuelve mas

Ekó, ekó, ekó
Señores nos retiramos
Al compas de este vaivén
Saludando a este auditorio

Y para la Isuama también

Mon tambour vous salue
Mes chanchaes vous saluent
La Carabalí a fini
La Carabalí ne reviendra plus maintenant
Nous vous saluons, saluons, saluons

Agayú Sola
Avec notre danse nous vous saluons
Nous vous saluons, saluons, saluons
Ah mon gars, veilles bien à l'ancêtre(130)
Comment elle danse !
La Carabalí a fini
La Carabalí ne reviendra plus maintenant

Nous vous saluons, saluons, saluons
Messieurs nous nous retirons
Au son de ce va-et-vient
En saluant cet auditoire
Et ceux de la Isuama également.(131)

            Parfois des strophes entières sont dans une langue africaine incompréhensible pour un non-initié. La prononciation originelle a été transformée au crible du castillan, opacifiant compréhension. Ce sont des extraits de liturgies, dont l'emploi a pour but d'être un marqueur d'africanité.

Iyá samfaramfa
Iyá takilao
(132)

Ceremi ceremi
Guarandabia ceremi
(133)

Aniba barroco
Ekuenté monina
Aniba barroco
(134)

illustration 24
Défilé des enfants de la Carabalí Olugo, carnaval de Santiago © Kristina Wirtz


         Si le contenu des chants de carabalí relatent les traditions et les évènements historiques passés dans les défilés contemporains, ce ne fût pas toujours le cas. Dans les premières années des cabildos Isuama et Olugo, ils étaient ancrés dans le quotidien de l'époque. Le peuple des petites gens, dont sont issus les cabildos, ne ménageait pas les gouvernements dans leurs chansons.  Les manifestations carnavalesques ont toujours été un espace d'expression de la parole populaire, une « catharsis des opprimés »(135), donnant lieu ensuite à des mesures répressives. L'engagement des carabalí dans les guerres de libération, laissent supposer également leur liberté de ton. Cette fronde verbale continuera à s'exprimer pendant la pseudorépublique(136).

         Les strophes suivantes font référence à la dérégulation des salaires de 1902, autorisée par le président Tomás Estrada Palma, peu après la proclamation d'indépendance et du sentiment du peuple de s'être fait avoir, après avoir lutté pour la liberté.

Cuba, Cuba lo cubano
Blancos lo vendé
Los blancos de Cuba
Na'ma' que escupir blandé

Tu dices que sabe
Y no sabe na'
Y aquél no sabe
No pue' disfrutar
Ahora que me hago
Camará, camará


Cuba, Cuba, les Cubains
Les Blancs l'ont vendue
Rien de plus que nous d'abreuver d'injures ils firent

Tu dis que tu sais
Et tu ne sais rien
Et celui qui ne sait pas
Ne peux profiter
Maintenant que je me fais (avoir)
Camarade, camarade

            Comme beaucoup de chants de carnaval crées juste après la révolution castriste, ceux des carabalis sont des relais de propagande à la gloire du nouveau régime politique. La parole publique est alors entièrement sous contrôle. Les deux chants suivants narrent les exploits de Fidel Castro (la caserne de Moncada en 1953), sa capacité à mener le peuple à la révolution et au changement de régime en 1959.

Hay un cubano coloso
Que en Cuba se destaco
El dia ventiseis de julio
Del año cincuenta y tres
Y en la provincia de Oriente
Que viva Fidel
Que vivan los cubanos
Que luchamos juntos a él


Il y a un colosse cubain
Qui à Cuba s’est distingué
Le 26 juin
De l'année 1953
Dans la province d'Oriente
Vive Fidel
Vive les cubains
Luttons ensemble avec lui

Cuba e, e e
Cuba Cuba y yo
Cuba Cuba libre
Fidel la liberó


Cuba hé, hé hé
Cuba Cuba et moi
Cuba Cuba est libre
Fidel l'a libéré


16. Bibliographie

- Africanidad y etnicidad en Cuba, Jesus Guanche, Editorial de Sciencias Sociales, 2011, La Habana
- Atlas des esclavages, Marcel Dorigny & Bernard Gainot, éd. Autrement, 2013, Paris
- Biografia de la pirueta santiaguera, Manuel Palacios Estrada, 1946, Santiago de Cuba
- Cahier de rythmes afro-cubains N°2 & 3, Mililián Galis, ACI Transrythmes, Saint-Denis
- Circulación de signos afrocaribeños, Edgar Gutierrez Sierra, Bulletin  Afrodesc N°4, 2009, Institut de Recherche pour le Développement, Paris.
- Cuba: religion, social capital and development, Adrian H. Hearn, Duke Univesity Press, 2008
- Cuba, terre et esclaves, Sidney W.Mintz, Etudes rurales N°48, éd. Persée, 1972, Paris
- Dialogos imaginarios, Rogelio Martinez Furé, ed. José Marti, 1976, La Habana
- Diccionario enciclopedico de la musica en Cuba, Radames Giro, Letras Cubanas, 2009, Santiago de Cuba
- Diccionario provincial casi razonado de voze y frases cubanas, Esteban Pichardo, 1836, Santiago de Cuba
- Discursos músico-sociales e identidad: tipos genéricos en la música popular festiva de dos cabildos santiagueros, Yianela Pérez Cuza, Instituto Cubano de la Música, 2012
- El ascenco social del negro en la Cuba colonial, Rafael Duharte Gimenez, Buletin Americanista N°38, 1988, Barcelona
- El cabildo Carabalí  Viví, allianzas y conflictos por el derecho a la libertad, Santiago de Cuba. (1824-1864), María de los Ángeles Meriño Fuentes y Aisnara Perera Díaz, Instituto de Investigaciones de la Cultura Cubana Juan Marinello, 2010, La Habana
- El cabildo Carabalí Viví de Santiago de Cuba (1797-1909), María de los Ángeles Meriño Fuentes y Aisnara Perera Díaz, Editorial de Oriente, 2014, Santiago de Cuba.
- El cabildo Carabalí Isuama, Nancy Perez Rodriguez, Editorial Oriente, 1982, Santiago de Cuba
- El carnaval santiaguero, Nancy Perez Rodriguez vol.1 & 2, Editorial Oriente, 1988,  Santiago de Cuba
- Esclave à Cuba, Miguel Barnet, Gallimard, 1967, Paris
- La Carabalí Olugo
http://www.ecured.cu/index.php/Cabildo_Carabal%C3%AD_Olugo
- La longue guerre des nègres marrons à Cuba, Alain Yacou, éd. Karthala, 2009, Paris
- La sociedad colonial de Santiago de Cuba (1780-1803), José Luis Postigo Belmonte, Memorias N°2, 2010, Colombia
- "La Tumba Francesa", Daniel Chatelain, Revue Percussions N°46 & 47, 1996, Chailly en Bière
http://www.ritmacuba.com/La-tumba-francesa-D_Chatelain.pdf
- Le Carnaval à Cuba, Patrice Banchereau, éd. Lameca.
http://www.lameca.org/dossiers/carnaval_cuba/III2.htm
- Los Cabildo africanos y sus descendientes en Matanzas, Marta Silvia Escalona, 2008, Matanzas
- Los Cabildos negros santiagueros, Olga Portuondo Zúñiga, Del Caribe N°32, 2000, Santiago de Cuba
- Los Cabildos y la Fiesta afrocubana del Día de Reyes, Fernando Ortiz, ed. Ciencias Sociales, 1921, La Habana
- Los grupos folkloricos de Santiago de Cuba, José Millet & Rafael Brea, Editorial Oriente, 1989, Santiago de Cuba
- Los Ilustres apellidos : negros en La Habana colonial, María del Carmen Barcia, ed. Boloñas Sciencias Sociales,  2009, La Habana.
- Musiques cubaines, Maya Roy, Actes Sud, 1998
- Pardos y morenos esclavos y libres en Cuba y su instituciones en el Caribe Hispano, Rafael Lopez L.Valdés, C. in Estudio Avanzado de Puerto Rico y el Caribe, 2007, San Juan
- Performing Afro Cuba, Kristina Wirtz, Chicago press, 2014
- Répertoire chanté du carnaval cubain, Daniel Mirabeau. Partie 6 : chants des carabalí de Santiago de Cuba, pdf 91 p. ritmacuba.com
- Résistance et mémoire des esclavages, Olivier Leservoisier, Khartala, éd, 2014, Paris
- Ritmos de Santiago de Cuba, Juan Bauste/Mark Collazo, Bongo Shop, 2009, Frankfurt
- Solo con Los Hoyos, Conga Music and Re-Membering Community in the African Diaspora, Alexandra P. Gelbard, Michigan State University, 2013
- The voice of the leopard, african and secret societies in Cuba, Ivor Miller, Missisipi University Press, 2009
- Yo soy el otro, los Cabildos de Nación en La Habana, Luisa M. Martínez O’Farrill, Instituto Cubano de Antropología, 2008, La Habana   

 

17. Vidéos

Carabalí Isuama, Miguel Noa Mendez
http://youtu.be/zrSJ1AK0waA

Carabalí Olugo, Jean François Chalut
http://youtu.be/m34Ux2PvhLo

Carabalí Olugo, Festival del Fuego 2014, Daniel Mirabeau
http://youtu.be/f4DawNvNsNc?list=UUzjN0DkUtodDQAo86o_Af6Q

Carabalí Olugo, Carnaval de Santiago 2014, Daniel Chatelain
http://youtu.be/wH_USNu0E90

 

18. Discographie

- Carnaval en Santiago, LP Siboney 212, 1959, LP

- Carnaval in Cuba, LP Ethnic Folkways FE4065, 1981, LP

- El ritmo tradicional de Cuba, Orquesta tipica de Santiago de Cuba, Academia Royal, 2013, CD

- La musica del pueblo de Cuba : "Canto funeral (Carabalí Izuama)", enregistrement in situ 1964, Areito Areito LD-3440/1,1974, double LP (texte in cancionero de comparsas)

- Ritmos cubafricanos vol.1, Cutumba, Academy of Cuban Folklore and Dance, 2005, CD



"Canto funeral (Carabalí Izuama)" - LP Areito

Remerciements

A Daniel Chatelain et Patrice Banchereau pour leur relecture, conseils, sugestions et critiques.

A mes professeurs, Mililián Galis, Ramon Marques Dominguez, Rafael Cisnero Lescay

Aux membres de la Isuama, particulièrement Yailín Durán González, directrice de la comparsa infantil

A Kristina Wirtz, ethnologue, pour le prêt de ses photos.

 

Notes

(1)   Gelbard, p. 8

(2)   Mintz, p.136-137

(3)   Ceci est à nuancer avec l'exploitation des mines de cuivre dans la partie orientale de l'île, et ce dès le XVIe s.

(4)   Dorigny & Gainot, p.52

(5)   Nous adoptons ici une graphie en castillan pour dénommer ces ethnies africaine sur le territoire cubain.

(6)   Cette liste est issue de l'article de P. Banchereau sur le Carnaval à Cuba (cf. Bibliographie), elle même tirée de Fernando Ortiz et des travaux ultérieurs de Jesus Guanche.

(7)   Fernando Ortiz, Glosario de afronegrismos, 1924.

(8)   Le Calabar désigne par extension l'ensemble de la région bordant ce fleuve, dénommé Cross River dans l'appellation moderne utilisée au Nigeria.

(9)   Selon la classification de Jesus Guanche dans “Africanidad y etnicidad en Cuba”, p.110.

(10)  Appelés carabi à Saint Domingue.

(11)  Aisnara Perera Diaz, p.52.

(12) “Aquí el que no tiene de congo tiene de carabalí”.

(13)  Rebeca Calderon, Bantues en la juridicción de Cuba,, Del Caribe N°32, 2000.

(14)  Guanche, Africanidad y etnicidad en Cuba: les registres paroissiaux entre 1851-1960 dénombrent 8,78% de carabalí

(15)  Si les activités des barracónes ne sont pas soumises à une législation d'état, le code noir, ainsi que les arrêtés du gouverneur et des administrateurs des provinces encadrent  la vie et le commerce des esclaves.

(16)  Yacou, La Longue guerre des nègres marrons à Cuba, p.17.

(17)  Rafael Duharte, Cimarronaje y rebeldia,, Del Caribe N°3, 1984.

(18)  La longue guerre des nègres marrons, Alain Yacou, p. 409.

(19)   Miguel Barnet, Esclave à Cuba,  Gallimard, 1967.

(20)  Ibibio est le nom d'un groupe ethnique comprenant les anyang, oron, eket, andonibeno, efik et ibibios orientaux. Ils étaient situés dans la région Sud-Est du vieux Calabar, entre la Cross River et le delta du Niger.

(21)  Pérez Diaz, p. 21 “La société ekon exigeait pour admettre un nouveau membre, le sacrifice d'une esclave d'un autre hameau.”

(22)  Mouvements de lutte des anciens esclaves ayant pris leur liberté.

(23)  Barcia p.51« jusqu’à la fin du XVIIIe s. à La Havane les termes cofradias et cabildos s’équivalent, se confondent ou se mélangent » comme ailleurs dans l’île et d’autres possessions espagnoles.

(24)  Banchereau, Le carnaval à Cuba, chap. “Les Cabildos carabalí et la société secrète abakuá”.

(25)  Esteban Pichardo, Diccionario provincial casi razonado de voze y frases cubanas. Définition de cabildo p.114

(26)  Pichardo a vécu pour l'essentiel à Cuba, sa famille immigrant à La Havane après la perte de Santo Domingo par l'Espagne.

(27)  Barcia p .161

(28)  Banchereau, Le Carnaval à Cuba

(29)  Barcia p. 42

(30)  De part les guerres menées les uns contre les autres, ou de part les haines attisées par le commerce négrier. En effet, les marchands européens hésitant à s'aventurer dans les terres, payaient certains peuples africains pour obtenir des esclaves.

(31)  Barcia, p. 135 “La participation des esclaves et des créoles dans les cabildos s'observe le plus fréquemment dans des villes comme Matanzas, Camagüey ou Santiago de Cuba”.

(32)  cf. Olga Portuondo

(33)  Loi promulguée par le roi.

(34)  Didier Laurencin, Résistance et mémoire des esclavages

(35)  Barcia p. 55-56

(36)  Barcia p. 90

(37)  La manumission est un terme juridique qui date du moyen-âge. Il consistait pour un seigneur envers son serf, un père envers son fils, ou un maître envers son esclave, à poser les deux mains à plat sur la tête de ce dernier, qui se tenait à genoux devant lui, devant témoins. La personne était alors affanchie ou émancipée, et un notaire l'attestait par un document écrit.

(38)  Perrera Diaz, p. 101

(39)  Martínez O’Farrill, p. 6

(40)  Belmonte, La sociedad colonial de Santiago de Cuba

(41)  Belmonte parle de libertos.

(42)  Les créoles et mulâtres en étaient exclus, ainsi que les Noirs d'autres ethnies.

(43)  Esclaves affranchis

(44)  Mayoral désigne aussi le maire ou par extension le représentant de l'état.

(45)  Zone d'habitation des esclaves sur une propriété colonial.

(46)  Les cabildos deviennent progressivement matriarcaux après 1880. Le titre de roi disparait au profit de la reine.

(47)  Domingo de Betancourt.

(48)  Barcia p. 90

(49)  Barcia, p. 116

(50)  Confréries d'hommes de couleur

(51)  Banchereau, Histoire du Canaval à Cuba, chap. “Permissivités et interdictions”

(52)  Lopez Valdés, p. 194

(53)  Marta Silvia Escalona p. 58-61

(54)  Olga Portuondo, p. 78-85

(55)  Dont Yves Robert Brice, psychothérapeute exerçant à La Martinique, dans une conférence donnée en 2011 lors du Festival del Caribe de Santiago de Cuba.

(56)  C'est pourtant ce qu'il advenu dans beaucoup de cas. De nos jours,certains prêtres de la santería (religion afro-cubaine prédominante à Cuba) demandent encore au futur novice d'être baptisé.

(57)  Fête des saints les plus populaires (syncrétiques)

(58)  Jusqu'en 1880.

(59)  Groupe de baraquements d'esclaves sur une propriété agricole.

(60)  Chasseurs d'esclaves

(61)  Duharte Jimenez, p.32

(62)  Certains de ces créoles étaient esclaves.

(63)  Elsa Isabel Malaguer Andreu, El Cabildo congo de Santiago de Cuba, thèse de maîtrise, Université d'Oriente, 2010.

(64)  Concernant le baptême des esclaves congos, il était “ légalement”effectué en Afrique avant qu'ils ne montent à bord des caravelles à destination de la Caraïbe. (cf. Thornton, John K. The Kongolese Saint Anthony: Dona Beatriz Kimpa Vita and the Antonian Morement, 1684-1706,  Cambridge University Press, 1998)

(65)  Appellée solar.

(66)  Sur les documents officiels, des solares sont accordés aux congo en 1731 et aux mina en 1735.

(67)  Olga Portuondo Zúñiga, Los Cabildos negros santiagueros, Del Caribe N°32, 2000.

(68)  On peut considérer ce cabildo comme cabildo de nación, étant constitué à l'origine d'esclaves créoles venus d'Haïti. Il sera connu plus tard sous le nom de Cocoyé et l'apellation de société.

(69)  Daniel Chatelain, dans son article de 1996 sur la Tumba Francesa,  met en valeur que  pour la première fois ces cabildos ne reposent pas sur une origine ethnique “mais sur une tradition culturelle et communauté de destin”.

(70)  Promulguée le 3 janvier 1887.

(71)  Peirera Diaz, p. 120-21.

(72)  ou Epiphanie, le 6 janvier.

(73)  Didier Laurencin, Résistance et mémoire des esclavages, p.150

(74)  Yacou, p. 350.

(75)  La loi est promulguée en 1880 et mise en application en 1886.

(76)  L'emploi de la graphie persistente de cabildo est étonnante dans ce cas. La loi sur les associations est promulguée en 1884 et préconise le changement de nom en sociedad ou club.

(77)  “Sociedad de Socorros Mutuos, Instrucción y Recreo” (registres gouvernementaux de 1909).

(78)  Abakuá.

(79)  Des textes officiels de la fin du XIXe s. attestent d'une volonté gouvernementale à autoriser une certaine mesure de mixité ethnique. Dans la pratique, un Noir africain était difficilement accepté dans une sosyété métisse, ou dans un cabildo ne correspondant pas à sa condition sociale et ethnique. Cette nouvelle politique gouvernementale devait malgré tout contenir les mouvements d'émancipation ethniques trop marqués.

(80)  Cette culture du secret persiste encore de nos jours dans les cabildos Isuama et Olugo. Certains artefacts, symboles et signification des textes sont occultés pour qui n'est pas dignitaire de la société.

(81)  Conjunto Nacional Folklorico et les conjuntos folkloricos par region.

(82)  Le rôle à jouer de l'église catholique divise les dissidents, entre le radicalisme de ceux de l'étranger et le dialogue politique que prône les locaux.

(83)  Cf chap. 3, naissances des cabildos carabalí à Santiago.

(84)  Nancy Perez vol.1, p. 166.

(85)  Nous trouvons le même type de pierre d'Eleguá au foyer de la conga de Los Hoyos.

(86)  Composé par Porfirio Soulary

(87)  Le président Mario Garcia Menocal obtiendra le soutien de l'armée état-unienne en 1919 pour protéger les intérêts des industries sucrières étrangères contre des mouvements de révolte fomentés dès 1917. Des chants de conga en attestent également (La Chambelona, Tumbando la caña).

(88)  Perrera Diaz, p. 121.

89()  Cité par Manuel Palacio Estrada dans El cabildo Carabalí Isuama de Nancy Perez,

(90)  Comparsa : groupe de défilé avec musiciens et danseurs.

(91)  Juan Nepomuceno “Prieto” était un sergent mulâtre de La Havane, prêtre du cabildo lucumí Elló (Eyó). Il fût arrêté puis passé par les armes avec deux de ses compères en 1835 pour avoir fomenté une insurrection. Il est étonnant de le retrouver canonisé si rapidement, puis toléré comme référence par les autorités au vu de son parcours.

(92)  La capitale actuelle de cette région est Oweri.

(93)  au sens de groupe de défilé.

(94)  Une chanson de Simón Napoles, La invasión, relate la marche de 1895 de l'armée de libération à travers le pays pour chasser les espagnols. Elle est encore chantée par la Carabalí Olugo (cf. Documentaire de JF Chalut, http://youtu.be/m34Ux2PvhLo, Performing Afro Cuba de Kristina Wirtz p.193 et Répertoire chanté du carnaval cubain, D.Mirabeau).

(95)  révoltes d'esclaves.

(96)  In Wirtz, p. 188.

(97)  Au même titre que la Olugo et que La Caridad de Oriente (tumba francesa).

(98)  Ces poupées comme artefact religieux sont présentes également dans les traditions afro-brésiliennes. Lors des défilés des cabildos candomblé de l'état du Pernambouc, la reine porte également une poupée nommée calunga ou boneca, représentant une reine défunte ou une déité. Cette tradition viendrait d'Afrique; dans le cas cite, d'Angola, d'où viennent la majorité des esclaves nordestins du Brésil

(99)  Nancy Perez Rodriguez, El carnaval santiaguero,.

(100) La Olugo était à cette époque proscrite, pour les raisons évoquées précédemment.

(101) In Wirtz, p. 195.

(102) En Jamaïque et à Trinidad, c'est un culte qui fût interdit par les anglais, considéré comme de la sorcellerie ou magie noire.

(103) Cet aspect guerrier de la obbia  rejoint celui du culte obeah des communautés cimmarón du Surinam (cf. Terry Agerkop, Del Caribe N°3, p. 111).

(104) Ces colliers portés par les deux sexes affichent l'appartenance religieuse aux cultes lucumí ou congo.

(105) Bonnet de cérémonie du culte lucumí.

106() Banderas.

(107) Wirtz, p. 178-79.

(108) À noter que le caractère sacré de l'instrument le fait reposer accroché au mur, de même que les tambours batá de fundamento dans la santería. Cet usage est rituel en même temps que pratique, à fin d’éloigner le tambour de l’impureté et de l’humidité du sol, afin que ses peaux restent bien tendues.

(109) Ou toute pièce mécanique aux propriétés identiques percutée par une batte métallique.

(110) La plante utilisée pour sa fabrication s'appelle guanikikí. C'est une liane dont les fibres sont utilisées en vannerie pour leur flexibilité et robustesse.

(111) Par contre, la corneta china (ou trompeta china), aérophone à anche double utilisé dans les cortèges de conga se fait entendre de tous, par son timbre nasillard et une puissance sonore peu commune. Ses huit orifices permettent de construire des motifs mélodiques appelant les chanteurs à y répondre dans la séquence du choeur.

(112) En particulier dans les congas et paseos. Ce sont les types de formations principales défilant lors des manifestations carnavalesques à Santiago de Cuba.

(113) Ainsi que dans les danses, tambours et artefacts

(114) Nous trouvons des similitudes mélodiques dans le style tahona, joué en défilant par la Caridad de Oriente, autre cabildo plus que centenaire.

(115) Yanela Perez Cuza, Tipos genéricos en la música popular festiva de dos cabildos santiagueros p.10.

(116) Esprit d’une “Africaine” (spiritisme, culte palo).

(117) Lucumí, carabalí, brimí, gangá.

(118) cf. chap.  2.

(119) Cette graphie n'apparait pas dans les classifications ethniques d'Ortiz ou de Guanche. Il doit s'agir d'une transformation debibí (sous-groupe ethnique des Ibibio, de l'ensemble multi-ethnique Carabalí )

(120) K.Wirtz le traduit comme “camarade”, graphie à consonnance française, comme un ancien mot de créole.

(121) cf. chap. 8, instrumentarium musical.

(122) Les congos entre eux se reconnaissent comme caravela, c'est à dire arrivés d'Afrique sur le même bateau.

(123) Le fer et le cuir dans ces deux paragraphes sont à double sens. Le premier est purement musical, faisant référence à la cloche et au peaux des tambours. Le deuxième parle des fers et du fouet en cuir du contremaître.

(124) Terme du langage courant pour désigner les Etats-uniens, de même locution que les Anglais. Les Etats-Unis ont occupés militairement Cuba à plusieurs reprises au début du XXe s.  Il faut comprendre dans cette strophe une contestation de cette occupation.

(125) Invocation chantée, littéralement ‘prière’.

(126) Prière sans musique en hommage aux ancêtres.

(127) E Kó ìròlé: phrase de salut utilisée pour la fin d'après-midi en lucumí. Le phonème ekó contextualisé dans la strophe est utilisé comme une forme générale de salut.

(128) Déclinaison d'Agayú, dieu majeur du panthéon yoruba.

(129) Ensemble musical et de danse faisant partie du cycle de la rumba.

(130) Traduction plus littérale de la phrase:  “ah mon neuveu, regardes bien à ta grand-mère”.

(131) La strophe peut paraître obscure, mais ce sont les esprits des ancêtres qui parlent, saluant le public et la Isuama. Ceci se confirme par la place de ce chant en final après le rezo.

(132) Iyá est un phonème africain commun a de multiples langues: il fait référence à la mère.
Zamfara est une rivière au nord du Nigeria, correspondant au groupe linguistique des Hausa. Eloigné de plus de 500 kms de la zone carabalí, il est probable que l'emprunt de ce mot soit récent. Le mélange de multiples références africaines est le fait de chansons modernes.
Traduction par Patrice Banchereau:
La mère s'épuise, il faut qu'elle rentre
La mère vous salue

(133) Dans une graphie cubanisée: “Seré yo, guarandabia seré yo”. Traduction: “ ce sera moi, la (le) plus populaire, ce sera moi”. Guarandabia est un mot de vieil argot cubain.
Dans une graphie proche de l'efik:  “Seré yo seré yo, awarandabia  seré yo”. Traduction: “ ce sera moi, l'awarandabia ce sera moi”. Awarandaria ou awarandabia est un grade d'ireme dans la confrérie abakua. Un refrain liturgique dit:” Awarandabia kunsu  ndabia ireme aweremi”. (Pour cette version : Patrice Banchereau).

(134) Strophe citée dans Wirtz, p. 211.
Version proche de l'efik et explication de Patrice Banchereau :  “Andiba baroko, Ékue nte monina, andiba baroko, ”
“Au bord de la rivière, nous ferons la fête, mes frères de Ékue”.

(135) Odilio Urfé, cité par Didier Laurencin dans Résistance et mémoire des esclavages.

(136) Ou Seudorepública. C'est sous ce nom que, dans la Cuba révolutionnaire, on parle de la jeune République cubaine, dans l'aire d'influence des Etats-Unis.

Daniel Mirabeau – décembre 2014

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