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Santiago de Cuba - Juillet 2021

Mise en ligne de la page : le 15/07/2020. Dernière révision 30/07.

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ÉCRITS  INÉDITS EN CRÉOLE CUBAIN du 19e siècle :

À PROPOS DU MANUSCRIT « BANZA CRÉOLE »
des frères Prudent et Hippolyte Daudinot

Par Daniel Chatelain


Paysage Gran Piedra

Environs de la Gran Piedra - DR

    
 

Sommaire :

Avant-propos

  1. PRESENTATION, SUR LES TEXTES SELECTIONNES



2. FABLES ET POEMES DE PRUDENT DAUDINOT (SELECTION) 

- Corneille avec Renard  

- Mulet qui vanté famille li   

- C’est ouanga !

- Elégie (extrait)             

3. TEXTES D’HIPPOLYTE DAUDINOT

3.1. Dédicace (« à Madame Vve Jules Raoulx »)

3.2. Préface : « Piti causement »

3.3. La banza, la lyre créole, à Cuba? (commentaire de Daniel Chatelain)

3.4. Poémes et contes sélectionnés d’Hippolyte Daudinot

 

            - Blancs Dada et langue créole                                                                               

            - Vini n’en Palène                                                                                                    

            - Soleil l’amour (présentation, extrait, non transcrit)                                                

            - Beauté Ibo                                                                                                             

            - Compèr Malice et compèr Bouqui (présentation, non transcrit)                           

            - « Non » femmes, souvent c’é « oui »                                                                   

            - C’é Zombi                                                                                                              .

   4. NOTES BIOGRAPHIQUE SUR LES DAUDINOT BRUN ET LES DESTINATAIRES

5. LA RELATION AU CREOLE DES FRERES DAUDINOT

6.  CREOLE CUBAIN : UN CREOLE QUI S’ECRIT QUAND S’ÉVANOUIT L'OASIS CULTUREL QUI L’A PORTE.

7. LEXIQUE : SELECTION DU VOCABULAIRE CREOLE DES DAUDINOT

Annexe : sommaire complet et pagination du manuscrit original

Bibliographie


Danse d'esclaves

Danse d’esclave avec tambour et "guitare créole". XIXe s. Tableau attribué à Agustino Brunias. Musée de Bordeaux Aquitaine.


 Avant-propos

Cet article part de la transcription d’un manuscrit en créole écrit part deux Cubains à deux moments différents du 19e siècle. Le contenu mis à jour par cette transcription et sa traduction nous ont conduit à examiner ce créole particulier, son vocabulaire et ce qu’il révèle d’un culture localisée dans le Sud-Est de Cuba. Il semble être la seule trace écrite connue de cette forme linguistique anciennement pratiquée dans les plantations crées par des réfugiés de la colonie de Saint-Domingue et autres Français d'Amérique et de la métropole. La tradition orale issue de ce contexte nous est parvenue, elle, à travers les chants de la tumba francesa, celle-ci devenue patrimoine immatériel de l’humanité .                                                                 

Comment se présente-t-il? C’est un manuscrit de 74 p. sur papier à liséré latéral d’un papetier de Paris. En créole, à part la dédicace en français. En vers, à l’unique exception de la préface. Ecrit avec une encre pâlie par le temps, de telle manière qu’il a fallu des reproductions avec un noircissement pour arriver à en lire l’essentiel.                                                

- non daté, avec une différence de dates entre les deux parties mesurée en décennies, comme l’enquête sur les deux auteurs a permis de l’établir.

- deux auteurs, le second, Hippolyte Daudinot étant le frère cadet de l’autre Prudent, lui frère aîné dune fratrie de quatre garçons et une fille. Hippolyte écrit après la mort du frère aîné et ayant sauvé de la destruction les14 feuillets initiaux (parmi d’autres indéchiffrables). Qui lui servent de modèle.  C’est Hippolyte lui même qui narre ce sauvetage.

- le premier était connu d’autres planteurs pour écrire en créole. Le second a recherché ces papiers dans les biens du défunt à la demande de propriétaires comme les sœurs de Mme Jules Raoulx (Léocadie née Heredia Girard) et cette dernière, qui a été destinataire du manuscrit et l’a gardé.

Les textes se distinguent des chants de tumba francesa, en particulier par le procédé de versification, issu du français. Par la proximité avec la bonne orthographe française aussi. Ils sont destinés à être lus, peut-être contés. Ce ne sont pas des chants. Mais il y a des cas de citations de chanson française ou de berceuse créoles. Et des allusions à la musique de plantation, qui vont se révéler précieuses, rejoignant des éléments connus par la tradition orale ou plus surprenants, comme la présence jusque là ignorée sur le sol cubain de l’instrument banza utilisé dans le titre choisi par Hippolyte Daudinot.

Cette publication ne reproduit pas l’intégrale du manuscrit, qui nécessiterait une équipe plus large, mais une partie représentative, les textes sélectionnés contenants les plus frappants des éléments culturels spécifiques.

Remerciements chaleureux à Marie José « Pepa » Delrieu, descendante de Jules Raoulx et Léocadie Heredia Girard pour m’avoir confié le volume manuscrit retrouvé à Oléron dans ses papiers de famille. N’étant pas moi-même féru de créole, la contribution de Daniel Mirabeau a été décisive, par ses traductions doubles en créole haïtien moderne et en français pour retrouver le sens des transcriptions.

1. PRESENTATION. SUR LES TEXTES SELECTIONNÉS

 

Une exergue commence le manuscrit : citation en latin de Virgile (non déchiffrée).

Des difficulté de lecture sont constatées : possibilité de confusion « m » et « n », « n » et  « u », hésitation fréquente entre lire « mon » et « nou ».

Les hésitations subsistantes sur la transcription sont signalées par un (?) à la suite des syllabes douteuses.

Sur les accents dans le manuscrit : indistinction accents aigus accents graves sur les a ;  quand apparaît un accent sur un e, on lit en général l’accent aigu, donc le son « é », tandis qu’apparaissent quelques notations « ê »,  la notation « è » est curieusement inexistante dans les textes en créole (alors qu’elle existe dans le créole haïtien moderne), tandis que l’auteur la fait apparaître dans la dédicace en français (ex. : frère). La prédominance quasi absolue du son « é », fermé, para rapport à un son ouvert (« è ») serait, selon cette observation, une caractéristique de ce créole, en contraste avec l’usage français.

N. B. :

- les tirets dans un mot signalent les syllabes non déchiffrées.

- pour les abréviations dans les notes, se référer à la présentation du lexique

 

2. FABLES ET POÈMES DE PRUDENT DAUDINOT (SÉLECTION)

  

Hippolyte Daudinot a pu sauver onze textes des écrits en créole de Prudent Daudinot postérieurement à son décès à Cuba, dont cinq fables et six poèmes. Trois des cinq fables apparaissent d’entrée de jeu comme des adaptations de La Fontaine :

Corneille avec Renard                

Crapaud avec taureau                                              

Youn chien marron et youn mouton

Le Corbeau et le Renard

La Grenouille qui se veut faire aussi grosse que le bœuf

Le loup et l’agneau

Une quatrième, Lapin avec Crapaud, prend à témoin La Fontaine dans le texte.

Nous avons sélectionné ici trois fables et deux poèmes.

 

mapou

Arbre du jardin botanique de la Gran Piedra

Corneille avec Renard                    

Version de « Le Corbeau et le Renard » de La Fontaine.

Les différences avec le texte de La Fontaine sont dûes à une recontextualisation dans le monde caribéen et un caractère didactique de la version. Ainsi il explique dans le texte le mot renard : « yo mitan chat, l’autre mitan chien » (moitié chat moitié chien). Cette explication, quoi qu'elle vaille, peut être destinée à de petits créoles et au personnel…

Il existe d’autres versions en créole de cette fable : la plus ancienne pouvant être celle de Marbot (Martinique, 1846 cf « Textes anciens en créole français de la Caraïbe: Histoire et analyse » de Marie-Christine Hazaël-Massieux). Des comparaisons sont donc possibles pour qui voudra s’y consacrer.

Original

Créole haïtien moderne

Transcription littérale en français

 

Dans temps corneil’o yo té manger fromage,

Yo renard, l’animau bien fin…

(Yo mitan chat, l’autre mitan chien)

Garder corneil’, qui sans faire tapage,

En haut grand mapou voisin,

 

Z’après manger youn gros fromage.

Mouché renard comme gagné langage

Pour tromper sot, qui douce passé sirop

Et sot, n’en mond’ cilà gagné que trop.

C’est vous, li dit – bonjour mouché Corneille !

C’est piti bel ou bel en haut bois là !

Chanson vous c’est miel n’en z’oreille ;


C’est rossignol li même qui dit ça.

Moin qui conné piti bien la musique,

Chanté pour moin, vous va fair’ moin plaisir.

Corneille c’est z’oiseau qui bourrique.

Li croir’ renard, li té gagner désir

Anpi chanter, car Pipirite

Zé faire li croir’ li té gagné mérite

Papé rossignol dans mapou[1] chanter

 

Li v’lé chanter, fromage li tomber.

Mouché renard li ramasser ;

Et pi l idit « Papa Corneille !

Depuis raison charré moin n’en treille »

Marraine ! moin --( ?)né[2] beaucoup.

Fais comme moin. Voix vous pas bel du tout ;

Mais n’en plaç’ à li, qui fromage !

Vié z’oiseau, li temps pour vous sage,

N’a pas jamais conté flatteur

Car toujours li porter malheur

Li vanté voix lorsque li v’lé fromage »

 

Yon fwa sou yon tan, konèy o yo te manje fomaj

Yo rena, zannimo byen fèn

Yo mitan cha, lòt mitan chyèn

Gade konèy ki pa fe kabalye

Anwo gan mapou vwazen


Apre manje yon gwo fwomaj

Monchè rena, kòm ganye langaj

Pou twompe sò, ki dous pase siwòp

E sò nan mond sila ganyé twòp

Bonjou monche Konèy

Se bèl piti w bèl anwo bwa la

Chante w se miel nan zorey

 

Se « rossignol » li menm qui pale sa

mwen ki konnen pitit myzik

Chante pou mwen w fe mwen plèzi

Konèy se zwazo ki bourik

Li kwè rena, li w ganye anvi

Anpil ...chante paske Pipirite

Fe li kwa li tè ganye merit

Papa zwazo nan mapou chante

 

Li vle chante  fwomaj li tonbe

Monchè rena li ramase

Epi li di : Papa Konèy

Depi rezon chante chare mwen nan tray

Marenn ! Mwen --(?) anpil

Fais Fe kom mwen. Vwa w pa bèl

Men nan plas a li ki fwomaj

Vyè zwazo litan pou w saj

Sispann di flate ou

Paske li toujou pote movè chans

Li fe lwaj vwa w lè li te vle fwomaj o

 

Maître Corbeau, sur un arbre perché,

Tenait en son bec un fromage.

Maître Renard, l'animal malin
(moitié chat, moitié chien[3] )

L'observe sans faire de tapage
En haut d'un fromager voisin[4]

Convoitant d'avaler son gros fromage

Lui tint à peu près ce langage

Pour l'embobiner, il lui passe la pommade

À dessein de remporter l'affaire

Hé, bonjour Monsieur du Corbeau.

Que vous êtes joli en haut de cet arbre 

Votre chant est du miel pour les oreilles!

C'est le rossignol qui pépie comme cela

Je reconnais sa belle musique

Vous écouter me ravit

Le corbeau est un oiseau qui n'est qu'un âne

Il crût le renard, de chanter l'envie

Etait grande pour un Pipirite
[5]

Il lui fait croire qu'il en a gagné le mérite

Père rossignol dans le mapou se mit à chanter




 

De sa volonté de chanter, le fromage chût


Monsieur renard de le ramasser


Il lui dit  : Père corbeau


Pour ceci, j'ai tissé ma toile


Marraine  !…..
Faites comme moi  !

Votre voix n'est pas belle


Mais à sa place, quel fromage  !


Vieil oiseau, il serait temps pour vous d'en tirer leçon


De ne plus écouter un flatteur


Car toujours il porte malheur


Il a loué ta voix quand il voulait du fromage




colonne de mulets
Au XIXe s. des colonnes de mulets acheminaient les sacs de grains de café en vue de l’exportation


Mulet qui vanté famille li / Milèt ki vante fanmi li/ Mulet qui vante famille

Nous n’avons rien de spécialiste des fables et n’avons pas reconnu de modèle pré-existant à celle-ci, par contre bien située dans le contexte social et historique. On parle ici de changement de maître, c’est une fable sur l’esclavage. Avec un morale intéressée destinée aux esclaves de la plantation : on ne change pas une personne avec des principes, en l’occurrence chrétiens, contre un contremaître sans cœur et sans reconnaissance. Elle semble faîte pour être lue ou contée aux esclaves de l’habitation.

Le travail esclave est comparé à celui du mulet qui transportait sans trêve le café depuis les montagne jusqu’à la baie où il sera exporté. Un mulet qui sera remplacé sans vergogne, une fois fourbu, par une belle pouliche.

L’allusion à la guerre du Sud entre les généraux Toussaint-Louverture et Rigaud avec ces grandes pertes humaines (certains ont parlé de guerre d’extermination) et les oppositions exprimées en termes de Noirs contre Métis témoigne de la mémoire des événements dramatiques de la Révolution haïtienne dans la communauté des réfugiés à Cuba au moins une génération après les faits (cf note 8 sur cette guerre).

 

Dialecte original

Créole haïtien moderne

Français

Vanter, c'est très mauvais' manière
Youn monde qui dit vous comm' ça.
Grand papa li té ci, grand maman li té là,
Si vous parlé youn vié commère,
Pétét l'a dit : "paix bouche à vous!
Mouin conné yo - papa li pas té faire
A rien qui bon ; c'était youn vié compère,
Qui pas té gagner deux trois sous

Grand maman li té dit bonne aventure,
Dans temps la guerr' Toussaint contre Rigaud
Pi, quand li té hec et bien mure
Li prend pour mari youn mat'lot.
C'est ça y'a dit. Pour baille conte

En haut maman , en haut papa,
Youn mulet té passé tout ça
Li te vanter dans gagner honte,
Tous les jours côté ci, tous les jours, côté là
Li pas té v'lé servir gnoun prêtre ;
(Et prêtre c'est monde bondié)
Li te mander billet pour chercher maître.

Youn capataz et capataz pas joué?
Acheté li. Dix voyag's la semaine,
Depuis grand morne jusqu'en plaine,
Li fait, avec café sus dos
Li pas té gagner cuir encore,
Viande a li c'était paquet z'os
Et puis li, trouvé youn jument blanche
Qui té gagné dos rond, dos bien trillé,
Quand li té passé chaq' dimanche,
A l'heure la messe à bondié.

Nègres vantés qui mandé changer maître,
Z’auts un peu mulet – Attention ! –
Car bien souvent  nous( ?) troqué prêtre
Pour capataz avec bâton

Vante, se yon move mannyè
Yon mond e ki di w komsa
Gran papa li te si, gran manman li te la
Si w pale yon vye komè
Pitèt li di: "pè bouch w"
Mwen konnèn yo -papa li pa te fe
Anyen ki bon: li te yon vye konpè
Ki pa te ganye de twa peni
[6]

Gran manman li di lavni
Nan tan lagè Toussaint kont Rigaud
[7]
Pifò nan tan an li te trè mi
Li pran pou mari yon maren
Sesa yo a di. Pou bay konte

Anwo manman, anwo papa
Yon milèt te pase tou sa
Li se sou li san wont
Tou li jou kote si, tou li jou kote la
Li pa te vle ke moun pwèt
(E pwèt se mond Bondye)
Li mande lèt pou chache mèt

Yon kontremètr e kontremètr pa jwe
Bay li. Dis vwayaj pou chak semèn
Soti nan gan mòn lan plenn lan
Li fe, avek kafe an do
Li pa te ganye enkò kwi
Li te sèlman gen po a sou zo l 'yo
Lè sa a, li te jwenn yon jiman blan
Ki ganye do ron, do byen netwaye
Lè li te pase chak dimanch
A lè mès a Bondye

Nèg vante ki mande chanje mèt
Ou lòt moun se yon ti kras milèt -Piga!-
Paske trè souvan nou te échanges yon prèt
Pou yon kontremèt ak baton

Se vanter, quelle mauvaise manière
Un monde qui vous dit comment
Son grand-père était sûr de, sa grand-mère était là
Si vous parlez d'une vieille commère
Peut-être a t-elle dit: "craignez pour votre bouche"
Je sais que leur père ne l'a point fait
Un bon à rien: c'était un vieux compère
Qui n'a pas été capable de gagner deux ou trois sous

Sa grand-maman disait la bonne aventure
Au temps de la guerre de Toussaint contre Rigaud
[8]
La plupart du temps c'était bien mûre
Que l'on prenait pour mari un matelot
C'est ce que l'on dit. Pour les besoins de l'histoire.

Montes maman, montes papa!
Un mulet peux passer tout cela
Il s'en vantait sans vergogne
Toute la journée, par ici et par là
Il ne voulait pas de ce prêtre
(et un prêtre, c'est le monde du Bondieu)
Il envoya un mot pour faire venir un chef

Un contremaître et un qui ne plaisante pas
Il l’ achète. Pour dix voyages par semaine
Du haut de la montagne jusqu'à la plaine
Trajet qu'il fera avec le café sur son dos
La bête n'a pas encore le cuir tanné
N'ayant que la peau sur les os
Puis il trouva une jument blanche
Qui faisait le dos rond
[9], bien étrillée
Quand il passait chaque dimanches
A l'heure de la messe

Un nègre vantard qui demande à changer de maître
Vous autres êtes un peu mulet- Attention!-
Car bien souvent on troque un prêtre
Pour un contremaître avec bâton


 colonne de mulets

Colonne de mulets transportant des sacs de café (dessin de Samuel Hazard)


C’est ouanga !

Thème de l’ensorcellement. Y a-t-il une part autobiographique de l'auteur mort dans la force de l'âge?

Original

Créole haïtien moderne

Français

 

C’est youn wanga ! c’est youn wanga, nénéne !

Jétte remède ou dans youn coin,

Ou vlé guérir moin – qui la peine ?

Capoulata[10] trouvé bout’moin

 

Moin v’allé brûler youn chandelle

Pour vous Saint’Vierg’, maman Bondié

Pour fête à vous dans la chapelle,

Outi ça qui v’lé, yo fait veu

 

Moin va monter la dans montagne,

Outé jamais yo pas tender

Quand bamboula battr’ dans campagne,

Tambour ou cha cha résonner

 

Pour voir si vié maman sorcière,

Qui chanté la nuit dans joupa

P’allé di moin ça qui faut faire,

Li qui la rein’ capoulata

 

Ma parlé saint, m’a hélé diable !

Zaut tourment cilà la finir.

Souffrir encor, mon pas capable,

Pitot, nénéne, pitôt mourir.

 

 

Se youn wanga ! Se youn wanga, nenene!


Jete remèd ou nan koin


Ou vle geri m', èske li vo li ?


Kapoulata di ke pou mwen li nan fen an


 

Mwen ta renmen boule yon lanp


Pou w sen vièj, manman Bondye


Pou selebre w nan chapèl la


Zouti sa ki vle pou fe swè[11]

 

Mwen pral monte nan mòn lan


Ou te janmè ou pa tande


Lè banboula bat pwovens lan


Tanbou a tchatcha a rezone


 

Wè si sa sosyè fin vye granmoun


Ki chante lannwit nan jou pa


Pou ale di mwen sa ki fo fè


Li ki larenn kapoulata


 

Mwen pale sènt, m'a ele dyab


Se konsa, ki lòt touman m 'sispann


Soufri ankò, mwen pa kapab


Pito, non pito mouri

 



 

C'est de la sorcellerie, de la sorcellerie, non non non !


Jettez donc votre remède dans le coin


Vous voulez me guérir, est-ce bien la peine ?


La guérisseuse dit que pour moi c'est la fin

Je voudrais brûler un cierge


Pour vous Sainte Vierge, mère de Dieu


Vous honorer dans la chapelle


Avec les offrandes qu'il faut pour vous faire un vœu


 

Je vais monter dans les mornes


Tu ne les as jamais entendus


Quand le bamboula bat dans la campagne


Quand le tambour ou le tchatcha résonne


 

Voir si cette vieille sorcière


Qui chante la nuit dans dans la baraque

Saura quoi me faire pour aller mieux


Reine guérisseuse


 

J'ai imploré les Saints, le diable


Pour que mes tourments cessent


De souffrir encore je ne suis pas capable


Non non non, plutôt mourir !

 

A ce stade de notre travail nous n’avons pas transcrit les poésies sentimentales de Prudent Daudinot, d’ailleurs assez courtes  : Bouton rose ; Non, ça pas belle ; Désespoir (en alexandrins) ; Chagrin (sur une trahison féminine). Voici un extrait du dernier de ces poèmes, Elégie :

Elégie                                              

Original

Créole haïtien conntemporain

Français

Adieu belle fleur, belle rose

Voir toué fait cœur moins trop souffrir

Depuis z’yeux li metté cœur moin n’en chaîne,

C’est pas youn fleur, c’est l’amour moins besoin ?

 

Orevwa[12] bèl flè, bèl roz


We ou fe kè mwen twòp soufri


Depi je li mèt kè mwen nan chèn


Se pa youn flè se lanmou mwen bezwen



 

Adieu belle fleur, belle rose

Te voir me fait par trop souffrir


Depuis que tes yeux ont mis mon cœur aux fers


Ce n'est pas de fleur, mais d'amour dont j'ai besoin

 

 

 

Danse de caféière

Danse masón de Tumba Francesa sur un séchoir à café de la cafetal La Fraternidad après rénovation. Photo Carlos Manuel Ponce Sosa.

 

3. TEXTES D’HIPPOLYTE DAUDINOT

 

En respectant l’ordre voulu par Hippolyte Daudinot, nous reproduisons maintenant sa dédicace puis sa préface en créole dite « Piti causement », avant de passer à ses propres créations en vers. La dédicace éclaire aussi, pourtant, les écrits précédents de Prudent.

Commençons donc par le seul texte en français de ce manuscrit. Nous reviendrons sur sa destinataire principale et sa famille après les exemples de transcription du manuscrit.

 

3.1. Dédicace (« à Madame Vve Jules Raoulx »)

 

De mes humbles efforts, je viens, Léocadie,

T’offrir les résultats. A toi ma bonne amie,

Ce travail, justement, doit être dédié,

Puisqu’il fut inspiré par ta vieille amitié,

Dont le bon souvenir fit germer en ma tête,

L’ébouriffant dessein de jouer au poète

Je parle ici d’un fait depuis longtemps passé,

Mais dont le souvenir ne s’est point effacé.

 

De mon frère en ce temps, un modeste poème,

Parut intéresser et ta mère et toi-même.

Il ne vous déplut point, et vous louâtes fort

Qu’en langage créole on eût fait cet effort.

De chercher ces écrits vous me fîtes prière ;

En vos désirs, en vain, je voulus satisfaire ;

Je cherchai sans succès – mais en ces temps derniers,

J’en trouvais quelques uns parmi de vieux papiers.

Je te les offre ici.

 

                                   Puis me vint la pensée

De suivre, moi chétif, son œuvre commencée.

Ce dessein, j’en conviens, est fort audacieux,

Mais l’audace, dit-on, sourit et plaît aux Dieux,

Et ne déplaît pas trop, je présume, aux Déesses,

Des hommes et des dieux, adorables maîtresses.

Or, de tout cœur viril le plus doux des plaisirs

Ne fut il pas toujours de combler leurs désirs ?

 

Aux champêtres travaux ma jeunesse asservie,              

Ne s’abreuva jamais aux flots de Castalie [13] ;

Jamais je n’ai gravi les flancs de l’Hélicon[14] ;

Mon vol n’est point celui de l’aigle et du faucon[15]

Ma verve ne saurait être mieux comparée

Qu’au vulgaire Pierrot qui prend sa becquetée

Sur le bord du chemin, dans les obscurs nipeaux(?)

Et dont le vol atteint à peine les ormeaux.

Je ne pourrai jamais de la céleste Lyre

Tirer les fiers accents des bardes en délire,

Mon ambition se borne à l’infime Banzá,

Mon Pégase, un – (?)ouin, l’humble ami de Panza[16]

Je contemple, fervent les cimes du parnasse,

Mais n’en approche point – ce n’est pas là ma place.

Les lauriers de Pindare à mon front ne vont pas ;

En fait d’ode et sonnet, je m’en tiens aux « Sambas »[17].

Du langage naïf qui charma mon enfance,

Puissent les doux accents t’inspirer l’indulgence

Pour les faibles efforts d’un sénile « mambo »[18]

Qui s’embarque insensé ! dans un frêle bateau,

Sur ces flots orageux, si féconds en naufrage,

Qu’affronte l’imprudent et qu’évitent les sages.

Le mobile, chez lui, n’est qu’un ardent désir

A toi même, à tes sœurs de vous faire plaisir.

Que de nos jeunes ans la douce souvenance

Assure à son travail un peu de bienveillance,

Ses vœux seront comblés – qui n’envierait le lot

De votre serviteur dévoué

                                                          Daudinot ?

montagne près Gran Piedra

Entre Santiago de Cuba et la Gran Piedra

 

3.2 Préface : Piti causement

Hippolyte Daudinot, dans la partie finale de cette préface, fait part d’une expérience, bien connue de nos jours par les santiagueros frappés par la différence de température entre la baie et un point culminant environnant, la Gran Piedra, entourée de vestiges des caféières française : « Quand on a monté jusqu’en haut gros morne, on toujours trouvé fait frète. Yo mim qui monté mille fois pli haut, yo do trouvé gros frète mêm, même. Alors yo do porté bon capote, bien chaud. Ensuite yo do prend temps, et mon pas crèr que y’a trouvé « tienda » catalan n’en chemin ». Chez lui, comme pour ses compatriotes qui en peuplaient les flancs, elle devient montée de la « Grosse Roche ».

Il y a de même une allusion au Mont Taurus (taureau), dans les hauteurs de Guantanamo, un des lieux emblématiques des caféières, sous le nom de : « Mounté bèf », nous reviendrons sur cet indice que nous laisse Hippolyte Daudinot sur sa vie adulte à Cuba dans la partie sur sa biographie.


Original, en créole

Traduction (Daniel Mirabeau)

« Chères z’amies mouin,

Z’auts conné que moun yo hélé « z’auteurs », c’est à di, qui écri livres, yo toujours metté, n’en commencement livr’ la, quelques piti bétises yo hélé tantot « Préface », tantot « Avant-propos », tantot « Observations ». Yo fait ça pour di moune (qui pas mandé yo) pourqui yo écri, pourqui yo di ci, pourqui yo di ça, et patati et patata ! Alors mouin même, nou di com’ ça : « Pourqui mon pas lé fair’ com’ yo ? Pisque  tout’ piti chiens fait ça, nou bien capab fair’ li ton ».

Mon ouér z’auts à pé zi parc’ que mon metté corps mouin « n’en rangs z’ognons, n’en mitan z’échalottes ». Z’auts di com ça : « Joug[19] chien tou ! ». Est’ c - que vié « mambo la gagné fronté hélé corps, li « z’auteur », et piti cahier li la gnoun[20] livre ? ».

Non, chères ricaneuses mouin yo ! c’é pas la peine nou vini charré mouin. Mon pas assez sot’ pour hélé cahier moin « livre ». Mais nous conné bien que « quand ou pas gagné  chien  pour méné la chape, ou méné mouton. Fini vi, et conté mouin !

Piti causement mon annoncé la, c’est pour di comment mon trouvé fourré corps moin n’en z’affaires vers, quand tête à mouin dijà blanche, quand jarret dija commencé tremblé.

Mon ti gagné gnoun frère, qui mouri, pauv’diable, depuis longtemps. Li té conné bout’ vers Français depuis li té pití. Gnoun jour, l’idé prend li fair’ vers créoles. Li fait yo, et moune trouvé yo pas trop laide. Après frère moins mouri, quelques madames, bons z’amies mouin, di mouri com’ ça : t’en pri’, cherché n’en papiers frère ou, pour ouér si m’a trouvé vers créoles li té coutume fair ». Mon fouillé partout, mon pas trouvé agnén.

Gnoun l’anné passé après l’aut’, jong’ l’anné ci la rivé. Gnoun jour mon t’a pé fouillé n’en vié papiers, mon trouvé gnoun piti paquet tout sale. Mon l’ouvri li, c’été brouillons vers créoles, écriture frère mouin, mais écrit avec crayon, et tout’ embrouillé. C’é piti travail mon travail pour dechiffré yo! Et encor, mon déchiffré nic 8 ou 10, pour les z’auts, n’en point moyen. Même n’en ça mon réussi débrouillé, ti gagné des morceau qui ti manqué. Alors moin mem’, pauv’diable qui pas jamais conné bout z’affaire ci là layo, mon touyé corps moin pour remplacé yo. Mon gratté têt’, mon gratté z’oreill’, mon frappé pied, mon gardé en l’air, mon sué joug’ temps mon réussi tant bien que mal (plus mal passé bien).

Après mon caba avec vers frère mouin, mon prend songé, et mon di com’ça, à part mouin :

« madames la yo, bel’ piti z’amies mouin yo, prend plaisir n’en vers créoles. Si, mon sayer fair quelques uns moué mêm’ ? » ça mon pa  [21] fair pour yo ? ça pas métier mouin, c’est vrai ; mais pour conné langue créole, personne pas lé calé moins là ! Est ç’ que dempi monté piti, dempi m’a pé couri n’en savane avec grand chemise blanche ou bien mamelouk, mon pas té coutume chanté : « Chimbé[22], nous pas largué, nachon créole c’é nachon maman moué » ; c’é nachon mouin et sacridghé ! pourqui mon pas lé composé n’en langue mouin ?

Mais, tendé mouin bien ! nous pas allé crèr que m’a pé baill’ nous sambas  cordon bleu, n’en point danger ! Mon pas jamais conné bagail français hélé « La Lyre Apollon ». Mon pas conné manié z’outil ci là la, et pour di vrai, mon pas jamais ouér li.

Tout ça m’a pé cherché fair’, c’é bail’ quelques pitis sambas, en haut pauv’ Banza créole.

Mon ouér que frère mouin, com’ tout’ les zaut’s qui écri en créole, traité langue créole con’si c’été français. Yo v’lé forcé pour langue nous suivre tout’ règles de ça yo hélé « L’art de la Versification Française ». Mon mandé z’auts, z’amis mouin, si ça gagné bon sens ! Songé donc ! Dempi diable té piti moune, ya pé poli, repoli, re repoli langue français, tandis que créole, pauv’diable, c’élangue qui comence ayer. Français héc, et, même, mur. Créole même, li hohotte encor. C’é langue piti moune, négres, et moune qui pas conné li, qui pas conné écri, qui pas conné agnén.

N’en tout’ langue n’en moune gagné vers, et, n’en tout’, gagné quelques règles qui pareils. Mais à côté règles ci là la.

Yo gagné l’auts qui particulier à chaque langue. Pour gagner pile règles, français calé ya tout’ ! règle côté ci, règles côté là, règles en haut, règles en bas !

N’en tout’ règles la yo, n’en point  gnoune qui bète, com ci là qui aim : faut ou metté  - gnoun rime qui mâle , et l’aut’ rime qui femelle. Z’auts tendé ça ! N’en qui langue, à part français, yo jamais tendé z’affair com’ça ? Vers garçon avec vers femme ! mais si c’é com’ça, comment ça fait que dempi temps y’a[24] pas metté yo gnoune à côté l’aut, yo pas trouvé moyen faire pitite?

Eh bien ! yo v’lé fourré mâle avec femelle yo n’en vers créoles. Et pour yo capab’ rivé, yo obligé gâté langue nous. Yo ‘bligé, à tout moment, metté paroles français. Créole comprende ça, c’est vrai, mais c’é pas créole même, mêm’. Ça semblé créole que moune sotte parlé, quand yo v’lé faire’ ou ouèr que yo conné parlé français. C’est ça nous hélé « parlé pointu ».

Yo crère que gnoum fois c’é com’ ça en français, moun ver( ?) pa capab bon de li pa pas gagné mâle mêmé avec femelle.

Mandé yo (si yi conné l’aut’ langue passé par à yo) si Byron, Pope, Shakespeare, Schiller, Goethe, Dante, Japes, Espronce da sans( ?) jamais conné rime mâle avec rime femelle ? Mandé yo li vers français pli bel passé cilà composes yo que mon nommé ?

Yo gagné ça yo hélé « Cadémichiens ». Mon pas ça di(?) nous, bien juste, qui nachon bête ça yé, mais d’après ça mon lire, mon crér c’é gnoun tas de viés mambos, qui té z’auteurs, ou composes, ou l’aut quichose com’ça. Yo vini vié ; yo bouqué travail, yo pas bon pour à rien encor. Ça fait moune fait avec yo, Ça nous même coutume fair’, là bas, avec vié nég et viés z’animaux, yo bail yo « liberté savane ». Mon pas bien sur, mais mon crér c’équichose comm’ça.

Viés corps la yo, yo gagné z est passé yo gros. Ya crér voi pas cousin yo. Yo fourré vié nég yo (plein tabac) n’en tout’ z’affaires z’auteurs, n’en tout’ z’affaires livres. Yo même qui coupé, tranché, jugé tout’ qui chose !

Avec ça, c’é des vrais « goumanache » ; Yo fourré viés baguettes tambour yo n’en culottes. Z’habit galonné n’en dos ; n’épée à côté, chapeau à cornes n’en tete.Yo rassemblé, temps en temps, n’en gnoun grand joupa (ou dans gnoun  parc, mon pas conné qui l’est-ce) et là chacun enfoncé corps li n’en gnoun grand fauteuil rembourré, joug’ temps moune ouér bout’ med yo, gnoun bord, et l’aut’ bord, lunette a yo et tête calé yo, qui semblé calebasse ! Alors, gnoune lévé, et commencé di des bêtises. Les aut’s, yo tout’ prend cabiche, temps en temps, gnoune va tirer bras li ou bien jambe li, liva l’ouvri gnoun z’yeux, mais la torné fermé li tout’ suite et l’a tourné prend ronflé. Yo hélé ça : gnoun « séance de l’académi ».

C’é là, nonc, que yo jugé tot’ z’affaires livres. Yo doué, parconséquent, conné tot ça qui gardé vers, avec rime, mâle et femelle. Eh bien ! annous parier gnoun qui chose ! M’a prend deux gris vers terre. M’a hélé tout’z’auteurs la yo, tout cadémichiens la yo, et m’a dit yo « A là deux vers, di mouin, aç’tor, ça qui mâle, et ça qui femelle ? Yo pas fouti !! (pardon mesdames, mot la c’é bon créole).

Ça qui rivé ? avec tout’ fandangue[25] la yo, vers français semblé gnoun cheval qui n’en savane, avec z’entraves n’en jambes. Vers anglais, allemand, italiens, pagnols semblé cheval qui largué n’en gnoun savane entouré. Quand yo marché tout les deux, qui l’est-ce qui marché pli bel ?

Encor gnoun comparaison : tout’ règles la yo, c’é pour faire calalou la bien douce. Eh bien ! calalou yo douce c’é vrai. Mais yo pas v’lé metté piment, yo di li piqué trop, yo pas v’l’ metté tom tom ; yo di li trop lourd. Di mouin un peu ? pour gnoun calalou bon, vrai, vrai, faut pas piment ? faut pas tom tom ?

He bien ! z’amis faut pas nous quitté yo metté z’entraves ci là la yo n’en langue nous. Faut pas yo vini gâté, commandé la case à nous. Songé, nonc ! cher créole nous, langue maman nous té parlé nous, quand nous mêmes té commencer balbutier quelques mots. Ah ! oui, mon songé (et z’auts di(?) songé con’ mouin), quand, à jouér(?), li ti fair’ mouin chinta en hauts genoux li, pour li tiré conte ba mouin. Et pi, quand sommeil commencé batt’ mouin, li appuyé tête mouin en haut poitrine li et li prend chanté :

« Dodo, cher pitit’ a mouin

Si ou pas dors

Chien marron à maman on

Nous songé ça, di mouin ? »

Ha ! qui côté tout Victor Hugo yo, Shakespeare yo, Byron yo, Pindare, yo, et même, grand papa yo Apollon, va jamais fouti écri quichose qui capab’ sonné douce n’en z’oreilles mouin com fouti chanson ci là ? Marraine qui baptisé mouin ! quand mon tendé li, semblé mon gagné lait maman mouin n’en bouche !

Composes la yo (yo hélé yo « poëtes ») gagné gnoum z’animau, mon pas conné si c’é cheval, mulet ou bourrique. Z’animau-là gagné z’ailes semblé z’oiseau.[26] Poëtes la yo, yo grimpé en haut dos li. Mon pas conné si c’é avec selle ou avec z’apparon ; ou bien si c’é à poil ; Mais pour gnoun raison que m’a dit plus bas, mon crée que c’é avec z’apparon. Gnoun fois yo bien chinta en haut dos li, yo fouti li gnoun coup z’épron, et a là yo parti ! Bête la mounté, mounté, joug li dépassé mogote[27] et la « Grosse roche », li mounté toujours, joug’ li rivé la lune avec z’étoiles.

Pendant l’ pé mounté, papa composé a pé fignolé en haut z’outil là (la lyre) et pi la pé chanté samba, l’a pé parlé, parlé, parlé, joug’ li déparlé, des fois, et personne  pas comprend’ li encore.

Mais mon m’a t’à voudré li conné quichose.

Quand on mounté jusqu’en haut gros morne, on toujours trouvé fait frète. Yo même qui monté mille fois pli haut, yo di trouvé gros frète même, même. Alors yo di porté bon capote, bien chaud. Ensuite yo di prend temps, et mon pas crèr que y’a trouvé « tienda » catalan n’en chemin. C’é pour ça mon crér que yo dois gagné z’apparon avec Céron, pour porté provisions.

Si cheval ou bourrique blanc dada la yo gagné z’ailes, nous mêm’, pauv’ diables créoles, nous pas gagné ça. Gagné crér les qui conné « Mounté Béf »[28], mais ça pas n’en gout mouin. M’a contenté mouin de gnoun piti bourriquet, bien tranquile, et mon va aller bien doucement. Comm’ça, si bourrique la butte, mon pas lé couri risque capé cou mouin. Quand à tout’ z’entraves à yo, zécac ![29]


Nous conné or, z’ami mouin, ça nous doué attend’ di mouin. Agnen qui bien bel. Nic des bêtises, écrits n’en gnoun langue qui va faire nous songé bon temps jeunesse à nous. Si ça ennuyé z’auts, z’affaires z’auts !! Mon va rété, pas moins, bon z’ami et serviteur z’auts                                                                      


                                                                                                                                                                    Compose[30]


Chères amies
,

Vous n'êtes pas sans savoir que les prétendus « auteurs » commencent toujours leurs ouvrages par quelques phrases rassemblées sous le nom de « préface », « avant-propos » ou « observations ». A mon humble avis, ils font cela pour se justifier, expliquer le pourquoi du comment, etc... Alors pourquoi ne ferais-je pas de même ? Si tel est la norme, nous nous croyons bien capable de nous y tenir.


J'ai le plaisir de constater qu'ils sont classés en deux catégories, en rang d'oignons et d'échalottes. Les autres pourraient dire : « Tenez votre chien en laisse ! »[23] Ils diraient ainsi : « Est-ce qu'un vieux sorcier comme moi saura affronter leurs critiques, mon modeste cahier résistera t-il à leurs livres? »


Non, mes chères critiques ricaneuses ! Inutile de me charrier, ma pédanterie n'ira pas jusqu'à faire passer mon petit cahier pour un livre. Mais je reconnais volontiers que « le chien de berger n'a point gagné tant qu'il n'a pas rassemblé son troupeau ». J'en reste là avec mes histoires.

Cette petite causerie de préambule a pour objet d'expliquer comment diable je me suis trouvé dans ces affaires de versification, à l'âge où mes rares cheveux sont blancs et mes jambes tremblantes.


C'est à mon frère, paix à son âme, que je le dois. Depuis son jeune âge, il connaissait quelques vers en français. Un jour, l'idée lui a pris d'en écrire en créole.
 Ces vers, je les trouvais pas mal troussés. Après sa mort, de bonnes amies m'ont priées de redonner vie à ses poésies créoles qu'il aimait tant écrire. Malgré mes recherches, je ne les ai point retrouvées.

Bien des années sont passées jusqu'à aujourd'hui. En fouillant, j'ai découvert au milieu de vieux papiers crasseux, quelques brouillons de vers en créole. Il s'agissait de l'écriture de mon frère, couchée à la mine de crayon et passablement embrouillée. Quel travail se fût pour en déchiffer le contenu! Et encore, j’en ai déchiffré 8 ou 10, mais les autres je n’y suis pas arrivé. Même ceux que j’avais débrouillé, beaucoup de fragments manquaient. Je me suis fait violence à tenter de les reconstituer. Des heures à me  gratter la tête, à frapper du pied, lever les yeux au ciel, suer sang et eau, pour arriver tant bien que mal au résultat présent.

Après avoir liquidé la somme de travail des poèmes de mon frère, une idée a germé dans mon esprit :

« Mesdames, chères belles amies, vous qui affectionnez les vers en créole, pourquoi je n'essaierais pas d'en écrire moi-même ? Ne serait-ce pas le moment de vous les écrire ? ». Certes, de poète je n'ai point le métier ; mais pour ce qui est de la langue créole, personne ne saurait être plus compétent ! Depuis mon plus jeune âge, lorsque je prenais encore la têtée, puis courant la campagne en chemise blanche, j'ai eu coutume de fredonner ceci : « Chers amis, je ne suis point fini, la nation créole, c’est la nation de ma mère ». C’est ma nation et, sacredieu, pourquoi diable je n'écrirais pas dans ma langue ?

Ecoutez-moi bien ! N'allez pas croire que je puisse chanter comme un cordon bleu, point de danger!. Je ne connais pas les astuces en français pour chanter comme avec la "Lyre d'Apollon". Je ne sais manier les outils pour cela, et pour dire vrai, ne l'ai jamais entendu chanter.

Tout cela ne m'empêche pas d'essayer de faire quelques chansonnettes, avec ma modeste banza créole

Ce que j'ai appris de mon frère, comme des autres qui écrivent en créole, c'est de lui prêter autant de considération que celle que l'on porte à la littérature française. Nous nous sommes donc astreints à une série de règles qui sont issues de « L'art de la versification française »[31]. Certains de mes amis m'ont demandé si cela m'avait aidé. Pensez-donc ! Le français est une langue polie et repolie par les siècles, alors que le créole, pauvre diable, est né hier. Il babille encore, c'est une langue jeune qui ni se lit ni s'écrit.

Dans toutes les langues, une poésie existe et pour toutes, des règles la régissent. Ce sont pour la plupart les mêmes, avec quelques particularités ça et là.

On gagne à observer les particularités de chaque langue. Mais de toutes, c'est le français qui est de loin la plus complète. Des règles par ci, des règles par là, en haut et en bas !


Mais dans toutes ces règles, point de sottises ni stupidités. Comme celle-ci que j'affectionne : accorder les rimes en fonction du genre, masculin ou féminin. Dans quelle autre langue trouvons nous cela ? Des vers masculins ou féminins ! Si cela est aussi simple, comment se fait-il qu'en les mettant côte à côte on n’ait pas trouver le moyen qu'ils fassent des petits ?

Fort bien ! On va mettre des genres également dans les rimes créoles. Pour y parvenir, il va nous falloir les priver d'une partie de leur beauté. On est contraint parfois d'adjoindre quelques mots de français. C'est une licence compréhensible, mais nous ne sommes donc plus dans le vrai créole. Cela ressemble alors à une sorte de parler où l'on essaie d'imiter le français. C'est ce que nous qualifions de « parler pointu ».

Nous croyons que si une poésie  fonctionne en français, pourquoi ne pas l'accorder de même en créole?

Demandez-vous si Byron, Pope, Shakespeare, Schiller, Goethe, Dante, Japes, Espronce n'ont jamais accordés une rime mâle avec une femelle ? Demandez-vous également si la poésie française du passé était plus belle que celle des auteurs sus-cités. 


On peut leur reconnaître cela, je les appelle les « académichiens ». Je ne trouve pas leurs règles bien justes. De ce que je lis de leur part, ce sont de vieilles badernes qui se disent auteurs, compositeurs ou quelque chose entre les deux. Je vieillis, fatigue plus vite, mais encore en alerte et pas encore bon à jeter. Moi et eux, ça fait deux. On a le même savoir-faire, mais pour ma part je revendique la liberté que ma langue courre la campagne à l'envi, en compagnie de mes vieux amis et animaux . Je n'en suis pas certain, mais ma pensée est de cet ordre.

Leurs vieux corps se sont engraissés. Je ne crois pas que nous et eux ayons des liens de parenté. Ils ont fourré leur nez dans tout ce qui à trait à la littérature et aux auteurs. Ce sont les mêmes qui coupent, tranchent, censurent tout écrit !


Par dessus le marché, ce sont des gougnafiers, affublés de baguettes de tambour attachées au pantalon, d'habits galonnés, l'épée au fourreau et coiffés d'un bicorne. 
Ils se rassemblent de temps à autre, dans une grande case (ou dans un grand parc dont je ne connais pas le nom).[32] Dans ce lieu, le corps engoncé dans des fauteuils rembourrés, ils passent le temps à pérorer, leurs lunettes bien calées sur leur têtes en forme de calebasse ! Parfois l'un d'entre eux se lève et commence à égrener son discours stérile, sous le regard des autres se lissant la barbe, dans un demi-sommeil ou ronflant ouvertement. On appelle cela « les séances de l'académie ».


C'est à eux qu'il faudrait s'en remettre pour juger les affaires de littérature ? Pour sûr, ils ont la connaissance de la poésie, ses règles de rime masculine et féminine. Soit ! Nous parions être capable de sortir quelque chose. J'en appelle à tous ces auteurs, ces académichiens et leur dit : voici deux vers, maintenant lequel est masculin et lequel est féminin ? Vous n'êtes pas foutu de répondre ! (pardon Mesdames, mais ce mot là est correct en créole).


Que se passe t-il ? Avec tout vos discours fangeux, la poésie française ressemble à un cheval entravé galopant la campagne. Pour ce qui est de la poésie anglaise, italienne, espagnole le même cheval paraît livré à lui-même dans cette campagne. Quand nous marchons côte à côte, qui a la plus belle démarche ?

Encore une comparaison : toutes vos règles, c'est pour rendre le calalou[33] meilleur. Mais vous ne souhaitez pas y mettre de piquant, trouvant le piment trop fort. Pas même un peu ? Pour un bon calalou, ne faut-il pas du piment et un tom tom[34]

Soit, mes amis ! Nous mettrons des règles et entraves çi et là dans notre langue. Mais ne venez pas nous embêter, commander sous notre toit. Songez donc ! 
Mon cher créole, la langue apprise de ma mère lorsque je balbutiais mes premiers mots. Oh que oui ! Je me souviens quand elle me faisait asseoir sur ses genoux pour me conter tout bas des histoires. Et quand le sommeil me gagnait, la tête endormie sur sa poitrine, elle fredonnait :


« Dodo, cher petit


Si tu ne dors pas


Le chien sauvage de maman viendra


Tu t'en souviens, dis-moi ? »[35]

Ah ! Qui de leur Victor Hugo, Shakespeare, Byron, Pindare et même du vieil Apollon serait foutu d'écrire quelque chose qui sonnerait aussi doux à mes oreilles que cette chanson là ? Marraine qui m'a baptisé, quand je l'entend, il me semble que le lait maternel gagne ma bouche !

Leurs composés (ils les nomment poètes), si je les comparais au règne animal, je ne saurais dire s'ils sont chevaux, mulets, bourriques.

Ces animaux là, ils sont ailés. Ce poète, on lui grimpe sur le dos, harnaché d'une selle et d'éperons, ou à crû. Mais pour les raisons citées plus bas, je crois que c'est avec des éperons. Une fois bien assis sur son dos, on lui met un bon coup d'éperon sur le flanc, et c'est parti ! La bête galope, monte, dépasse  le Mogote et la Gran Piedra, continue de monter jusqu'à arriver dans la lune et les étoiles.

Pendant cette chevauchée, papa-composé a eût le temps d'affuter sa lyre. Ensuite, il a entonné les chants du samba, en parlant, causant, éructant des paroles que personne ne pouvait comprendre.

Mais comme on voudra, il sait de quoi il parle.

Quand on arrive en haut de la Gran Piedra, on trouve toujours qu'il fait frais. Moi-même qui suis monté bien plus haut, je me fais à chaque fois la réflexion. Une bonne cape bien chaude sera alors appréciée. Surtout, prenez votre, temps, vous ne trouverez pas en route l’échoppe du Catalan[36] pour faire une halte. C'est pour cela que je dois gagner mes éperons avec Cicéron pour porter nos provisions

Si le cheval blanc a gagné ses ailes, nous autres pauvres diables créoles, ce n'est point le cas. J'aime à croire que nous pourrions monter sur des bœufs, mais je n'en ai pas réellement le goût. Sur ma petite bourrique je gravis la montagne, prenant moins de risque à me rompre le cou. Quand à toutes vos entraves, fi!


Je suis un comédien mes amis, doué pour l'attente. Un agneau qui bêle gentiment. 
Foin de ces bêtises, les écrits dans ma langue créole vont me rappeller le doux temps de ma jeunesse. Si certains n'y trouveront qu'ennui, c'est leur affaire. Nous resterons tout de même bons amis, et moi votre serviteur,

 

                  « Composé » (L’auteur)


 

banza

Détail d’une banza haïtienne, XIXes. (musée de la Philarmonie de Paris)   

 

3. 3. La banza, la lyre créole à Cuba ? (commentaire de Daniel Chatelain)

Yo va conté

Chacha roulé

Tambour ronflé

Banza sonné

Samba chanté

Pour plaisir toué !

(extrait de « Vini n’en Palène », texte complet infra).

 

La comparaison entre la lyre du poète classique Cet la banza du Créole proposant ses vers, en l’occurrence Hippolyte Dandinot, de même que le titre du recueil : « Banza créole » et enfin la mise en situation dans le texte du manuscrit de ce banza mêlé aux instruments connus liés aux plantations des Français de Cuba : sonnailles tchatacha, tumbas (tambours emblématiques de la tumba francesa), tout cela nous semble nécessiter un developpement préalable aux transcriptions qui suivent.

Il y a quelque chose de très inattendu dans ce terme banza, ici considéré par l'auteur né à Cuba comme familier par excellence et qui qui par contre n’apparaît jamais dans la litérature cubaine ou dans les vastes études des multiples instruments de la plus grande des îles Caraïbes. Par contre l’instrument n’a rien d’inconnu dans la colonie de Saint-Domingue, puis dans le Haïti du 19e siècle et en Louisiane. Laquelle a d'ailleurs eu son lot de réfugiés de Saint-Domingue, comme Cuba…

Surnommé le troisième découvreur de Cuba après Colon et le géographe-cartographe Humboldt, Fernando Ortiz a consacré 5 tomes à l’inventaire des instruments cubain, son apport en tant que troisième découvreur étant l’afrocubanité, y compris danns ce domaine musical.

Pas d’entrée banza dans ces 5 tomes, mais deux entrées successives concernant des « Instrumentos pulsativos » ayant des points en commun : « tre de güiro » (type particulier de tres/très) et l’entrée « banjo ». Le banjo est décrit au long de sept pages comme instrument afro-americain de la musique populaire et introduit à Cuba à ce titre. Ainsi apparaît sur les boîtes de cigares cubaines un yankee jouant cet instrument. A propos de l’origine du banjo, Ortiz se réfère à Hearn pour dire : «dans les Antilles françaises on connaît encore le banza, espèce de guitare formée d’une demi-calebasse comme caisse de résonnance, couverte d’une peau unie à un grand manche tirant quatre cordes. » Il mentionne que selon Sachs la banza est une guitare de quatre cordes des Noirs haïtiens. Que dès le 18e siècle Labat décrit une espèce de guitare jouée par « presque tous les Noirs », la description rejoignant celle de Hearn. « Certains, ajoute Labat, apprécient ses harmonies au même titre que les compagnons espagnols et italiens munis de guitare » (ici retraduit de l’espagnol). Ortiz ajoute : "cette guitare n’est rien d’autre que le banju". Dans les origines du mot banjo, aux côtés de banju, bant’you il n’oublie pas banza « venu du Congo ». Il cite enfin l’auteur Chatelain, qui n’a bien sûr rien à voir avec l’auteur des lignes présentes, lequel soutient que le nom du banjo nord-américain vient du mot bantou mbanza, que les étrangers « prononcent banza ou banja ». Quant au changement  du a en o, ajoute Chatelain, "il  est fréquent dans la prononciation des mots bantous, de même que celle des anglophones quand ils parlent une langue romantique" (les différentes traductions sont de nous).

Il n’est pas anodin non plus –et Ortiz ne se prive pas de son côté le rappeler-  que Moreau Gottschalk, louisianais réfugié de Saint-Domingue, intitule banjo une de ses pièces évocatrices des plantations de Louisiane.

En ce qui concerne l’entrée « tre de güiro », Ortiz parle, sans exemple précis, d’un instrument qui aurait les cordes d’un tres (3 cordes doublées) mais dont la caisse de résonnance ne correspondrait pas à l’usage andalou, mais était constituée d’une calebasse… comme la banza (sans que soit précisé toutefois l’usage d’une peau tendue, qui fait de la banza, comme le dit Ortiz pour le banjo "un fils androgyne de corde et tambour").

Quatre décennies après Ortiz, le Centre cubain de la musique (CIDMUC) reprend savamment l’étude des instruments cubains pour faire part de l’état de la recherche, en deux tomes et un Atlas. [37]Dans cette mise au goût du jour disparaissent banjo et « tre de güiro ». Il est facile de conclure que pour les plus savants, on n’a pas connaissance, il n'y a pas eu, de banza cubaine... du moins sous ce nom.

Par contraste, la littérature concernant Saint-Domingue est prolixe : En 1810, un ex-planteur de la colonie de Saint-Domingue, Richard de Tussac, publie un livre intitulé Le Cri des Colons. Une grande partie a été écrite comme une réfutation du travail de l'abolitionniste abbé Grégoire, lequel avait critiqué les attitudes racistes, en partie en célébrant la culture musicale des personnes réduites en esclavage d'ascendance africaine. Ardent défenseur de l'esclavage, Tussac a répondu en arguant que c'était absurde et que la musique produite parmi les esclaves était celle de «barbares», p. 292). Ironiquement, cependant, afin de faire valoir son point de vue, il a offert un témoignage durable du talent artistique de ceux qui fabriquaient des banzas dans les plantations: "Quant aux guitares, que les nègres nomment banza, voici en quoi elles consistent : Ils coupent dans sa longueur, et par le milieu, une callebasse franche (c’est le fruit d’un arbre que l’on nomme callebassier). Ce fruit a quelquefois huit pouces et plus de diamètre. Ils étendent dessus une peau de cabrit, qu’ils assujettisent autour des bords avec des petits cloux (sic); ils font deux petits trous sur cette surface, ensuite une espèce de latte ou morceau de bois grossièrement aplati, constitue la manche de la guittare ; ils tendent dessus trois cordes de pitre (espèce de filasse tirée de l’agave dite vulgairement pitre) ; l‘instrument construit ,ils jouent sur cet instrument des airs composés de trois ou quatre notes, qu’ils répètent sans cesse ; voici ce que l’évêque Grégoire appelle une musique sentimentale, mélancolique ; et ce que nous appelons une musique de sauvages. (Cité par duke.edu).

Avec pareilles conceptions, on ne sera pas étonné qu'Hhippolyte Duadinot s'attende à un certain mépris en faisant de la banza un symbole de la culture créole.

Le naturaliste Michel-Etienne Descourtilz, offre lui aussi des détails à propos de l'instrument dans son volume 5 de sa "Flore pittoresque des Antilles", publisé dans les années 1820, mais basé sur un voyage en Haiti dans les premières années du 19e siècle. Sa description de la banza est insérée dans une partie sur la “courge calebasse.” A propos de celle-ci, il note que les  “Créoles et Noirs” des Caraïbes ont créé des plats aussi bien que “des banza, instrument nègre, que les Noirs préparent en sciant une de ces Calebasses ou une grosse Gourde dans toute sa longueur, et à laquelle ils ajustent un manche et des cordes sonores faites avec la filasse de l'aloe".(Cité par duke.edu).

Sur l’existence de la banza en divers lieux :

- au Surinam : un "bania" construit par un esclave collecté vers 1770 est au Nationaal Museum van Wereldculturen (Pays-Bas).

-       - à Saint-Domingue (colonie française) : l’esclave marron recherché Pompée est décrit ainsi en 1772 :  « …le dit Nègre joue très-bien d’un instrument appelé Banza ». Un autre virtuose figurant dans les chroniques s'appelle Caouet... Il y a aussi un légendaire "Trois feuilles" (motif que certains pense présent dans l'instrument mis ici en illustration). D'ailleur, une meringue d'origine vaudoue Twa fey, où intervient d'ailleurs le banjo, est toujours interprété aujourd'hui : https://youtu.be/H0JYGwhBU3A)

     - - après l'indépendance à Haïti : L’abolitionniste Victor Schœlcher ramène un banza d’Haïti en 1840 donné au musée du conservatoire de la Ville de Paris (reconstitué en 1997 après démontage et stockage prolongé, actuellement dans les collections de la Philarmonie de Paris). Description muséale de 1874 : « Cette sorte de guitare, montée de 4 cordes et d’une forme très pittoresque, est d’un usage général parmi les nègres de Saint-Domingue” (comme souvent à cette période Saint-Domingue, en quelque sorte par habitude, est mis à la place d’Haïti). C'est l'instrument de la photo vue plus haut.


Différents détails de la banza rapportée par Schœlcher sur cette page : https://collectionsdumusee.philharmoniedeparis.fr/doc/MUSEE/0157295


       - En Louisiane :

Dans sa description de Congo square Benjamin Henry Boneval Latrobe, Impressions Respecting New Orleans, Diary and Sketches, 1818-1820,  termine en décrivant un instrument à corde qui pour lui est le plus remarquable des instruments de cette concurrence, dont il dessine par ailleurs deux tambours. Mentionnons qu’à cette époque les Noirs venus de Saint-Domingue formaient une part importante, sinon prépondérante de la population qui se rassemblait à cet endroit devenu mythique dans l’histoire de la musique afro-américaine. Latrobe voit cet instrument, réduit à deux cordes, comme venu d’Afrique et le dessine :

 

banjo de Latrobe

 

 Dans le roman de 1881 d’Alfred Mercier (par ailleurs un créolisant) L’Habitation Saint-Ybars, ou Maitres et esclaves en Lousiane, une scène met en relief un “banza” joué par un vieil africain nommé Ima (cité par duke.edu). C’est une rare mention écrite de la banza au 19e siècle.

 couverture

Par la suite, la banza évolua en banjo aux Etats-Unis, en Jamaïque et en Haïti (abandon de la caisse de résonnance en calebasse pour d'autres matériaux...). En Louisiane, des banjoistes continuèrent d’associer l’instrument dérivé de la banza à des chansons en créole local.

Jusqu’ici nous avons, à propos de la banza :

- un instrument bien repéré dans les iles, en particulier françaises de l’Amérique, très probablement transporté par des réfugiés de Saint-Domingue en Louisiane. Un instrument à quatre cordes. Toutefois des descriptions mentionnent trois cordes de longueur égale et une corde plus petite, trois cordes plus une pourrait-on-dire...

- une autre apparition dans le Sud états-unien anglophone : en Caroline du Sud comme l'atteste l'illustration atribué à John Rose, antérieure à la chute de la colonie de Saint-Domingue.

- la révélation qu’apporte Hippolyte Daudinot, né à Cuba rappelons-le, de la permanence de cet instrument chez des héritiers des réfugiés de Saint-Domingue à Cuba. Sans qu’il en soit fait de représentation graphique, comme c'était le cas de beaucoup d’instruments populaires et/ou d’origine africaine dans ce siècle. Il semble disparaître avec les incendies de plantation et la fin de l’esclavage dans la deuxième moitié du 19e siècle. Avant que nous rendions public son manuscrit, il n'était repéré qu'une seule mention comportant le nom de l'instrument, mention qui pouvait jusque là être prise comme anecdotique : un joueur de banza "haïtien" nommé Lorenzo, un musicien des rues, se fait arrêter à La Havane en 1808 (DUBOIS. 2016). Ne serait-ce pas en fait un réfugié de Saint-Domingue qui cherchait à gagner sa vie avec son instrument?

Le tres, consacré aujourd'hui instrument national cubain, a partié liée avec la famille de la guitare espagnole, c’est indéniable… Mais dans les cas où sa caisse de résonnance a été une calebasse, ce sur quoi nous allons revenir, il a été proche de la banza (et sa voisine?).

Or il se trouve que deux styles emblématique de la musique populaire cubaine naissent au 19e siècle dans les mêmes parages des cafèières des Français à Cuba, dans une paysannerie dont une partie porte le nom d’anciens maîtres français : le son et le changüi
- dans l’actuelle province de Guantanamo avec ses zones changuiseras et ses zones où prospère encore un ancêtre du son, le nengón (ceci dans la partie liée à Baracoa).
- et aussi dans les montagnes et les vallées du Cauto (actuelle province de Santiago), proche d’El Cobre et de Palma Soriano avec leur nengón, leur son montuno et parfois du changüi.

On a aujourd'hui une vision précise de ce que doit être un son ou un changüi, sur le plan de la composition instrumentale. Dans son article sur le changüi, le spécialiste guantanamero Santiago Moreaux donn les étapes de la constitution du genre et insiste que bien après la première phase située vers 1860, "ces groupes étaient constitués avec les instruments à portée de main, sans égard au nombre de membres, des combinaisons instrumentales et la rigueur vocale, puisque la grande majorité avaient une formation empirique et autodidacte. Il est illusoire de penser, étant donné le niveau technique musical des premiers protagonistes du style, qu'un seul changüisero prenne la peine de considérer si le format instrumental était le bon, si les instruments étaient les plus appropriés, s'il s'agissait d'un changüi ou d'un son...

Cependant son rural d’origine (avant qu’il ne s’urbanise) et le changüi ont une caractéristique commune : pour que se forme une fête communautaire de la petite paysannerie utilisant ces styles musicaux, un instrument est indispensable, outre le chanteur (souvent le même à l’époque) : un cordophone, identifié comme le tres, les percussions venant le renforcer selon les possibilités de l’instant et, dans le cas du son, une éventuelle guitare (qui se  fera ensuite indispensable dans les sextetos). Vient aussi parfois le substituer un
cuatro, soit avec le même système de cordes doublées que le tres, mais au nombre de quatre, soit quatre cordes simples. Prenons comme exemple de ce dernier cas le cuatriste révéré à Santiago de Cuba surnommé Rigoberto Hechavarria Ferrer "Maduro", né en 1914 dans l’actuelle province de Guantanamo. Le cuatro à doubles cordes est aussi toujours pratiqué par la familia Valera Miranda, reliée aux plus lointaines origine du son del Cauto.

L’origine du cuatro cubain, instrument minoritaire, est assez mal connue, même de ceux qui en sont les actuels virtuoses. Le chiffre de quatre cordes interroge : et s’il y avait eu un certain moment des transculturations, pour reprendre la terminologie de F. Ortiz, entre tres, cuatro et banza? Faute du repérage jusqu'à cet article d'un cordophone à quatre cordes à Cuba au19e siècle, ce sont des influences d'autres îles hispaniques, sinon du continent, qui ont été invoquées auparavant pour expliquer sa présence en ces lieux. Mais le cuatro cubain ne reproduit pas purement et simplement le cuatro venu d'ailleurs, au moins dans sa technique instrumentale comme pour son accord. Il y a de multiples façons de l'accorder, qui ne sont pas celles "de l'extérieur". Certes Maduro a dit dans une interview des années '80 avoir appris d'un porto-ricain dans une centrale sucrière. Mais le reste du temps il disait n'avoir jamais reçu d'enseignement, que son don lui venait... d'un esprit ("un muerto") familier!

Pour comble de mystère, du premier des interprètes du tres connus au 19e siècle, Nené Manfugás, venu de la zone de Baracoa, qui apporta l’instrument dans les carnavals de Santiago de Cuba en 1894, on ne sait que très peu de choses, mais ont sait au moins qu’il était d’origine « haïtienne » (à cette époque la précision "domingoise" a plus de chance d'être vraie : l'immigration économique haïtienne est postérieure) et que son instrument paraissait étrangement rustique aux trobadores (troubadours) urbains coutumiers de la guitare espagnole.

On apprend, de plus, d'un informateur des enquêtes de terrain du CIDMUC, Ignacio Tabera Pérez "Binicio", la présence à la fin du 19e siècle d'exemplaires de tres "très primitifs" constitués à partir d'une calebasse (la guira galeona, de grande taille qui s'utilise comme corbeille ou accessoire de cuisine), une table de fibre végétale (feuille de palmier royal) et des cordes faites de boyaux de jutia (cf lexique : "z'agouti") ; journal de terrain 1983, Guantanamo, op. cit. p.476). Dans ces parages à cette époque le tres et la banza,sinon le cuatro pouvaient donc prendre à l'occasion d'étranges airs de famille.

Dans le même sens, le musicologue cubain Elio Horovio insiste dans une interview filmée sur le fait que le tres utilisé par le sexteto Habanero dans les années '20 du 20e siècle n'avait "rien à voir avec l'instrument primitif" du temps de Nené Manfugas (un demi-sècle auparavant).

banza dans un cabildo
Dessin de Samuel Hazard, La Havane, années 1860

Une dernière mention est décalée géographiquement par rapport aux observations précédentes. Samuel Hazard (1834 - 1876) donne dans Cuba with pen and pencil une description faîte dans les années 1860 (contemporaine de la période où Hyppolite quitte Cuba), qui n'a sans doute pas suscité l'intérêt quelle mérite. Une fête dans un cabildo du quartier Egido, une fête de Noirs donc, près de la muraille de fortification, signale la présence d'une banza mêlée à des tambours, à La Havane. Elle joue un ostinato (qualifié par lui de "tum-tum") et est clairement décrite comme construite à partir d'une demi-calebasse. Sa description est accompagnée de l'illustration ici présente (pp.196-197, vol.1, édition anglaise de 1928). C'est la deuxième mention d'une banza à La Havane, mais ici formant partie "du paysage", d'une tradition. S'agit-il d'un cabildo de "noirs français" comme il y en a eu deux à La Havane? Impossible de le dire (ce n'est en tout cas pas celui du plus repéré des deux, le cabildo La Francesa, situé dand la quartier de Cayo Hueso). Hazard appelle l'instrument banjo, selon ses propres références et il lui rappelle ce qu'il a vu dans les plantations du Sud des États-Unis. A cette date et cet endroit, difficile d'imaginer une influence extérieure.

Une "idée du banjo" apparaîtra plus tard, à la fin du 19e siècle dans la musique cubaine, une idée et non réellement la chose : la viola qui accompagnait les chants des coros de clave de La Havane avait la silhouette d'un instrument à cordes avec son grand manche enrubanné, mais de cordes il n'y en avait pas, par contre la peau tendue comme sur une banza, oui; c'était une percussion déguisée, propre à échapper aux interdictions de tambours.

Il est possible qu’on ne puisse jamais vérifier s’il y a eu des influences mutuelles entre tres et cuatro d’une part et la banza d’autre part, cet instrument dont tout le monde avait oublié qu’il avait été présent dans des communautés aujourd’hui connues comme haut lieu du changüi et de formes primaires du son, jusqu’à ce qu’apparaisse dans les lignes présentes qu’il faisait partie du paysage culturel d’un planteur de cette zone, élevé par des domingoises attachées à leurs traditions créoles (cf. infra sur les sœurs Brun) et dont le nom de famille, Daudinot, fait partie des noms aujourd’hui courants autour de Guantanamo.

Il y a des relations postérieures entre les musiciens cubains et le banjo.  Des soneros tresistes ou guitaristes cubains ont dû se mettre au banjo, afin de gagner leur vie, pour jouer le jazz des années '20 en Europe et aux USA avant que la musique cubaine soit à la mode. A l'inverse, entre autres exemples, un banjoiste noir venu avec les troupes américaines avant l'indépendance à Santiago de Cuba , "Santiago" Smood est mentionné pour transmettre la technique de son instrument, mais aussi se mettre au tres et jouer avec les soneros au début du 20e siècle à La Havane, où il meurt en 1929...(cf page Santiago Smood sur montunocubano.com)

Au final,l'auteur de ses lignes a été le premier étonné d'apprendre au cours de cette enquête que le "gourd banjo" est toujours pratiqué outre-atlantique, que des vidéos se partagent sur les réseaux sociaux et que la banza fait l'objet de démonstrations à la Philarmonie de Paris dans la salle du 19e siècle.

 banjo

Détail de The Old Plantation, gouache attribuée à John Rose, propriétaire de plantation, Beaufort County, Caroline du Sud, 1785 – 1790


3.4.  Poémes et contes sélectionnés d’Hippolyte Daudinot


Blancs Dada et langue créole          


"Pourquoi pour les créoles ne pas parler créole ?

". Le titre montre bien que l’auteur considère toujours parler en créole, il n’utilise pas le mot local resté habituel "patois" (ou "patuá").

On dirait que l’auteur joue ici d’un effet comique de contrastre entre son créole et ses références littéraires (Boileau…). On ne comprend pas bien son point de départ sur cheval blanc-blanc dada, pense-t-il aux blagues anciennes sur le sujet de la couleur, type "Qu'elle est la couleur du cheval blanc d'Henri IV"? Pure supposition.

Les soulignements sont dans l’original.

Original

Créole haïtien contemporain

Traduction en français

Blancs dada la yo, yo capab di yo drole !

Quand vero[38] yo v’lé compose en langu’ créole,

 

Ou bien capab jouré, com’ça,

Vens (?) la yo va gnoun charabia,

 

Qui pas créole et pas français non pli,

Qui pa Congo, qui pas Calabali[39]

 

Pour dir’ ou vuèr, yo ta di voir

Au lieu de nouér, ça toujours noir

 

Si c’é gnoun homm’, yo va dir’ ou homme

En guise com’, yo va metté comme


Com’ nous jamais yo ta dir’ ou,

Ya pincé bouche et y’a dir vous.


Yo di com ça, gnoun rime do garçon,

L’aut’ rime faut li femme – qui raison ?

 

L’aut jour mon mandé gnoun Anglais,

Di n’en lang’li com’ si en français,

 

Aime tantôt doné mâl, tantôt femelle,

Sans quoi jamais vers la yo pas lé belle.


Li ni, pi li répond : « nen moune »

« N’en toute nachon  c’é français gnoune ».

« Qui n’en vero yo metté z’affair pareille ».

« Gnoun fois vers la donné( ?) bien n’en z’oreille »,

 

« Nous mêm’ pas soucié gnoum piment »

« Coté yo prend li, ni comment »

 

En France, gagné gnoum mouché Boileau,

(Et d’auts encor- mon pas songé nom yo)

 

Qui toujours cherché piti bête ;

Qui bail’ vers français barbouquette

 

Si c’est plaisir yo, yo gagné raison

Z’affair cabrit c’é as z’affair mouton.

 

Pour yo « L’Art poëtique Français

C’é l’Evangil’ – pour nous jamais !

 

Nous mém’, créoles, pour l’art poétique

Et pour Boileau, nous pas lé fouti[40] – gnoum chèque !

 

Anglais yo di, doné tout’ anglais

Français, toujours, faut yo Français.

 

Si Pagnols, toujours, c’é Pagnols

Pourqui Créols pas lé créols ?

 

Blan chwal la yo, yo kapab di yo dwòl

Lè veron yo vle kompose an langaj krèyol

 

Oswa ou pral kapab fè sèman tankou sa

.........la yo va ke nou no bavardaj

 

Ki pa krèyol e pa franse non pli

Ki pa kongo, ki pa Karabali

 

Pou di wè, yo ta di « voir »

Olye pou yo di nwè, sa toujou « noir »

 

Si se ke nou no lòm, yo va di w « Homme »

Nan plas kòm, yo va mèt « Comme »

 

Kòm nou janmè yo ta di ou

Kounye a pinse bouch e kounye nou pral di « vous »

 

Yo di komsa, ke nou rim do gason

Lot rim fot li fanm, ki moun ki dwat?

 

Lòt jou a yo te mande m 'nan lang ke nou angle

Di l 'nan lang angle kòm si li te an franse

 

Mwen renmen bay gason oswa fi

Sinon pa janm la yo pale bèl

 

Li nye, epi li di : « nèn moun »

Nan tout nanchon se franse ke nou

 

Ki nan veron yo antre nan zafè yo

Ke nou no bay nan sans sa a, ke li vin ansanm byen

 

Nou pa renmen ke nou pran pik

Ki kote yo pran li, ni kouman

 

An Frans, ganye ke nou monchè Boileau

E toujou lòt yo pa sonje nonm yo

 

Toujou ap chèche pou ti bèt la

Ki bay nan franse ….......

 

Si se plèzi yo, yo ganye rezon

Zafè kabrit se pa zafè mouton

 

Pou yo, atizay franse powetik

Se levanjil la pou nou janmè

 

Nou menm krèyol pou atizay powetik

Epi pou Boileau, nou pale fou ti ke nou no tcheke

 

Angle yo di, bay tout angle

Franse toujou, ou dwe yo franse

 

Si panyòl toujou se panyòl

Poukisa kreyòl pa kreyòl?


 

« Le cheval blanc », ils peuvent dire qu'ils sont drôles...


Quand les bigleux veulent composer en créole


 

Ou bien se dire capable de le faire à la régalade


Cela peut devenir rapidement du charabia


 

Ni du créole, ni du français


Ni du congo, ni du carabali


 

Pour dire wè, on dira « voir »


Au lieu de dire nwè, on dira « noir »


 

Si ce n'est que de nous lòm, on dira « l'homme »


En guise de kòm, on mettra « comme »


 

Comme nous vous aurions jamais dit
 "ou"

Désormais on se pince la bouche et l'on dit « vous »


 

Ils ont tôt fait de dire qu'une rime est masculine


Et l'autre féminine, qui croire ?

 

L'autre jour, c'est en anglais qu'ils m'ont interrogés


Ils m'ont parlé en anglais comme si c'était mon français


 

En passant du masculin au féminin


Sans jamais parler correctement
I

 

Ils me répondirent :

« Petit gars, de toutes les langues, c'est notre français le meilleur



Seul un ignorant se lançerait dans cette affaire.»


Nous ne somme pas d'accord, cela sonne agréable à l'oreille


 

Nous même ne nous soucions pas que les gens pimentent (leur langage)

Comment le prendre, ni comment

 

En France, c'est sûr que votre cher Boileau


Et d'autres encore dont je tairais les noms


 

Seraient toujours à chercher la petite bête


Qui donnerait son créole pour le français, par ma barbichette !


 

Si tel est leur bon vouloir, alors ils auront raison


Une histoire de cabrette n'est pas une histoire de mouton


 

Pour eux, « l'Art poétique français »


C'est l'Evangile, pour nous que nenni.


 

Nous les créoles avons aussi notre poésie


Mais pour Boileau, notre parlé est un peu fou, je vous fiche mon billet


 

L'anglais pour tout dire, je vous le rend 


En français toujours, nous devons parler


 

Si pour les espagnols, c'est l'espagnol


Pourquoi pour les créoles ne pas parler créole ?



 


près du Taurus
Environs du Mont Taurus ou Toro, « Monte Rus »,  province de Guantanamo


Vini n’en palène / A Palène nous irons



A première vue, on a une romance de tourtereaux dans un cadre champêtre, une vision rousseauiste… Mais ceux qui vont « n’en bois » à cette époque dans cette île, c’est pour se cacher et sauver leur peau noire réduite aux brimades de l’esclavage, un monde où ne sera pas reconnu l’espoir de vivre le couple de son choix. Le narrateur serait donc un fugitif (marron) enfui avec sa belle. Il souhaite organiser des fêtes avec plein de monde, on passerait alors dans un palenque, l’équivalent du quilombo[41] brésilien.

Le paradoxe est qu’un propriétaire d’esclaves, comme Hippolyte Daudinot, soit en empathie avec les aspirations à la liberté de fugitifs.


A cet endroit idyllique, d’espoir de libération, l’auteur donne le nom de Palène : ancien nom de la plus occidentale des trois presqu'iles de la Chalcidique (Grèce). L'auteur a une culture d'helléniste. Il nous l'a déjà prouvé (cf. Hélicon). 
Il utilise l'image de ce lieu lointain comme un éden.

Ce texte est particulièrement évocateur des chants et danses des Noirs des caféières des Français établis à Cuba, dont des éléments seront perpétués dans la tumba francesa : les danse mason et yuba de cette dernière ont été fondées en réunissant des éléments au départ séparés tels le baboul et grayimá / gragement dont il est ici question. Le chacha agité, dit-on au départ sans intention de pulsation rythmique, s’unit de la même manière aux tambours. Le bien manger des mets créoles s’unit aux chants, danses et musique comme indissociable d’un certain idéal de vie.

De même que dans la préface, Hippolyte Daudinot mentionne l’instrument banza comme présent dans cette communauté, ce qu’aucun texte cubain connu n’avait jusqu’ici mentionné. Le simple fait que ce poème cite la banza et que celle-ci donne son titre à l’ensemble du recueil, donne une importance particulière à ce poème au sein de ce dernier.

Le terme bantou Samba, qui figure ici n’est, lui, pas habituel pour les chants afro-cubains, iln’a pas été sélectionné dans l’histoire de la culture populaire cubaine. Mais il a été connu comme synonyme de danse, ainsi un informateur de F. Ortiz nomme à Matanzas un tambour samba ngoma (danse tambour). (cf Instrumentos de la música folklórico-popular de Cuba. CIDMUC. La Havane t. 1 p. 189). Surtout, il se situe dans la tradition du samba chanteur soliste de la colonie de Saint-Domingue, continuée dans la République d’Haïti.


Créole original

Transcription en créole haïtien actuel

Transcription en français

 

Gardiens moutons gardé z’étoiles

Matelots toujours gardé voiles

Soldats bonjour, délivre drapeau

Source toujours, cherché gros d’eau

Mais quant à moué,

La sur la terre

En haut n’en lair,

Et n’en la mer,

Mouin crier victoué !

 

Comment cœur mouin capab content

Quand to metté[42] li n’en tourment ?

Pour bonheur nous, vini n’en bois

Volontés toué pour mouin va loi

Vou vré avec toué

N’en piti coin,

Là bas, bien loin,

Ça m’a besoin,

Toué côté moué ?

 

Nou va chasser cochons marrons

Et zagoutis bien gras, bien bons

Chember cribich’s[43] pour calalou

Planter gombos, bananes et choux

Bonheur s’enoué[44]

Pa toué bel rose,

Et bel quichose

Qui ma compose

Pour plaisir toué.

 

Et n’en joupa n’a fignoler

« Grag’ment », « baboul », nous va danser

Rir’, manger, bouér, et fair’ l ‘amour,

Ça va travail nous tous les jours !

 

Yo va conté

Chacha roulé

Tambour ronflé

Banza sonné

Samba chanté

Pour plaisir toué !

Oui, n’en Palène, vini, vini !

Avec blancs, compte à nous fini !

 

 

Gadò mouton ou kenbe zetwal yo

Maren, ou kenbe vwal yo

Sòlda bonjou delivre drapo

Sous toujou, t'ap chache gwo dlo

Men, pou mwen

Gen sou latè

Anwo nan lè

E nan lanmè

Mwen kriye viktwa

 

Kouman kè mwen kapab kontan

Lè tò mete li nan touman

Pou bonnè nou vini nan bwa

Volonte ou pou mwen va lwèn

Mwen di vre avek ou

Nan piti kwen

Laba chay lwen

Sa mwen bezwen

Jwe w kote m 'yo ?

 

Nou pral ale ak lachas kochon an mawon

E zagouti trè grès

Chache gribich pou kalalou

Plante gonbo, banan e chou

 

Bonnè se mare

Pa ou bèl roz

E bèl bagay

Ki m'a kompose

Pou plèzi w

 

E nan joupa nou a fignoler[45]

Grajman, baboul, nou va danse

Ri, manje, bwe e fe lanmou

Twòp travay nou tou li jou o

 

Yo ale konte

Tchatcha woule

Tanbou ronfle

Banza sonnen

Sanba chante

Pou plèzi w

Wi nan Palènn vini, vini !

Avèk blan yo, nou fèmen kont yo

 

Gardiens de moutons, vous gardez les étoiles 


Matelots, vous gardez les voiles


Soldats bonjour, délivrez le drapeau


La source grossit toujours en ruisseau  

Mais pour moi


Là sur la terre


En haut dans l'air


Et dans la mer


Je crie victoire !


Comment mon âme saurait se satisfaire


Quand les adversités la tourmente


Pour notre bonheur, nous sommes venus dans ces bois


Ta confiance en moi est grande


Tu es vraie avec moi


Dans notre petit coin


Là-bas, bien loin


De cela, j'en ai besoin


Veux-tu jouer à mes côtés ?



 

Nous allons chasser des porcs sauvages


Des agoutis bien gras, bien bons


Chercher des écrevisses pour le calalou


Planter des gombos, des bananes, du chou



Le bonheur s'est noué[47]

Grâce à toi, belle rose


Et la belle chose


Que je viens de composer


C'est à toi que je l'adresse




Et un jour notre cabane nous fignolerons


On dansera le gragement et le baboul

De rire, manger, boire et faire l'amour


Le travail, tous les jours,
c’est  est fini.

Ils raconteront


Au son des sonnailles


Aux roulements des tambours


La banza sonnera


Le samba[48] chantera


Pour ton bon plaisir



Oui, à Palène nous irons, oui nous irons


Avec les blancs, nous en avons finis !



 

végétation Gran Piedra

Environs de la Gran Piedra.

 

Poème non traduit  : Soleil l’amour  (Soleil d’amour)                                            

Lui-même divisé en quatre parties

Piti jour (Au petit matin)

Midi (A midi)

Soleil couché (Au crépuscule)

Minuit (A minuit)

 

Extrait  de « Midi » :

Merci bomghé[49] ! souffrance à moin finie  (Merci mon bon, ma souffrance enfin cesse)

Cœur  mouin content tout plein… (Mon cœur est si content)

Le premier des deux vers résonne comme emblématique du chansonnier des Antilles, bien proche du chant interprété avec succès par Harry Bellafonte.


Fin de « Minuit » :

Original

Français

L’amour, avec jeunesse allé. Com’ça,

N’en case à blancs, tout comme n’en joupa

Lorsque « filloll[50] mourri, commér caba » ![51]

« Chagrin l’amour

Duré touté la vie ;

Plaisir l’amour

Duré mi gnoun seul jour !

 

Avec ma jeunesse, l'amour s'en est allé

Dans les habitations tout comme dans dans les barraques[52]

Comme dit le proverbe : « La mort d'un enfant met fin à toute polémique »

Chagrin d'amour

Dure toute la vie

Plaisir d'amour

Ne dure qu'un seul jour

 

 

Les quatre derniers vers sont une version créole de la romance  « Plaisir d’amour ». Elle est extraite à l’origine d'une nouvelle de Jean-Pierre Claris de Florian, Célestine, qui figure dans son recueil Les Nouvelles de M. de Florian édité en 1784. Mise en musique par Jean-Paul-Égide Martini la même année, elle est initialement connue sous le titre La Romance du Chevrier.

Suit un poème peu lisible pour une transcription : Misèr gâté Vaillant

 

Beauté Ibo

Citation de Virgile en exergue, "Vera incessu patuit dea" : Par sa démarche elle révèle une véritable déesse (Incipit du chapitre 3 "La démarche" du livre cinquième).

Nous nous serions bien passé de transcrire et traduire ce poème, s’il ne témoignait pas de la présence de diverses danses dans les plantations de Français dans l’Orient cubain : mason, babul, congo qu’on devinent policés et élégants qui sont opposés dans leur caractère à ibo et chica zombi, supposés rustres voire sauvages quoique gais et érotiques.

Mais l’humour ravageur, « hénaurrme » dirait-on dire aujourd’hui, d’Hippolyte crée un malaise certain dans sa moquerie d’une femme noire rustre adressé à de « belles dames ». Les préjugés raciaux, lui, fils d'une métisse, ressortent comme dans  aucun autre de ses écrits…

L’association de congo aux danses mason et babul, qu’on connaîtra par la tumba francesa, laisse penser qu’il s’agit de danses cérémonieuses en robes longues pour les femmes, connues à Cuba comme celles de « congos royaux » (congos reales).


Dialecte original

Créole haïtien moderne

Français

Ah mon gagné gnoum bel dom[53] bou

Bel joug'temps li  rend mouin fou
Non! jamais gagné femme belle
Semblé cher dombou mouin zabelle!

Z'yeux li, yo gros passé(?) z'yeux bèf
Nic gardé yo ca ba mouin souéf!
Bouch'a li fend' joug' n'en zoreilles
Dents li yo long m'a di c'é pelles

Tête a li c'é gnoum giromon[54],
Qui gros, poués
[55] et pli plat que rond;
Tout' entouré de barb' pagnoles
En tir' bouchons con
[56]' caracoles[57].

Poitrine a li c'é "dagunate"[58]
(Deux pitons la yo, yo pas plate!)
Nez li pareil gnoun bel patate
Avec deux trous, grand com' trou rat,
E rempli poil semblé dos chat

Mon tendé moune, qui pas sotte
Di : bounda
[59] C'é morn' "mogote"
(Quand li marche, faut ouér ça tremble!)
Deux jambes li, c'é troncs mapou
[60]
Et yo crochi côté genou.

Pieds li, m'a di deux belles gnames,
Pli gros, longtemps, passé pieds femmes.
Et pi yo rond côté l'aut' creux
(Et c'est bagail qui bel n'en z'yeux!)

Quand li marché, la bel commère
Creux pieds li fait gnoum trou en terre
Z'oreill' li grand semblé gnoun coui,
Et quand li ri, li mordé li
Peau li clairé, peau li nouère,
Marraine! autant que tchou chaudière

Bras li, mains, li to toujours prêts, sans gnoun raison, pour fouti (écrit f_) souffets
Voix li pli fort passé l'orage
Qu'a pé grondé la sus nuage.

Ou bien semblé voix vingt taureaux
Qu' pé beuglé n'en fond naseaux

Boundghé conné qui bel quichose
Qu'en Ibo li coutum compose!

Et quand li lévé gnoun samba
Cases tremblé di haut en bas

Com li pour fignoler "mazone",
" Baboul ", "Congo", n'en point personne.

Ha!! quand li bail' "chica Zombi",
Z'yeux tout' garçons pé mangé li.
Gros pieds li voltiger n'en l'air,
Semblé yo t'lé quitté la terr'.

Yo di li sott' - pétét c'é vrai ,
Mais ça ça fait, gnoun fois li gai?...  
.. Mon di gai? - tous les jours pas même
Gagné vinaigre et gagné crème.

Gagné des jours li renfrogné
Et sans raison l'a pé grogné.
Mais, quand li ri m'a di la line 
Qui clairé joug' n'en fond ravine

Semblé tout' moun', quand li dansé
Et que fait chaud, li conné sué.
Alors, l'odeur li - ay! Pitite!
m'a dit l'odeur vié bouc cabrite!

Aç'tor, chers z'amis mouin, mon mandé vous,
C'é pas femme pou faire' les z'auts jaloux?

Mwen ganye que moun bèl fanm bou
Bèl jou ki tan li rend mwen fou
Non! Janmen ganye bèl fanm
Sanble chè fanm bou mwen jezabèl

Zye li, yo gwo pase zye bèf
Nic gade yo ka ba mwen swaf
Bouch a li fand jou ki nan zorey
Dan li yo long m'a di se pèl

Tèt a li se ke moun joumou
Ki gwo,  e pli pla ke rond
Tout entoure de barb espanyòl
An tir bouchon avek karacol

Tete[61] li se "dagunate"
De mòn la yo, li pa plat
Nen an sanble yon bèl patat
Avèk de twou, gwo tankou twou rat
Ak plen ak cheve tankou sou do a nan yon chat

Mwen tande moun ki pa sòt
Di: bounda (mwen ekri b-da nan modesti)
Se mòn mogot
(Kan li mache, we sa bouje)
De jamb li se mapou
Ak jenou lèd

Pye l 'yo, yo sanble de yanm bèl
Nan pifò pye yon fanm se fin vye granmoun
Nan pifò li se anfle, ak lòt bò a kre
Se bagay komsa ki bèl nan zye

Lè li mache, bèl kòmè mwen
Pye l 'yo tankou yon twou nan tè a
Zòrèy gwo li sanble kwit
Men, lè li ri li mòde yo
Ant yon po klè ak lòt nwa a
Marenn! Li se kòm anpil tankou chabon ki sòti nan yon chodyè

Bra l 'yo, men l', yo toujou pare pa fè anyen men fanatik tèt yo
Vwa li pi fò pase loraj la
Ki moun ki vini gwonde anba nyaj yo

Oswa sanble tankou nan ven bèf
Ki moun ki begle anba a nan twou nen yo

Bondye konnè m'ki bèl bagay
Konsènan Ibo koutim!

Men, lè samba yo leve
Lakay yo souke anba nan tèt

Men, asire mason la
Baboul, kongo, pa gen yon sèl rete

Ah! Lè yo bay yon chica zonbi
Ti gason yo ap fikse sou yo
Pye gwo yo ajitasyon nan lè a
Yo sanble yo kite tè

Mwen te di yo sòt, li ka vre,
Men, isit la li fè li byen, kòm ka kè jwaye
Mwen di jwaye? Pa chak jou se menm bagay la
Kòm nou genyen vinèg, nou genyen krèm

Kèk jou nou ap zeklè
Epi nou gwonde pou okenn rezon
Men, lè yon ti kras ....... te di m 'lalin lan
Ki moun ki limyè moute anba a nan ravin lan

Sanble tout moun kan li danse
Ak chalè a fè ou swe
Men, pran sant yo, ouch! Pitit!
Li sanble ke nan yon kabrit fin vye granmoun!

Li se yon tòde zanmi m 'yo, mwen mande ou,
Eske se pa fanm ki fè ou jalou?

Si je peux gagner n'importe quel beau brin de fille
Le jour où il m'en prend l'envie
Non! Je n'ai jamais été attiré par une femme
Semblable à cette jézabelle

Ses yeux sont plus gros que ceux d'une vache
Son regard me révulse
[62]
Une bouche à fendre le jour jusqu'au oreilles
De longues dents comme des pelles

Une tête comme une citrouille
Bien grosse et plus plate que ronde
Toute entourée d'une toison à l'espagnole
Tire-bouchonnée avec ses colliers de coquillages

Sa poitrine c’est "dagunate"
Deux pitons qu'ils sont, loin d'être plat
Le nez semblable à une grosse patate
Avec deux narines comme des trous de souris
Et remplies de poils comme sur l'échine d'un chat

J'entends des gens qui ne sont pas stupides
Dire: un cul
Comme des Mogotes
[63]
(Quand il marche, il faut le voir se bouger)
Ses deux jambes, des troncs de fromager
Et les genoux cagneux

Ses pieds, on dirait deux beaux ignames
Et plus un pied de femme est âgé
Et plus il est gonflé et la voûte plantaire creusée
(Que cela plaise ou non)

Quand elle marche, ma belle commère
Ses pieds font comme des trous dans la terre
Ses grandes oreilles paraissent comme cuites
Et quand elle rit elle les mord
A comparer entre une peau claire et l'autre noire
Marraine! La sienne l'est autant que le charbon d'une chaudière

Ses bras, ses mains, sont toujours prêts à ne rien faire d'autre que de s'éventer
Sa voix de stentor est plus forte que l'orage
Qui vient gronder sous les nuages

Ou ressemble à celle de vingt taureaux
Qui beuglent jusqu'au fond des naseaux

Bondieu, j'en connais un rayon
Sur les coutumes Ibo!

Et quand se lève le samba
Les cases tremblent de haut en bas
Mais pour assurer le mason
Baboul, congo, il n'y a plus personne.

Ah! Quand elles donnent un chica zombi[64]
Les garçons les dévorent du regard
Leurs gros pieds voltigent en l'air
Elles semblent quitter terre

Je les ai dit sottes, c'est peut-être vrai,
Mais cela ça le fait, comme cela peut-être gai
J'ai dit gai? Tous les jours ne sont pas les mêmes
Comme on gagne du vinaigre, on gagne de la crème

Des jours on est renfrognés
Et l'on grogne sans raison
Mais quand elle rit, m'a dit la lune
Elle éclaire le fond de la ravine

Tout le monde se ressemble dans la danse
Et que la chaleur fait transpirer
Mais leur odeur, aïe! Petit!
On dirait celle d'un vieux bouc!

Maintenant, mes amies
[65], je vous le demande,
Ce ne sont pas des femmes à vous rendre jalouse?

 


Compèr Malice et compèr Bouqui           

Compèr bouqui est un corpus de contes transmis par les esclaves à Saint-Domingue.

Ces contes mettant en scènes deux compères existent toujours en Haïti. Le compère complétant compère Bouqui (le bouc) varie : Compèr Malice et compèr bouqui, comme ici, ou compère Bouqui et compère Lapin. Un malicieux (Malice, Lapin) et un berné (Bouqui).

Pour comparer, conte de compère Malice et compère bouqui haïtien : https://www.wattpad.com/295199550-contes-créoles-l%27histoire-de-bouqui-et-maliceIls ont été transportés également à la Nouvelle-Orléans en témoigne la lettre du musicien louisianais Moreau Gottschalk, décrivant sa fascination pour les contes de compèr bouqui raconté par de vieux Noirs venus de Saint-Domingue avec les Moreau) :

« La veillée se terminait ordinairement par les merveilleuses aventures du compère « Bouqui » (le Jocrisse des nègres), que nous récitait pour la centième fois quelque vieux noir de l’habitation. Une singulière particularité des contes nègres, c’est qu’ils sont généralement précédés de certaines formules bizarres, de paroles sacramentelles dont le sens mystérieux nous échappe, mais dont l’origine est évidemment africaine. Avant de commencer, le conteur prononce à haute voix le mot : « Tim-tim » ; l’un des assistants répond gravement : « Bois sec ; »--« Bois cassé, tchou macaque ! » ajoute un troisième, et seulement alors le conte commence. J’écoutais chaque soir avec un plaisir et un intérêt toujours nouveaux, les tribulations de Bouqui, bien que je les susse par cœur ».[66]

Dans « Ainsi parla l’oncle », Jean Price Mars proposait de réinterpréter le personnage de Bouki comme le descendant du nègre bossal, fraîchement débarqué  d’Afrique « dont la lourdeur et la bêtise étaient l’objet de nombreuses brimades et d’impitoyables railleries, « tandis qu’il voit chez ti-Malis la personnification du nègre créole condidéré comme plus adroit et même un peu finaud ». (Prudent).

Ce conte fait 9 pages et nous remettons à plus tard sa transcription.

Au début :

« Tim tim, bois chèche,

Piti bois cassé n’en… con macaque

Poule… voté, mal fini prend »

Il est une fois ponctué de « Zekak ! »

Il ya deux autres protagonistes : serpent et cheval. L’histoire se termine mal pour Bouqui :

« C’est fin Bouqui, li kikribu » (c’en est fini de Bouqui, il est mort)

On reconnaît le mot présent dans la très connue et allègre chanson cubaine « La Negra Tomasa » (un son) : « Kiquiribu mandinga », expression qui signifie « il est mort le mandingue ».

Dans une première partie, Hippolyte met en parallèle les contes créoles de compère bouqui avec les personnages de Robert Macaire et « compère » Bertrand. »

Personnages imaginaires, Robert Macaire et son comparse, cambrioleurs sont apparus pour la première fois en 1823 dans la pièce de théâtre de Benjamin Antier l’Auberge des Adrets. Ces deux personnages sont devenus par la suite des figures classiques du Carnaval français. Puis ils font l’objet d’un film de Méliès avant de réaparaître dans le long métrage « Les enfants du Paradis ».).

Un vers de fin est détaché du texte, comme une morale, entre guillemets :

« Faire coquin pas mal, c’é rend’ compt’ qui mal ! » (C’est mal agir que ne pas punir un mauvais drôle).

 

Nous passerons sur les poèmes et contes suivants : Macaque conné parlé (Un singe qui sait parler), Vapeur, ‘tricité et femme, Mouché Barbe bleu, un longue version de Histoire de Barbe Bleue, La Reine fleurs, Piti Breton tête dur (Les Bretons ont la tête dure, jusqu’à Cuba !). Suit un poème malicieux « Non » femmes, souvent c’é « oui ». Le narrateur fait effectivement dire un ultime « non » à la femme qui n’a que cette seule réponse à la bouche face aux sollicitations succesives du narrateur, mais la malice de la question fait que ce non lui fait dire en fait un acquiescement.

 

C’é Zombi                                                  

Drame. Un mort-vivant (zombi) aux yeux enflammés apparaît à une petite fille portée par son père dans une chevauchée sous l’orage. Le zombi l’appelle et l’enfant meurt.

Dialecte original

Créole haïtien moderne

Français

Qui moun’ qui passé  cou z’éclair,

Si tard la nuit, n’en vent, n’en puie ?

Tête baissé et queu’ n’en l’air,

Cheval la semblé gnoum furie.


Papa qui porté pitit li

Qui cas li même à faire l’orage !

Piti la di li ouér zombi :

La pé crié et fair’ tapage.


Papa ! ou(?) pas ouér zombi là ?

Z’yeux li clairé semblé chandelle !

Mais non, chérié, à pas rien ça !

Fermé z’yeux toué, t’en pri, ma belle ».


« Papa ! Zombi la hélé mouin ! »

« Mais non , c’é feuilles la sus tête ».

Li v’loppé pitite avec soin.

Pauvre papa ! li pas n’en fête !


Enfin, li rivé cas à li.

Vite li couri n’en lumière.

Mais li trop tard. Piti mouri

Seul besoin li, cé gnoun prière !

 

 

Ki moun ki pase kou zeklè

Si na mitan lanwit nan van, nan pli

Tèt anba e ke nan lè a

Chwal la sanble kòm gran kolè

Papa ki pòt pitit li

Ki ka li menm fe loraj

Pitit la di li ou wè zonbi

La pe kriye e fè anpil bri a

Papa ou pa wè zonbi la

Je yo ki limen li sanble tankou chandèl

Men, pa gen cheri, a pa ryen sa !

Fèmen je ou, tanpri manman mwen


Papa ! Zonbi la jele mwen !

Men, pa gen okenn, fèy yo gen sou tèt ou

Pral pran swen ou

Pov Papa ! Li pa nan fèt !


Finalman li egzamine ka a li

Li vit kouri nan limyè a

Men twò ta, pitit mouri

Tout sa ki rete yo dwe fè, li di yon lapriyè

Qui va là sous la foudre qui tonne

Au milieu de cette nuit venteuse et pluvieuse ?

Courbant l'échine et la queue dressée

Le cheval semble furieux

Le père porte l'enfant

Sans faire cas de l'orage

L'enfant lui dit : « Père, voyez-vous le zombi ?»
Ne pleure pas et fais moins de tapage[67]

« Père, ne voyez-vous pas le zombi ? 

Ses yeux luisant ressemble à des chandelles »

Mais non, ma chérie, ne t'inquiète pas

Fermes les yeux, je t'en prie ma belle

Papa, le zombi m'appelle !

Mais non, ces feuilles sur ta tête

T'envelloppent et te protègent avec soin[68]

Pauvre père, ce n'est point sa fête


Quand il peut enfin examiner sa fille

Après s'être hâté vers la lumière

C'est trop tard, elle est morte

Son seul besoin, c'est de lui dire une prière !

 

Fin du corpus.

.

 

Arthez

Photo ancienne d’Arthez de Béarn, lieu d’origine des Daudinot et Dufourcq



4. NOTES BIOGRAPHIQUE SUR LES DAUDINOT BRUN ET LEURS FAMILIERS

Nous sommes partis de presque rien concernant les auteurs, un nom, deux intitiales : P. et H. Puis des mentions éparses de membres de la famille Daudinot dans le travail de Marie José Delrieu sur les archives paroissiales cubaines, aimablement communiqué. La lumière a commencé d’apparaître avec deux courtes pages sur internet de Jacques de Cauna et Hugues de Lestapis centrées sur les Daudinot de Cuba. C’est finalement le travail inédit d’Hugues de Lestapis sur les archives de la famille Lestapis concernant les Daudinot et le sœurs Brun et sa recherches de documents d’Etat-Civil et de presse, le tout transmis par une heureuse correspondance au cours de cette année qui nous a permis de comprendre quelque peu qui étaient leurs auteurs, leurs proches et de raccorder ces éléments au manuscrit et à nos acquis sur les Français à Cuba au XIXe siècle et leur héritage culturel. De ce fait nous allons être amenés dans notre synthèse à faire de longues citations des éléments généalogiques et biographiques rassemblés par notre providentiel correspondant, en y ajoutant des éléments de contexte. Les révélations qu'il fait à cette occasion sur les sœurs Brun, qui apparaissaient jusqu'ici dans l'historiographie locale que par des éléments sporadiques ont un intérêt qui déborde largement le champ de cet article, la réussite sociale et économique d'une telle famille mulâtre n'ayant pas été apprécié à son juste niveau. 

Les Daudinot de Cuba forment une famille française qui a des intérêts à la fois en France et sous le règne de la couronne espagnole, d’abord en Espagne puis à Cuba. A Santiago de Cuba, ils sont alliés aux propriétaires français réfugiés de Saint-Domingue, au départ ceux qui se sont naturalisés espagnols pour ne pas être inquiétés et ainsi exemptés des expulsions de Français de 1809 (en représaille de l’invasion napoléonnienne de l’Espagne). Les investissements à Cuba d’André-Pierre Daudinot commencent d’ailleurs quand la majorité des Français est expulsée (en partie importante vers la Louisiane). Dans cette période, ils sont les relais d’une famille bordelaise fortunée, les Lestapis, tant ce qui concerne l’investissement absentéiste dans les caféières de ces derniers que dans le financement des investissements des Français naturalisés espagnols. Le premier de la lignée des Daudinot qui nous concerne se lie familialement à une famille de réfugiées métisses de Saint Domingue, les sœurs Brun, d’une telle union sont issus nos deux auteurs. C’est pourquoi nous désignons cette famille dans le titre de cette partie comme les Daudinot Brun, à l’espagnole, en ajoutant le nom maternel.

N.B. : nous avons choisi de graisser les noms des personnes qui apparaissent pour la première fois, quelle qe que soit leur importance dans cette histoire familiale.


Le fondateur de la famille Daudinot de Cuba est André-Pierre Daudinot (Bayonne 1782 – Cuba 1829).

Il est lui même fils d’André Daudinot (Arthez de Béarn 1724- Bayonne 1792) et Rose Périssé : le père, marchand de gros à Madrid puis banquier associé revient en France en 1779 avec femmes et enfants (mais son fils aîné prend la suite des affaires à Madrid), il se fixe à Bayonne avec Etienne Moracin (son futur gendre) comme associé (lequel fait faillite en 1798).[69] C’est une famille de vieille tradition protestante.

André-Pierre Daudinot, commence comme apprenti à Madrid en 1802, obtient la nationalité espagnole (donc de fait considéré catholique) et va aux Amériques. Peut-être d’abord à Saint-Domingue, puis Cuba. Il rencontre à Philadelphie, en 1809 Adrien-Pierre de Lestapis, de Mont, près d’Arthez (cousin béarnais) promis à une haute fonction bancaire au Mexique, puis arrive à Santiago de Cuba en 1809. Ce cousin, revenu en France, agent des banques européennes Baring et Hope, va lui fournir des fonds : ils sont associés en 1812 dans la plantation La Soledad (La Solitude), dont le nom laisse supposer une situation géographique isolée, du moins au départ. André-Pierre conduit son cousin à faire de nouveaux investissements dans lesquels il implique également ses deux frères (un alors attaché à la banque Baring à Londres, l'autre associé de la maison de banque Hope d'Amsterdam). Il prospère à Cuba grâce à sa nationalité espagnole alors que nombre de Français ont été expulsés. Lestapis pourrait être considérée comme un recours bancaire des émigrés français dans l’Est cubain (reprenant la fonction révolue des corsaires, qui ont joué ce rôle avant d’être mis mis sur la touche en 1808). Adrien-Pierre de Lestapis prête de grosses sommes au membre le plus important et le plus actif de cette communauté, Prudent Casamajor (naturalisé Prudencio Casamayor), lequel est lui-même coutumier des transactions bancaires et fait des investissement, par exemple, mais ceux-ci s'avérèrent risqués, auprès dun Eugène de Ribeaux. Ils sont tous béarnais, cousins de cousins, en y ajoutant les Dufourcq (lesquels s’allieront à la fois aux Daudinot et aux Heredia). André-Pierre Daudinot est "l’un des rares Français (certes naturalisé) à obtenir un poste dans l’administration espagnole de l’île, comme « capitan de Santa Armonia », privilège qu’il partage avec l’autrement célèbre Casamayor". (H. de L.).

Jacques de Cuna montre l’imbrication des intérêts des familles qu’on pourrait appeler le réseau Casamajor  : « On trouve ainsi dans les premières années du xixe siècle à Cuba aux côtés de Prudent (Casamajor), les Dufourcq, en compagnie de leurs proches parents et alliés béarnais de Casamajor, de Sillègue, de Lestapis, de Majendie, Daudinot (d’Arthez)…, la plupart réfugiés de Saint-Domingue, auxquels on peut ajouter son beau-frère, le créole bordelais Jean Despaigne et son ami gascon de Labastide d'Armagnac, José Delisle. Très proche de Prudent de Casamajor, chez qui il fait adresser ses lettres à Santiago au début de son aventure cubaine, franc-maçon comme lui et son exécuteur testamentaire désigné avec son parent Jean de Sillègue, José Delisle se maintint après la grande vague d’expulsions anti-napoléonienne de 1809 et devint l’une des quatre grandes fortunes de caféières françaises de l’Oriente cubain, avec Casamajor, son gérant Despaigne, qui lui était associé dans la fondation de Santa-Catalina et le cousin germain béarnais, lui aussi naturalisé, Don José Dufourcq… »

La maison de vins de Bordeaux Lestapis frères, fondée en 1818 à la suite d’activités de commerce atlantique, devient par étapes propriétaire absentéiste de six caféières (et de leurs esclaves) ; cette maison acquerra une notoriété dans les grands vins de Bordeaux et sera dirigée par des Lestapis jusqu'en 1990 (les descendants ne sont plus actuellement plus partie prenante de cette maison, dont la marque perdure). Les intérêts économiques des Daudinot et Lestapis à Cuba resteront constamment liés, entraînant des relations avec un caractère familial accentué entre eux.

Daudinot et Casamayor entretiennent chacun une relation avec une de deux sœurs Brun, des réfugiées quarteronnes[70] de Saint-Domingue, avec qui ils ont des enfants. L’un est exécuteur testamentaire de l’autre, ils appartiennent à la même loge maçonnique (loge L’Humanité). La tradition maçonnique sera transmise à la génération suivante, on le sait dans l'exemple d'Hippolyte. Ce sont les planteurs français qui ont diffusé largement les loges maçonniques dans cette partie de l’île. En cela, ils ne faisaient que reprendre l’héritage de Saint-Domingue, où le réseau des loges était associé à la prospérité de l’ex-colonie. Comme à Saint-Domingue, où une moitié des propriétaire provenaient du Béarn et de Gascogne, il y a une articulation entre les réseaux familiaux (cousinages…) et le réseau de soutien franc-maçon. Réseaux qui seront déterminants pour faire venir et intégrer de nouveaux-venus à cette communauté.

Les sœurs Brun de Saint-Domingue étaient au nombre de cinq (dont Madeleine, probablement l’aînée, mère des quatre derniers enfants de Casamayor ; Marguerite, née en 1782 qui donne cinq enfants à Daudinot ; Marie Elisabeth (qui a eu un fils avec Jean-Paul Moracin, neveu et associé d’André-Pierre : le nom de ce fils est Henry Brun) et Félicité.

Les cinq sœurs, plus un un frère, sont enfants d’un certain Jean-Baptiste Brun et de Luce Chaulet, propriétaires à Saint-Domingue dans la deuxième moitié du 18e siècle. Précisément à Petit-Goave. Soit le Sud qui a été le fief du mulâtre Rigaux en guerre contre Toussaint-Louverture (nous en avons parlé dans les notes). Elles sont héritières de trois habitations.

« Elles appartenaient (…) à la frange privilégiée des gens de couleur, libres (par rapport aux esclaves), qui vivait et prospérait (presque) comme les colons blancs. Au point, c’est presque paradoxal, de préférer fuir la révolte des esclaves et le pouvoir noir à Saint-Domingue, pour s’établir dans l’île voisine de Cuba, dépendant de la couronne espagnole. Où il n’est d’ailleurs pas question d’égalité entre les hommes, a fortiori entre blancs et noirs.

Elles y arrivent dans la même période que Casamayor, en 1802-03, avec une jolie réputation de fortune, accompagnées de leur mère. Elles déclarent posséder ensemble deux habitations de café dans la paroisse Saint-Michel à Saint-Domingue, succession de leurs parents. L’une des sœurs, Madeleine, la future mère des enfants (du second lit) du célèbre Prudent Casamayor, a même pu racheter les parts de ses sœurs de la Cascade, la troisième habitation de l’héritage paternel.

Le frère se nomme François, il est resté à Saint-Domingue et a échappé aux exactions des révoltés de 1791. Il a pu conserver sa caféterie (estimée plus tard à 100 000 fr). » (H. de L., inédit).

A Cuba, elles obtiennent grâce à leur rang social la naturalisation par le gouverneur Kindelan (le même qui avait protégé Casamayor, arrivé dés 1798, et avait favorisé l’essor des caféières des Français, dans son projet de développement économique de sa juridiction). À contre-courant de la volonté du moment d’éradiquer les gens de couleur. Elles achètent préalablement une propriété dans la zone côtière de Baconao :

"A Cuba, les sœurs Brun commencent par acheter un terrain (1804), condition préalable à la naturalisation espagnole, qu’elles obtiennent dès 1805. Elles s’intègrent avec une facilité étonnante dans la société coloniale locale, en dépit de leur ascendance « bancale ». Agnès Renault a noté qu’un des fils de Madeleine Brun et de Prudent Casamayor, baptisé le 21 décembre 1805 à la cathédrale de Santiago, avait été inscrit dans le livre des Blancs. La renommée du père et la fortune de la mère ont sans doute aidé. Cet Henri devait avoir la peau qu’il fallait, de moins en moins brune… En 1809, lorsque les autorités espagnoles chassent de l’île les réfugiés français de Saint-Domingue (à cause du coup de force de Napoléon en Espagne), les sœurs Brun partent pour la Nouvelle-Orléans. Elles reviennent dès que possible et retrouvent leurs propriétés" (Id).

Les sœurs Brun sont souvent "présentées comme des femmes d’affaires, propriétaires dans les districts de Baconao en 1804, puis dans celui (réputé) de la Candaleria, où elles ont pour voisins Laurent Mousnier et l’incontournable Casamayor. " (id.)

« Elles achètent, empruntent, hypothèquent, remboursent, achètent à nouveau. Elles épaulent leurs compatriotes dans le besoin, comme ce sieur Lescaille qui a perdu tous ses biens-fonds à Saint-Domingue, dont elles font un économe et un tuteur. Agnès Renault, qui a eu accès à de nombreux documents sur place, indique que leur maîtrise de l’écrit est « assez sommaire ». Elles savaient au moins compter.

En 1807, selon les relevés d’Adriana Chira, les sœurs Brun possèdent la quatrième plus grande plantation de café du village de Limones, une des régions caféières qui connaissent alors la plus forte croissance. A Candelaria, avant 1825, elles ont quinzaine d’esclaves,abrités dans cinq cases (A. RENAULT). En 1830, grâce aux fonds provenant de l’indemnisation des colons expropriés de Saint-Domingue par Charles X (elles étaient ayants droit de leur père et frère), les sœurs Brun disposent de liquidités, qu’elles injectent dans leurs entreprises.

A la fin des années 1830, Marguerite Brun, tenue comme « la plus entreprenante des cinq sœurs », possède 84 esclaves et deux plantations, et vit sur sa propriété à Limones. Dans les années 1850, elle a commencé à se diversifier dans le sucre et à étendre ses plantations dans la région de Santa Catalina, qui a été intégrée à une juridiction distincte dans les années 1840 (Saltadero / Guantanamo). Avec 157 esclaves toujours à Santiago, Marguerite Brun demeure longtemps le troisième plus grand propriétaire d’esclaves dans cette province.

Intimement liées à Casamayor et à Daudinot, le second partenaire du premier depuis au moins 1814, les sœurs Brun ont pu bénéficier de leurs soutiens respectifs. « Comme Hilario Sillègue, explique Adriana Chira, elles avaient depuis longtemps compris que pour rejoindre l’élite, il est essentiel de trouver des mécènes qui puissent les protéger économiquement et politiquement. Les liens de parenté ont constitué une ressource utile pour l’expansion de leurs affaires ». On connaît ces familles « en réseau» : Casamayor, Dufourcq, Heredia, Daudinot, Moracin, Lestapis… tous ces gens-là, plus ou moins apparentés, sur place ou depuis la métropole, ont des liens avec l’une ou l’autre des sœurs Brun.

"Comme les autres propriétaires de couleur (même éclaircie), les sœurs Brun apparaissent comme marraines de très nombreux enfants d’esclaves nés dans leurs propriétés. 32 fois entre 1814 et 1821. Pour les bénéficiaires de cette marque d’attention, il pouvait en résulter des avantages sur le plan de la hiérarchie basée sur la couleur et le statut.

De manière générale, accueillies à Cuba comme des gens de couleur, les sœurs Brun vont acquérir tous les privilèges associés à la blancheur de peau. En 1842, à sa mort, Félicité Brun a droit à sa mention dans le registre paroissial réservé aux Blancs. Depuis le début des années 1830, Marguerite Brun était appelée « Doña Brun » par les fonctionnaires locaux. Un « titre » de courtoisie qu’elle veillera à conserver dans tous les documents officiels à partir de cette date. Vers 1850, c’est une propriétaire importante de la région de Tiguabos-Gantanamo. On la traite comme telle, avec déférence.(…)

Outre la gestion de plantations pour ses cousins de Béarn, Andreé-Pierre Daudinot développe ses propres activités. Le 24 juin 1815, un courrier d’Henri Fournier, négociant et consul de France à Philadelphie, informe son ami Lestapis que l’exploitation de Daudinot (la Marianne ?) est florissante et qu’elle vaut entre 35 et 37 000 dollars. Entretemps, il a fait venir à Cuba tous ses neveux Moracin, cinq garçons, fils de sa sœur Bernardine Daudinot et d’Etienne Moracin ». (id)

André-Pierre apparaît comme témoin du premier mariage de Domingo de Heredia, planteur venu de Santo Domingo,  le 2 mai 1817 à El Caney (Cuba) avec Geneviève Yvonnet, mère de quatre enfants de Domingo.

Marguerite Brun (Saint-Domingue 1782 — Bordeaux 1874), mère des enfants d’André-Pierre Daudinot (Prudent, Adrien, Sévère, Hippolyte et Luce) ne s’est jamais marié avec son conjoint « craignant peut-être que la demande de mariage soit rejetée en raison de l’ascendance africaine connue des sœurs Brun » dit Adriana Chiara. Ou, plus vraisemblablement, « Marguerite Brun voulait-elle garder le contrôle de ses propres affaires entreprises qu’un mariage aurait mis en péril, les femmes mariées devant alors obtenir la permission de leur mari pour conclure un contrat », suggère Hugues de Lestapis. Malgré cette absence de mariage, le certificat de décès de Marguerite Brun découvert par Hugues de Lestapis la fait apparaître comme épouse d'André-Pierre. Cette situation nous justifie à désigner les enfants d'André-Pierre et Marguerite sous la double appellation Daudinot Brun, selon l'usage espagnol pour les noms de famille.

A partir de 1823, André-Pierre confie ses deux aînés à son cousin, cadet des Lestapis à Bordeaux pour qu’ils y fassent de bonnes études, dans l’établissement réputé de Sorèze, avec de solides bases classique et l’aprentissage du latin. Ils y resteront jusqu’en 1830.

Mais André-Pierre meurt brutalement en 1829 à 47 ans, dans des circonstances inconnues, voire mystérieuses. La plantation La Soledad est récupérée à bon prix par la Veuve Brun.

Les quatre fils Daudinot, Prudent, Adrien, Sévère et Hippolyte (le cadet), étaient nés entre 1812 et 1820. Le cadet est Emile Hippolyte Daudinot, à l’état-civil, il sera toute sa vie nommé par son second prénom. Il est probable que la fratrie ait vécu ses premières années à La Soledad.

Prudent, l’aîné, avait reçu son prénom en hommage à Casamayor. Les frères avaient entre 17 et 9 ans à la mort de leur père, une partie d’entre eux au moins faisant  leurs études en France à ce moment.

La fratrie comporte aussi une fille, Luce. Luce Daudinot (qui apparaît aussi comme Lucie) épouse un Louis-Michel Dufourcq au Caney, près de Santiago, en 1852. El Caney, très proche de Santiago de Cuba, est son lieu de naissance. Peut-être en est-il de même pour ses frères. Il y a un  lien familial entre les Dufourcq et la famille Girard par le mariage entre Jean-Joseph Dufourcq et Sophie Girard y Rey (1839). Ainsi les Daudinot sont liés à Casamayor d'une part et sont proches d’autre part des Heredia Girard, Louise, la mère et Léocadie, la fille aînée en premier lieu.


Les Dufourcq, viennent d’une famille noble d’Arthez, qui a abandonné (en principe) sa particule à la Révolution française.Dans plusieurs des familles de ce réseau béarnais à Cuba nous sommes proches de la petite noblesse du Béarn, la même dont provient le mousquetaire Athos du roman du quarteron domingois Alexandre Dumas...

La fratrie Daudinot née à Cuba est française et béarnaise, mais civilement espagnole, du côté du père, française domingoise du côté de la mère, métissée  et héritière du créole de Saint-Domingue. Prudent et Hyppolyte manifestent leur maîtrise de ce créole appris dès la petite enfance et leurs connaissances des contes domingois (compère bouqui…) et autres traditions créoles (conjuration de mauvais sort nommé « ouanga »). Ils le lient à leurs connaissance intime de la culture classique européenne (fables de La Fontaine, Virgile, auteurs prestigieux anglais et allemands…) et aux règles de la versification du français. En cela leurs références sont les mêmes que celles de la destinataire du manuscrit d’Hippolyte, Léocadie « veuve Raoulx ».

Si peu lettrée soit-elle, Marguerite entretient une correspondance régulière avec les Lestapis et leur confie, à sont tour, ses autres fils. Nous avons affaire à une propriétaire mulâtre enrichie et active. Mais c’est la même personne qui transmet les traditions orales domingoises à ses enfants, la proximité de ses sœurs créant une petite communauté propre à entretenir cet héritage culturel commun.

L’étude inédite de la correspondance de la Cie Lestapis avec les Daudinot-Brun faîte très récemment par Hugue de Lestapis, (en fait uniquement les lettres « sortantes »)  donne de nouvelles informations sur la fratrie Daudinot :

Février 1832, Sévère Daudinot, le troisième par ordre de naissance de la fratrie (né en 1818), est à Bordeaux, , mais pas collégien à Sorèze contrairement à ses aînés, « il est pensionnaire à Bordeaux chez un certain M. Worms dans les années 1830. Hébergé le reste du temps chez Pierre-Sévère Lestapis, 10 pavé des Chartrons. Le 15 novembre 1836, ce dernier fait pour lui une demande de passeport pour « aller à Santiago de Cuba rejoindre ses parents ». Sévère est présenté comme étudiant, natif de Santiago, et son portrait signale un « teint brun ». Des documents postérieurs décrivent le cadet Hippolyte comme blanc. Les différences de couleurs ayant leur importance dans cette société, les différences d’aspect physique entre les frères ont pu jouer leur rôle dans leur destin respectif, même si la fortune gommait bien des différences.

Début 1834, Adrien et Hippolyte sont aux Etats-Unis. Hippolyte n’a que quatorze ans. Adrien, qui a gâché son temps d’études bordelaises, est alors employé chez BC & N. Lestapis écrit à sa mère qu’il souhaite à Adrien du succès, « après tout le temps qu’il a mal employé en France ». A ce moment, Prudent est employé dans une maison de négoce à Santiago de Cuba, peut-être Brooks.

Début 1837, Sévère est à Cuba après deux ans passés en France. En juin 1837, il semble que les Daudinot caressent le projet « de venir s’établir en France dès que possible ». C’est le moment où José Dufourcq, déjà cité, organise un pareil projet. Hippolyte, 17 ans, est fraîchement revenu à Cuba. Il est question d’un séjour pour lui de deux ans en France, pour ses études. Mais à 18 ans il est employé dans les mines d’El Cobre. Dans ce premier emploi, il est tentant d’imaginer la main secourable de Casamayor, qui avait relancé les activités minières sur place. C'est un moment particulier pour cette mine dont l'exploitation a été confiée à une société anglaise, ce dont profite des militants abolitionnistes anglophones de diverses mouvances protestantes pour s'y introduire. La nationalité des capitaux de la compagnie n'empêche pas que des hauts cadres y soient français, comme en a témoigné Samuel Hazard.


El Cobre
mines del Cobre
Hacienda

Illustrations : Samuel Hazard "Cuba a pluma y lapiz" (édition en español), années 1860. 1. El Cobre, 2. Les mines d'El Cobre, 3. Hacienda en montagne (Yateras)


Contexte : 1838, application de la loi d'abolition de l'esclavage en Jamaïque (décrétée en 1833).

Les documents nous offrent peu de renseignements sur la formation scolaire d’Hippolyte, contrairement à ses frères. Mais ses écrits montrent qu’il a acquis une solide culture classique, française et latine, étendue aux grands auteurs de langue anglaise et allemande.

Adrien rentre à Cuba auprès des siens, s’établit comme planteur de café. Vers 1840, il s’occupe des propriétés de ses cousins Casamayor. Les propriétés de Casamayor qui apparaissent dans le document consulaire de 1843 sont la caféière de Bellevue, Bellavista pour les Espagnols (140 carreaux, 98 esclaves) et la plantation sucrière de La Folie (190 carreaux, 100 esclaves).

Au début des années 1840, Prudent gère avec sa mère la caféterie familiale la Soledad et Sévère gère la caféterie Sainte-Luce. Cette exploitation de belle taille (210 carreaux, 93 esclaves) est désignée sous le nom de Luce  (Luce comme Luce Brun la grand-mèremère ou Luce Daudinot ?) dans l’inventaire français de 1843. La Soledad est-elle restée dans le giron familial ? Dans ce même inventaire une propriété La Soledad est enregistrée au consulat de France, elle est aux mains d’un J. B. Manet de 400 carreaux et 120 esclaves, à ce moment une cotonnerie. Vente? Association? Hasard d’appellation?

Le père Daudinot est de nationalité espagnole, ses enfants nés à Cuba aussi. Ainsi les Daudinot ne figurent pas à cette date dans les propriétaires ruraux français déclarés au consulat de La Havane.

Après la mine, Hippolyte va s’occuper d’une petite exploitation, où il réside au moins jusqu’à ses 41 ans.

La famille alliée Moracin a investi également dans les plantations de cette région. Théodore Moracin, oncle d’Hippolyte, possède une petite caféière  de 20 carreaux, La Romanie, avec 25 esclaves. Mais aussi une nettement plus grande Mariane avec 100 careaux et 54 esclaves (1843).

La France abolit définitivement l’esclavage dans ses îles en 1848. Les Français qui continuent à pratiquer  le système de la plantation assis sur l’esclavage sur d’autres territoires riquent en principe de perdre leur nationalité. Dans la pratique, il n’y aura aucun zèle à ce sujet.

Au milieu des années 1850, "Adrien Daudinot supervise ce qu’il reste des propriétés de café Lestapis autour de Santiago et de Guantanamo. Elles étaient au nombre de six vers 1850. Il en sera le dernier « gérant », quarante ans après son père André-Pierre Daudinot." (H. de .L.). Parmi les propriétés « Lestapis et Cie », le document consulaire de 1843, qui nous paraît incomplet sur la propriété des Français ou considérés tels, n’enregistre qu’une propriété : La Caroline, (120 carreaux, 79 esclaves). Il y a toute chance que le « et Cie » comprenne au moins un des Daudinot, sans préjudice d’un de leurs cousins. Très curieusement, selon la coutume cubaine de nommer les esclaves d’après le nom de leurs maître, le nom de Lestapis sera transmis à certains de ceux-ci, avec quelques transformations, alors qu'aucun des Lestapis ne fera la voyage à Cuba! Un composé de tumba francesa « Lestapí » est repéré pour avoir composé un chant relatant la répression sanglante  contre les Insépendants de couleur. De nombreux "Lestapié" ou "Lestapier" de la province de Guantanamo semblent être les descendant des dotations d’esclaves Lestapis, le mariages entre descendants d’habitations proches aboutissant par exemple à des Daudinot Lestapié.

La richesse produite par les caféières des Français favorisent l’émergence d’une nouvelle ville dans les années 1830 et 1840. La juridiction de Saltadero (Guantanamo) devient autonome par rapport à celle de Santiago en 1943. Le premier maire de la ville en 1847 sera un Français Laurent (Lorenzo) Jay (il possédait à cette époque une sucrerie de 300 cavaleries et 140 esclaves). Mais il y a une répartition de fait à ce moment : les Français participent aux assemblées tout en restant établis dans leur montagne, tandis que les Catalans régissent les commerces dans le ville et que le reste de la population urbaine est espagnole. On parle encore dune population urbaine inférieure à mille habitants : 290 blancs, 498 libres de couleur et 125 esclaves. En 1867, Jules Raoulx, mari de Léocadie, appellera encore la nouvelle cité « le bourg » (celui où se fait le cpommerce de la production, par l’intermédiaire des Brooks). Mais une véritable ville se formera rapidement, où des investissements de Français dans les lieux sructurants (église, places etc) joueront leur rôle.

1855, Prudent Daudinot est en France, pour prendre les eaux. Son état l’exige. A 43 ans, il connaît des problèmes de santé. Pierre Sévère de Lestapis écrit à Marguerite Brun : « Je savais par d’autres voies que vos affaires avaient prospéré, et c’est ce que votre fils m’a confirmé. Je vous en félicite de tout mon cœur, ainsi que de l’union parfaite qui paraît régner dans votre famille ».

Théodore Moracin (Michel Théodore à l'état-civil) est associé à Domingo de Heredia et Eugène Ribeaux pour la fondation d’une plantation nommé Cuzco sur les pentes de la montagne nommée Taurus, Toro ou Monte Rus[71], nom transformé selon les locuteurs et le passage du temps, non loin d’un Mont Liban. Le rapide épuisement des terres des caféières conduisait les planteurs à chercher de nouvelles terres vierges à déboiser, immédiatement fertiles, dans les sierras du Sud-Est cubain. Une étape est la conquête des terres autour de la Gran Piedra, suivie de celle du Mont Taurus au Nord-Ouest de Saltadero (future Guantanamo) où la famille Heredia Girard est pionnière et motrice. Le dernier effort, vers 1860 pour sauvegarder le taux de profit, sera la mise en valeur de la zone de Bayate à proximité du Taurus, à l’Ouest de celui-ci.

cartes

Cartes établies par Alain Yacou, avec deux extensions successives des caféières de Santiago et la première extension des cafèières dans le démembrement du hato de Santa Catalina.

 

« À partir de 1858, Adrien est le nouveau responsable de la surveillance de la dernière habitation Lestapis à Cuba, la Marie-Louise située sur le Mont Taurus. Il a succédé à un sieur Lavergne, neveu de Théodore Moracin, qui lui-même avait endossé le rôle en 1847, succédant aux deux frères Dufourcq et plus lointainement à… André-Pierre Daudinot, son père. » (H. de L., inédit)

A la fin de la mise en valeur du Mont Taurus, chaque membre de la fratrie Daudinot a réussi à être propriétaire, y compris Hippolyte, ce qui lui permet de fréquenter Léocadie Heredia Girard et son mari Jules Raoulx, l’administrateur de talent chef de file des planteurs des flancs de cette montagne. Ce n’est pas pour rien qu’il y ait des allusion a ce lieu Monte bèf, soit Monte Toro ou Taurus dans son « Piti causement »…

Cette prospérité facilite les voyages : « en 1859, Sévère et Hippolyte Daudinot sont en Béarn, à Mont chez Joseph Dufourcq. Juste un passage car en 1860 Hippolyte est à Santiago » (H. de L.). Cette année là, Hippolyte correspond avec  la Cie Lestapis à propos de deux de leurs possessions de terres et une possibilité d’extension sur des terres appartenant à Ch. Speecht (Specht pour l’ambassade, nom qui deviendra localement Speck par la suite), et nous avons la mention de la venue en France d’Adrien au bout de trente ans.  La Cie Lestapis revient sur ce projet de nouvelle acquisition pour agrandir La Mathilde du fait des événements américains, qui commencent à faire douter sur des investissements basés sur la main d’œuvre esclave : « Ce qui se passe maintenant aux États-Unis étant de nature à donner à réfléchir avant d’engager de nouveaux fonds dans votre île », ce qui n’empêche pas La Marie Louise d’avoir des revenus prometteurs pour l’année en question. Hippolyte est toujours à Cuba en 1861, année où s’interrompt sa correspondance avec Pierre-Sévère de Lestapis, lequel meurt l’année suivante.

Prudent est est encore planteur à Cuba à la fin des années 1850, avant un certain succès, semble-t-il. Mais’aîné de la fratrie, le premier à écrire en créole, ne fait pas de vieux os et meurt vers 1860.

En 1963, les autres frères ont des encore des projets prometteurs en tant que planteurs : lettre de Jules Raoulx à sa belle-mère Louise Girard en 1863 (sûrement écrit en français, mais ici retraduit de l'espagnol) :

"J'ai une très bonne affaire en vue; il s'agit des terres de Bayate qui sont vendues et que les habitants du Taurus [c'est-à-dire lui et ses voisins] sont déterminés à acheter comme dernier recours des plantations de café. Nombreux sont déjà ceux qui pensent à y établir de nouveaux établissements. Il semble que ce soit une magnifique vallée de terres aptes pour toutes sortes de cultures. Les Daudinot sont très excités ... " ("Cafetales y vida criolla: la familia Heredia-Girard en el oriente cubano" HERNÁN VENEGAS DELGADO. Catauro n°18. 2008. La Havane). Jules Raoulx n'a finalement pas acheté la terre de Bayate et probablement les Daudinot, privés de ce soutien non plus. Cependant Bayate est toujours aujourd’hui connue pour ses cultures de café, et d'autres français y ont investi dont (plus tard?), dont une des branche cubaines des béarnais Bénégui.

La première guerre d’indépendance cubaine déclenchée en 1868 aura de lourdes conséquences chez les propriétaires des plantations de café déjà mises à mal par la concurrence brésilienne. Elle intervient à la fin d’un processus de remise en cause internationale de la plantation esclavagiste. En principe ces propriétaires sont hors-la-loi vis-à-vis de la France depuis l’abolition de 1848.

La guerre civile aux Etats-Unis avec l’enjeu de l’abolition de l’esclavage dans les Etats du Sud avait déjà annoncé la fin du système de la plantation reposant sur l’esclavage. Les Français est leurs descendants ont des relations anciennes avec un des Etats du Sud, la Louisiane. Celle-ci doit mettre fin à l’esclavage par une loi en 1865. Des planteurs francophones quittent cet Etat, sinon le continent. La correspondance de Jules Raoulx, montre son inquiétude sur ce que signifie ces événements sur l’avenir des caféières cubaines. Inquiétude qui a toutes les chances d’être représentative de ses alliés en affaire. Lettre à Félix Dufourcq  (à Bordeaux), 16 mai 1965 : « Les événements qui se succèdent aus Etats-Unis nous tiennent ici dans une grande inquiétude, nous sentons que notre avenir est très compromis, tout est cependant bien tranquille ici, le mal ne peut venir que de l’extérieur ».

Dans une lettre que Marie José Delrieu date du 4 mars 1868, Jules Raoulx écrit à Louise Girard (à La Fortune): « Tout le monde abandonne notre quartier ; le Potosi lui-même ne pourra pas tenir bien longtemps ».

Depuis le 27 décembre 1968 s’applique sur les territoires gagnés par les insurgés le décret d’abolition de l’esclavage de Carlos Manuel de Cespedes. Les troupes espagnoles défendent les plantations, que ce soit pour des raisons tactiques ou la demande des propriétaires qui ont fait le choix du maintien de ce système dans le cadre de leur alliance avec la monarchie espagnole depuis sept décennies. Les caféières montagnardes deviennent des cibles militaires des insurgés. En mai 1969 une quinzaine de caféières sont incendiées autour d’El Cobre et cette zone passe aux mains des insurgés fin novembre. Au même moment est une caféière est incendiée à Ramón de Las Yaguas (de Mme Vve de Durade). L’incendie de Bayamo par ses propres habitants pour éviter qu’elle soit prise par les Espagnols en janvier 1969, marque fortement les esprits. En décembre 1870, l’attaque des rebelles sur Tiguabos se solde, selon les dires du lider Maximo Gomez par l’incendie de 200 maisons (il se peut qu’il exagère) et aussi celui de la sucrerie Santa Ana de Griñan et les caféières Reconpensa, San Alejandro et Candelaria. Soit, sauf erreur la caféière historique des sœurs Brun et des fils Daudinot. A la suite, décrit un journal havanais, beaucoup de propriétaires de cette zone « pacifique … ont abandonné leurs fermes et viennent se mettre à l’abri dans la ville (de Santiago) avec le petit nombre d’esclaves de leurs dotations qu’ils ont pu sauver ». [72]

De plus, la zone du Taurus devient in théâtre important de la guerre entre indépendantistes et le pouvoir espagnol. Précisément elle devient la base d’opération de Maximo Gomez et Antonio Maceo. « Le 1er février 1871, on évoque dans le Boletin mercantil de Puerto Rico les ravages de la guerre entre les insurgés cubains et le pouvoir colonial espagnol. Il y est question de la cafetal de D. Adriano Dandinot (pour Daudinot), qui a été brûlée par les « rebelles » (H. de L., inédit).  C'est notre Adrien. Le 11 mars 1871 jules Raoulx écrit de France aux Brooks, négociants de sa production : « …toutes les nouvelles qui nous viennnent de Cuba nous portent à croire que l’insurrection est terminée, je vous en félicite pour vos intérêts. Quant à nous pauvres caféiers, je ne me fais aucune illusion, tout est bien fini pour nous ; nous végèterons encore quelque temps avant de nous éteindre tout à fait ». Brooks fait le point sur les ventes des denrées du Potosi le 23 août 1871 et dit à Jules Raoulx que « vers le 4 courant, les insurgés ont fait une descente sur le bas Taurus et voici la liste des habitations que l’on suppose avoir été détruite par eux ; Indiana, Oasis, Buena Vista, Olimpo, Elisée, Santa Maria del Cuzco, Eldorado, Luisa, Ste Isabelle, Los Hermanos, Ave Maria, Zephire, Alma, La Soledad, El sitio, St Etienne, Dos Amigos et Romanie. Les habitations qui n’ont pas été détruites sinon (?) abandonnées en conséquence du sinistre précédent sont « Monte Alto », Potosi, Emilie, Ana Matilde et Mon Plaisir ». La Soledad sauvée des flammes est-elle bien la propriété qui fait la continuité du destin des frères Daudinot ?  Brooks ajoute que la situation n’étant plus tenable, Potosi a été évacué et demande à son interlocuteur présent en France « Que faire des nègres ? ». Il lui sera répondu : « Vendez nègres sans exception, Chaumière aussi » (Chaumière : une propriété secondaire par rapport à l’imposante Potosi ; en 1843 cette cotonnerie était au nom d'Isidore Bayeux et y travaillaient dix esclaves).


L'Ana Matilde citée dans le précédent paragraphe doit être "la Matilde" qui a été attaquée postérieurement et est une des prises dans lequel s'est illustré l'indépendantiste descendant de Français Flor Crombet (cf notre page sur Flor Crombet).


chaise à bascule

Hippolyte Daudinot a probablement connu le confort de ces chaises à bascules (localement "balances") originales ramenées de Cuba par Jules Raoux et son épouse Léocadie Heredia Girard (Remerciements à Marie José Delrieu pour m'avoir autorisé à prendre la photo).

Sans doute à la suite des de ces circonstances de la première guerre d’indépendance, à moins qu’il ait pressenti la ruine de leur modèle économique et se soit rapatriés avant, le planteur Hippolyte  apparaît de manière surprenante comme « dentiste rue du Champ de mars » à Bordeaux en 1874 (actuellement rue du professeur-Demons). Un autre document, sorte de fiche très succincte, confirme bien un Hippolyte Daudinot « docteur » et surtout membre de loges maçonniques à Bordeaux dans les années 1872-73. Hugues de Lestapis a récemment découvert que la mère de la fratrie, Marguerite Brun est également venue en Fance, elle qui n’y avait jamais vécu. Hippolyte doit être son soutien. Elle s’éteint le 4 mai 1874 à Bordeaux à l’âge de 92 ans, l'acte de décès faisant foi.

Hippolyte a récupèré et sauve de l’oubli une petite dizaine des fables et poèmes en créole en piteux état dans les papiers hérités de son frère, écrits qui avaient divertis la gent féminine de la famille Heredia : Léocadie, ses sœurs et leur mère Louise. La recherche de ces écrits à été motivée par la demande qu’elles en avaient faites. Il puise dans cet intérêt le ressort pour écrire à sont tour en créole, le « langage naïf qui charma mon enfance », dit-il à la destinataire du manuscrit. Il se décrit à ce moment comme un homme âgé, aux cheveux blanchis. Ce qui laisse croire qu’il a écrit ses vers créoles une fois installé en France, à la différence de son frère qui a écrit les siens à Cuba, où il est mort. D’ailleurs, la façon dont le cadet parle des biens abandonnés de l’aîné laisse penser que Prudent n’avait pas d’héritier.

Cette relation révèle à la fois que les deux frères ont acquis dans leur histoire familiale la maîtrise du créole et le fait qu’elle était comprise (voire employée ?) par cette famille blanche dominguoise de pater familias aristocratique que sont les Heredia. Cette écriture du créole assortie de choix spécifiques (la versification française) atteste l’emploi oral du créole comme langue de communication dans la plantation, entre esclaves, Noirs libres et maîtres blancs ou métissés. Une langue de travail qui n’exclut pas, loin de là, des usages culturels (contes moraux, veillées…) dans des lieux retirés pauvres en divertissements.

Ses écrits en créole, inspirés par le précédent de son frère,  sont très probablement postérieurs à son retour en France, comme l’est, sûrement cette fois, la dédicace à Mme Veuve Raoulx, autrement dit Léocadie de Heredia (1834-1918). Celle-ci est retournée définitivement en France depuis 1868 (en ce qui concerne sa mère Louise Girard, c’est en 1869), retour anticipant la fin inévitable du règne de l’esclavage à Cuba et la ruine de nombres de plantations (cf ci-dessous).

« Le 14 décembre 1875, il obtient un passeport pour aller au Guatemala. Dans la colonne « signes particuliers », les autorités relèvent une brèche dans sa dentition et aussi une boiterie de la jambe droite » (H. de Lestapis, id.). Le thème du danger des chevauchées dans le décor montagneux de l’Est de Cuba, revient dans ses écrits poétiques. Y a-t-il un lien? Fût-il victime d’un accident de cheval?

Ce handicap a peut être nui à un mariage de cet homme resté célibataire. Il se pense pourtant plutôt séduisant : « je peux gagner n'importe quel beau brin de fille / Le jour où il m'en prend l'envie » nous dit-il dans Beauté Ibo. En tout cas, sa boîterie ne l’empêche pas de voyager. « Un autre passeport, du 14 juillet 1877, le dit partant pour l’Espagne, « accompagné de ses deux nièces », Jeanne et Marie,  filles de sa sœur épouse Dufourcq. Celles-ci vivent en France, ainsi que leur frère Louis-Adrien Dufourcq, officier de marine. Hippolyte a le « teint ordinaire », précise le document, et il est « citoyen français ». Depuis quand ? Né à Cuba, en terre espagnole, fils d’un Français naturalisé espagnol, il devait être administrativement Espagnol. (…)

Le 13 mai 1880, Adrien Daudinot passe par Bordeaux pour se rendre en Espagne, un passeport conservé aux archives de la Gironde en atteste. (…) En 1887, Hippolyte bouge encore. Cette fois, c’est l’Italie et tout seul « (id.). L’Italie chère à un homme pétri de culture classique comme lui.

 

rue du Palais Gallien

Rue du Palais Gallien à Bordeaux, où Hippolyte Daudinot vécut ses dernières années et mourut


Jacques de Cauna a permis de connaître la fin d’Hippolyte : il se suicide d’un coup de revolver dans la bouche le 5 octobre 1894 en son domicile de la rue du Palais-Gallien de Bordeaux, atteint d’une maladie incurable[73]. Il avait, avant de se donner la mort, disposé sur une table, bien en évidence, un billet portant ces mots : «  Adieu bon frère ! Adieu nièces, neveux, parents et bons amis ! La lutte est inégale, je cède ! » (H. de Lestapis).

C’est la fin du « délicat poète romantique béarnais né à Santiago » (J. de Cauna). Nous ne connaissons pas d’autres œuvres poétiques de cet auteur.

Il va faire de sa nièce Jeanne Puncet née Dufourcq, celle des filles de Luce qui a été abandonnée avec ses enfants, sa légataire universelle. Il s’ensuit une brouille des deux sœurs, face à l’incompréhension de Marie concernant cet héritage, d’ailleurs assez modeste, sans propriété terrienne. Le conflit devra être réglé par M. Edmond de Lestapis.

En septembre 1895, Adrien échange des courriers avec Edmond de Lestapis, il est apparemment du côté de Guantanamo. Il est resté à Cuba malgré les adversités concernant sa propriété un quart de siècle auparavant. C’est le moment d’une deuxième guerre d’indépendance et où se perd le fil de la fin de la fratrie Daudinot à Cuba, sans que l’on sache jusqu’ici s’il y a eu une descendance sur place, enfant(s) naturel(s) ou pas.

A ce moment tous les esclaves ont été libérés à Cuba(les derniers en 1886). La descendance des esclaves des propriétés Daudinot suffit pour faire de ce nom un patronyme caractéristique de la province de Guantanamo. Un nom avec ses musiciens liés aux traditions qui l’identifient, de tumba francesa ou de changüi, ses figures sportives, ses universitaires ou héros.[74]


Guantanamo-magasin-français

Rue commerçante de Guantanamo en 1884. Magasin dédié à l’élégance française.

 

Sur la destinataire du recueil :

Léocadie de Heredia Girard (1834-1918), fille de Domingo de Heredia (Santo Domingo 1783 – mort en mer[75] 1849) et Louise Girard d’Ouville (Cuba 1806 -  France 1877), mariée en 1856 à Tiguabos[76] avec Jules-Vincent Raoulx (Saint-Georges d’Oléron 1819 - Saint-Georges d’Oléron 1883), ancien administrateur de caféières des familles Girard puis Heredia après être arrivé à 13 ans à Cuba avec son père en 1832.

Jules Raoulx
Jules Raoulx, mari de Léocadie, à Cuba.

Léocadie naît dans la cafeière La Fortune. Il n’est pas indifférent ici que son père Domingo, qui fonda un nombre respectable de caféières, joue un rôle moteur dans les changements de localisation des caféières, selon l’épuisement des sols, entre les premières occupations proches du port de Santiago (ex ; Montebello, La Fortune) vers la mise en exploitation de terres plus distantes dans les hauteurs surmontant l’actuelle ville de Guantanamo (ex. Cuzco, Le Potosi).

Elle est l’aînée d’une fratrie de 7 enfants dont :

- l’académicien José Maria de Heredia (Cuba 1842-Paris 1905), « Pepillo » pour la famille, marié à Louise Despaigne née Dutocq (Cuba 1844 - France 1897).

- Maria Dolorés de Heredia (1839-1925), laquelle est mariée à Louis Henri Despaigne (petit-fils du premier Despaigne à Cuba : Jean). Nous supposons qu’elle a vécu dans une des deux propriétés des Despaigne près d’El Cobre[77].

- Helmina (1837-1918)…

S’y ajoute la fratrie née du premier mariage de Domingo de Heredia avec une autre descendante de Français de Saint-Domingue portant le nom Ivonnet .

La propriété familiale des Heredia Girard  avant leur départ en France est Montebello (En 1843 : 100 carreaux, 65 esclaves). Mais la possesion familiale la plus importante économiquement est celle du Potosi. Les propriétés et les esclaves auront été vendus (dans la province de La Havane je crois) peu après le départ définitif de la famille Heredia-Girard en France, qui rejoignit le jeune José Maria.

Du fait de l’appeler « Veuve », le manuscrit lui serait adressé après 1883, quand Léocadie vit dans l’île d’Oléron et Hippolyte Daudinot à Bordeaux, soit au minimum une dizaine d’année après le retour en France d’Hippolyte.

Le Potosi

Photo de la caféière San Luis del Potosi (Monte Rus), propriété Heredia Girard administrée par Jule Raoulx. 1863.


5. LA RELATION AU CRÉOLE DES FRÈRES DAUDINOT 


Les deux frères Daudinot, ont une relation semblable à la langue créole et la double culture créole et française, incluant une approche littéraire.

Des motivations de l’aîné des deux, Prudent Daudinot à faire des vers en créole après avoir appris à en faire en français, nous ne savons rien directement. Ce qui est parvenu de lui se résume à quelques fables sur le modèle de La Fontaine et une lyrique de l’amour.

En ce qui concerne les fables, une morale sur le danger pour un esclave de changer de maître va dans le sens d’inclure comme auditoire à ses vers les esclaves de l’habitation dans des moments de repos.

Hippolyte Daudinot s’exprime, lui, sur ce cheminement d’écrire en créole, qui vient du modèle de son frère : « C'est à mon frère, paix à son âme, que je le dois. Depuis son jeune âge, il connaissait quelques vers en français. Un jour, l'idée lui a pris d'en écrire en créole.
Ces vers, je les trouvais pas mal troussés. Après sa mort, de bonnes amies m'ont priées de redonner vie à ses poésies créoles qu'il aimait tant écrire. »[78]

Il insiste sur le long délais entre la mort de son frère et la découverte de fragments d’écriture de celui-ci, pour leur redonner une existence et  suivre ce modèle : « Bien des années sont passées jusqu'à aujourd'hui. En fouillant, j'ai découvert au milieu de vieux papiers crasseux, quelques brouillons de vers en créole. Il s'agissait de l'écriture de mon frère, couchée à la mine de crayon et passablement embrouillée. Quel travail se fût pour en déchiffer le contenu! Beaucoup de fragments manquaient. Je me suis fait violence à tenter de les reconstituer. Des heures à me gratter la tête, à frapper du pied, lever les yeux au ciel, suer sang et eau, pour arriver tant bien que mal au résultat présent. »

Après avoir achevé le travail de transcription des poèmes de son frère, une idée a germé dans son esprit :

« Mesdames, chères belles amies, vous qui affectionnez les vers en créole, pourquoi je n'essaierais pas d'en écrire moi-même ? Ne serait-ce pas le moment de vous les écrire ? ».

Ce qui le soutient dans ce projet, c’est plus sa bonne connaissance de la langue créole que ses talents de versificateurs : « Certes, de poète je n'ai point le métier ; mais pour ce qui est de la langue créole, personne ne saurait être plus compétent ! Depuis mon plus jeune âge, lorsque je prenais encore la têtée, puis courant la campagne en chemise blanche, j'ai eu coutume de fredonner ceci : « Chers amis, je ne suis point fini, la nation créole, c’est la nation de ma mère . C’est ma nation et, sacredieu, pourquoi diable je n'écrirais pas dans ma langue ? » 


C’est bien du côté maternel qu’il tient cette connaissance, de la quarteronne de Saint-Domingue qui l’a mise au monde et apparemment élevé sans qu’il y ait indice de forte présence paternelle avant qu’il soit envoyé en France. Aux côtés de la mère : des tantes et une grand-mère de même histoire.

Une mention reste énigmatique : « Ce que j'ai appris de mon frère, comme des autres qui écrivent en créole … ». Hippolyte Daudinot a-t-il eu accès à des précédents dominguois ou autre île antillaise de faire passer le créole à l’écriture (cf ci-dessous) ? Ou y a-t-il eu d’autres tentatives locales oubliées depuis? Nous ne serons pas renseigné sur le bon choix dans cette alternative. Mais le modèle du frère n’est pas l’unique. Il est même possible qu’il ait eu connaissance de précédents antillais ou louisianais à l’âge mûr, une fois rentré en France.

Mais ces tentatives, il les décrit lui-même comme exceptionnelles : « Le français est une langue polie et repolie par les siècles, alors que le créole, pauvre diable, est né hier. Il babille encore, c'est une langue jeune qui ni se lit ni s'écrit. »

Le créole de Hippolyte Daudinot n’est pas mature, détaché de son évolution à Haïti après l’indépendance de 1804. Une fois dit ceci, intervient un autre élément : le choix même d’écrire en vers l’amène à mettre du français dans ce créole et à le modifier : « Fort bien ! On va mettre des genres également dans les rimes créoles. Pour y parvenir, il va nous falloir les priver d'une partie de leur beauté. On est contraint parfois d'adjoindre quelques mots de français. C'est une licence compréhensible, mais nous ne sommes donc plus dans le vrai créole. Cela ressemble alors à une sorte de parler où l'on essaie d'imiter le français. C'est ce que nous qualifions de « parler pointu ». On voit qu’avec cette contrainte de versification qu’il s’impose, la plupart des mots qui terminent les vers sont du « bon » français…

Hippolyte Daudinot ne s’inscrit pas dans une dynamique d’écrire le créole pour lui-même, dans une dynamique de l’expression populaire. C’est l’écriture d’une langue souvenir. Mais pour l’écrire il n’oublie pas les règles orthographiques françaises apprises dans une bonne école, quelle qu’elle soit, par exemple les doublements de consonnes (mm, nn), la conservation des m devant un b ou p  pour le son « on », respect des terminaisons en « x », consonnes muettes :  « vingt », « fond », « chaud » ; présence scrupuleuse du « ç » : « garçons ». Un bel exemple de respect orthographique du français : « naseaux »… Très souvent la seule différence avec le mot français est l’apostrophe qui remplace un e final, comme pour ne pas faire oublier que les mots doivent « chanter » créole.

Pour autant une vivacité de l’oral créole est encore présente, conforme à son vœu : « pour ma part je revendique la liberté que ma langue courre la campagne à l'envi, en compagnie de mes vieux amis et animaux ».

Il est intéressant de remarquer que jamais Daudinot n’emploie, pour désigner le créole, le mot patois (ou patuá en écriture castillane) pour désigner cette forme linguistique, alors que ce second mot s’imposera localement pour la distinguer dans l’usage populaire local au XXe siècle.

Le créole de Daudinot a très peu de perméabilité avec le castillan de Cuba. La dégradation linguistique par transculturation n'a visiblement pas encore commencée. La recréolisation castillane n'est que très peu affleurante[79]. Elle le sera beaucoup plus dans la littérature orale des chansons parvenues jusqu'à nous des chants des sociétés de tumba francesa (de même que dans un second temps que dans celle de la communauté haïtiennne de Cuba). L’explication en est probablement sociale : d’un côté un créole de lettré avec une excellente connaissance de l'écrit de la langue française de propriétaire français, qui aura tendance à revenir au Français qu’il maîtrise par nature lorsque lui manque un élément dans l’expression au créole, de l’autre des  personnes du peuple, anciens esclaves de ces derniers, n’ayant pas de référence écrite et environnés de semblables parlant espagnol, contrôlés par une administration en espagnol ;  et pour leurs descendants l’alphabétisation en español.



La Fraternidad

Caféière La Fraternidad rénovée (plateau de Santa María de Loreto). Photo René Silveira Toledo. Elle a été fondée en 1835 par une société comprenant Domingo de Heredia et les familles Dufourcq et Ribeaux. En 1844, elle reste aux mains des seuls Ribeaux.

 

6.    CRÉOLE CUBAIN : UN CRÉOLE QUI S'ÉCRIT QUAND S'ÉVANOUIT L'OASIS CULTUREL QUI L'A PORTÉ


D’après Alain Yacou, des inventaires de 1808-1809, à la fin de la vague des réfugiés de Sant-Domingue dans l’Oriente cubain, « nous révèlent l’existence de véritables isolats et à tout le moins d’oasis de culture ». Il qualifie cette culture de « franco-domingoise »,  s’agissant tout particulièrement des habitations cafeières établies dans les hauteurs  qui entourent Santiago de Cuba et même déjà dans les établissements qui commençaient à occuper les alentours de la baie de Guantanamo.

La présence française s’y renforcera considérablement au demeurant après la chute de l’Empire. En particulier grâce au retour venant de Louisiane d’une partie des expulsés au moment de l’invasion napoléonienne de l’Espagne, retour grossi de nouveaux louisianais[80], puis de nouveaux arrivants de la métropole française.

Aussi, continue Yacou, « l’un des traits distinctifs de ce qu’il faut bien appeler la civilisation des caféières françaises fut-il l’utilisation constante qui y était faite comme en Saint-Domingue de la langue créole entre maîtres et esclaves et parfois entre personnes réputées blanches elles-mêmes, fussent-elles le propriétaire, l’habitant comme on disait, et ses proches. Il est juste d’ajouter que l’emploi de ce créole à base lexicale française déborda largement l’aire des plantations pour pénétrer le monde urbain où l’on retrouvait également des réfugiés français dits de couleur. Il n’est pas au demeurant jusqu’aux fameux refuges – les palenques — des nègres marrons où ledit créole n’ait eu droit de cité au siècle dernier ».

Le musicien louisianais, fugitif de Saint-Domingue, Louis Moreau Gottschalk témoigne en 1857, sans distinguer entre français et créole : « Mon grand-père et la plupart des colons émigrèrent à la Nouvelle-Orléans ; un grand nombre se réfugia aussi à Santiago de Cuba, où il se consacra à la culture du café. Aujourd’hui, l’aristocratie de la Louisiane et de Santiago sont presque exclusivement d’origine dominicaine (sic), et les nègres de la province orientale de Cuba parlent encore le français des colonies de préférence à l’espagnol. »[81].

Selon F. Boytel Jambú « Les propriétaire de plantation de café bien qu’ils parlaient un français correct (…) l’employèrent très peu avec les esclaves et préférèrent leur enseigner et utiliser en pratique le Patois ».

Au cours de son voyage quadrillant Cuba, Samuel Hazard, l'auteur états-unien de Cuba with feather and pencil part de Guantanamo, est accueilli chez les Brooks pour rejoindre les plus hautes caféières de Yateras. Il est enchanté des paysages, du climat plus doux et stable que sur la côte et de l'affabilités de ses guides et de ses hôtes de la communauté française, c'est visiblement le meilleur souvenir de Cuba qu'il emportera. A propos de son hôte, il nous dit : "...mon futur amphytrion, de même que beaucoup d'habitants de la région, est un descendant des premiers colons français qui cherchèrent refuge à Cuba, fuyant les terribles massacres de Haïti, et qui, une fois ici, se sont installés de la meilleure manière possible, se consacrant a leurs anciennes occupations de culture de la canne à sucre et du café. Français d'origine, éduqué aux Etats-Unis depuis l'enfance et vivant constamment parmi les espagnols, il avait la capacité de parler aussi parfaitement que si c'était sa langue natale autant le français que l'anglais et l'espagnol, et de plus il possédait l'espèce de jargon que parlent les créoles, un mélange corrompu de français avec quelque chose d'espagnol, qui est le langage habituel des noirs des plantation.(souligné par nous, notre traduction). Il nous décrit des Français de Cuba plus polyglotes que ceux de la métropole mais aussi créolisants (même si son analyse de la nature du créole laisse à désirer). Peut-être d'ailleurs le trilinguisme d'enfance français/créole/espagnol formait-il un socle fécond pour l'élargir en un multilinguisme. Par contraste, les riches propriétaires de Louisiane étaient renommés au début du 18e siècles pour dédaigner absolument un usage quelconque de l'anglais!

Quant au milieu urbain, Boytel Jambú indique que le créole fut parlé « jusque dans la classe moyenne », laquelle était amenée à préciser quand elle s’exprimait en français correct (« francés fino ») ou en « Français de la rue du Coq » (de la rue Gallo de Santiago de Cuba, principal noyau initial de cette population en concurrence avec le quartier qu’elle créa et baptisa comme « Tivoli »). Cette expression de "Français de la rue du Coq" est reprise à son compte, par expérience directe, par un précurseur, de l’anthropologie cubaine, le marxiste Romulo La Chatagnerais, publiquement Lachatañere, lorsqu’il analyse les contradictions « au sein du peuple » est-on tenté de dire entre mulâtres de deux traditiios linguistiques et entre mulâtres et noirs (cf notre article sur Flor Crombet et Romulo Lachatañeré).


Port de Santiago
Villa El Cobre
Illustrations de "L'ile de Cuba" d'Hippolyte Piron (1876)

Une mention de cet usage du créole, nous la retrouvons dans un roman historique du combattant indépendantiste puis premier maire de Santiago à l’indépendance Emilio Bacardi Moreau : le personnage dans Via Crucis, roman historique, de Paul Delamour, propriétaire français descendant direct d’un émigré de Saint Domingue devise fréquemment avec ses esclaves en « francés criollo », le milieu du siècle approchant. Bacardi, qui s’est fait aussi historien de sa province dans ses « chroniques de Santiago de Cuba » était bien placé pour en connaître l’héritage français : si son père était de ces commerçants catalans qui ont également contribué à l’identité locale, sa mère, Lucia Victoria Moreau était de la communauté des Français (les grands parents Moreau et Gogué étaient originaire de Jérémie) et il eut l’occasion d’amplifier ces connaissances par les familles de ces deux épouses successives, elles mêmes apparentées et appartenant à cette communauté (Maria Lay puis Elvira Cape Lombard, celle-ci née dans la zone cafière de Ti Arriba). Il n’est pas si anecdotique qu’il a écrit Via Crucis, une saga familiale tragique de caficulteurs d’Oriente, dans la caféière de son beau-frère Lay, La Sympathie.

Dans ses chronique Bacardi relève que les esclaves de cette communauté s’auto-désignaient ainsi : « Mué Fransé ». A cet égard, il faut rappeler que cette communauté n’était pas constituée seulement des descendants des réfugiés de Saint-Domingue, considérés comme blancs, métis ou Noirs, libres ou esclaves, ou des ralliés de Louisiane. Les plus nombreux des esclaves des caféières vinrent directement d’Afrique et la pratique du créole dans les caféières fut un ciment entre plusieurs composantes qui comprenait à la fois la domesticité esclave ou libre et les esclaves de plantation, les plus anciens se faisant vecteurs de la transmission du créole des nouveaux venus, en supplément des commandements du contremaître et du maître. Par ailleurs la descendance illégitime n’y était pas rare entre le maître et les différentes catégories (ce qui était en principe mal considéré par les possédants espagnols), élément propre à renforcer un sentiment d'identité particulière.

Emilio Bacardi cite ce chant satirique dans une fête d’esclaves dans une caféières :

Blan la yo qui sorti en Frans, oh jelé...!
Yo pren madam yo servi sorelle!...
Pu yo caresé neguès...!

(Ces blancs qui viennent de France, il faut le dire!
Prennent leurs dames pour servir d'oreiller
Pour mieux caresser les négresses...)

Ainsi certains héritiers actuel de la tradition créole considèrent qu’ils ont des ancêtres africains et français, mais pas d’ancêtre haïtiens, ce qui se réfère dans leur esprit aussi bien à la population de couleur de la colonie de Saint-Domingue (les maîtres étant considérés français, qu’ils soient héritiers de Saint-Domingue ou pas) que de l'immigration haïtienne postérieure. Cela ressort en particulier des diverses interviews des deux dernières présidentes et composés de la société La Caridad de Oriente de Santiago de Cuba (famille Venet Danger).

On pourra saisir l’importance du créole comme langue de communication, « lengua franca »,  à travers les éléments analysés par Marial Iglesias Utset sur la propriété La Lisse des Despaigne : « A la mort de Jean Despaigne en 1849, l’inventaire de ses biens éclaire l’origine ethnique de ses esclaves , parmi les 63 esclaves de sexe masculin de la caféière La Lisse, 32 étaient venus d’Afrique, une majorité « congos », dénomination ethnique qui désigne de manière générale une culture d’origine batoue et une provenance géographique localisée dans l’estuaire du fleuve Congo, mais aussi « ibo » et Bibi (ibibio), deux des ethnies de l’arrière-pays de la baie du Biafra, dans le delta du Niger. Ainsi que, dans l’espace réduit de La Lisse, coexistaient diverses langues : le français, langue des maîtres européens, peut-être aussi le castillan, nécessaire pour la communication externe; les langues venues d’Afrique parlées par les esclaves de plantation, probablement une langue bantoue comme le kikongo, en commun avec la langue ibo, l’ibibio ou peut-être l’efik et pour terminer une langue hybride, le créole, importé de Saint-Domingue, était utilisée comme langue franche dans la vie quotidienne. Cette extraordinaire polyphonie linguistique dans les limites d’une seule caféière permet de toucher du doigt la matrice complexe de l’intense processus de mise en écho culturel qui caractérisait l’expérience de l’esclavage de plantation dans les Caraïbes » (notre traduction).[82]

A. Yacou regrettait que la « transplantation réussi du créole de Saint-Domingue dans l’un des plus vieux territoires hispanophones de l’Amérique » n’ait pas intéressé les nombreux spécialistes du créole de par le monde.

Mais certaines études historiques du créole vont nous permettre de situer la tentative d’écriture des Daudinot.

Jusque récemment les traces écrites du créole de Saint-Domingue les plus anciennes étaient tenues pour être celles de Moreau de Saint-Méry. Lui-même s’auto-définissait comme créole. En l’occurence né en Martinique et en poste à Saint-Domingue : sa citation de la chanson « comme Lissette quitté la plaine » (de Duvivier de La Mahotière, 1757) est la mieux repérée de ses transcriptions de créole. Il s’agit de textes courts, comme cette chanson.

Est autrement plus long le manuscrit religieux La passion de Notre Seigneur selon St Jean en Langage Nègre, attribué à Pierre Boutin. Cette découverte de la linguiste Marie-Christine Hazaël-Massieux  lui permet de repérer un créole déjà formé dans la première moitié du 18e siècle.

L’histoire postérieure d’Haïti pourrait faire oublier que le créole a eu une première existence officielle avant l’indépendance de ce pays : en 1793 il est utilisé comme langue officielle dans les décrets et proclamations des Commissaires Civils Sonthonnax & Polverel parallèlement au français.

Le premier utilisateur littéraire du créole pourrait cependant être l’auteur anonyme d’Idylles et Chansons ou essais de Poésie Créole par un Colon de Saint-Domingue (1804), signalé par Marie-Christine Hazaël-Massieux mais dont ne savons pas grand’chose.

Lambert Félix Prudent observe que les premiers créateurs blancs de chanson créoles au 18e s. considèrent comme un thème émouvant les amours esclaves. Ils affectionnent les sujets mièvres et de peu d’envergure. (Prudent. 1982),

En Martinique, c'est un commissaire de la marine, François-Achille Marbot (1817-1866), qui écrit les premières fables créoles, intitulées : Les Bambous, fables de La Fontaine travesties en patois créole par un vieux commandeur , ce recueil rassemble pas moins de cinquante fables traduites en créoles. Il aurait été publié vers 1826 dit Prudent, une réédition portant, elle, la date de 1946.

Prudent considère que la littérature proprement dite en créole commence par quatre auteurs, outre Marbot : « le Guadeloupéen Paul Baudot, l‘Haïtien Oswald Durand connu principalement pour Choucoune (1884) et le Guyanais longtemps ignoré Alfred Paripa.  (…) La lecture de ces quatre œuvres révèle une double conception de la créolité pour ces écrivains : chez Marbot et Baudot, respectivement fonctionnaire colonial et notaire béké, le texte créole doit amuser, égayer, défendre une idéologie conservatrice, et surtout il repose sur un socle antérieur français. C’est une créolité de la transposition des fables, de poèmes, d’opérettes, une littérature de la copie et de la reproduction de modèles importés, une créolité de la doublure. Les morales des récits animaliers sont détournées du sens premier qu’Esope ou La Fontaine leur reconnaissaient. Les nègres sont toujours présentés comme des archétypes infantiles ou primitifs ; le texte enfin n’atteint jamais une autonomie réelle, il est destiné à être lu à haute voix.».

Les frères Daudinot se situent dans cette tradition, qu’ils aient eu connaissance ou pas de précédents. En ce qui concerne les archétypes, c’est toutefois plus complexe que dans la dernière citation, si on veut aller au delà du malheureux poème « Beauté Ibo » d’Hippolyte. Leur créole contient des marques du contexte où il est écrit, plus au niveau géographique qu’une peu présente imprégnation de la langue espagnole. Il acquiert des caractéristiques propres, qui concernent à la fois la transmission de la tradition orale et l’écrit, d’autant plus facilement qu’il ne semble pas avoir de modèle d’écriture antérieur évident. Dans l’utilisation prolongée de ce créole par la population noire, à l’époque ou Hippolyte Daudinot écrit, comme postérieurement, les marques du contexte hispano-cubain seront renforcées.

La littérature créole des autres îles ont continué une évolution, connu d’autres phases, alors que Hippolyte Daudinot témoigne d’un créole qui s’éteint au moment où il le transmet.

Habitation Yateras
Habitation "Naranjales" à Yateras, dessin de Samuel Hazard, années 1860

A Cuba, dès 1850 les guerres successives d’indépendance mettent fin aux isolats des Français des caféières, déjà affaibli par la concurrence du café brésilien, puis se terminant par la torche incendiaire d’une lutte sans merci entre les indépendantistes et les Espagnols, la pratique de la terre brûlée. Une partie des propriétaires et intendants voient venir la fin de leur monde, savent que leur système, dont ils ne sont pas forcément fiers mais dont ils dépendent, est condamné. A la suite de la fin de l’esclavage en France en 1848 et la victoire contre les Sudistes aux Etats-Unis, certains rallient la France à temps, vendant comme il se peut esclaves et terres, en s’appuyant sur leurs réseaux métropolitains[83], tandis que des Noirs et métis aux noms de familles de maîtres français ou quelquefois des fils de propriétaires (Crombet, Coureau, Lacret Morlot, Duboys, Duverger Lafargue…) s’investissent dans la lutte indépendantiste.[84] Des dotations entières d’esclaves libérés rejoignent les camps et champs de bataille des indépendantistes, les mambis.

Le créole et les chants et danses qui le porte furent ainsi utilisés à différents moment de la lutte pour l’indépendance cubaine. Quand Carlos Manuel de Cespedes libère ses esclaves à la Demajagua (actuelle province de Granma) ceux-ci font une grande fête de tumba francesa ; des vieux informateurs rapportent dans les années ’70 qu’il y eut des danses de Français dans le camp insurgé de la Gran Piedra et que ce fut aussi le cas d’autres de ces camps. Un des premiers faits d’armes de la première guerre d’indépendance, en 1868, est la prise de la ville d’El Cobre par un Simon Despaigne, à coup sûr parent des 664 esclaves, dénombrés en 1866 sur les plantations de la lignée de Jean et Pierre Despaigne, réfugiés venus autrefois de Jérémie et installés à Cuba grâce à Casamayor (IGLESIAS USTET. 2011). Cette auteure ajoute : "Beaucoup d’esclaves de la zone, libérés par les troupes indépendantistes étaient africains, ou fils ou petit-fils d’Africains et parlaient créoles  en lieu et place de l’espagnol"[85]. L’entrée postérieure de Carlos Manuel de Cespedes dans El Cobre est ainsi décrite par l’historien Antonio Pirala : « On procéda à l’alistement de ceux qui étaient libres de service, on appela tous les Noirs de la population, des mines[86] et des fermes, pour qu’ils se disposent aux accès, en recommandant aux conremaïtres d’arborer des drapeaux cubains et qu’à l’arrivée du leader qu’ils lancent des vivas à la République, à Carlos Manuel et à la Liberté ; on ordonna de décorer les rues et de les illuminer, et quand Cespédes s’approcha, le gouverneur vint l’accueillir avec son nombreux personnel, tous à cheval, (…) et au passage des files de soldats et des Noirs , ces derniers battirent des mains, lancèrent des vivas étourdissants, agitant les drapeaux et il entonnérent leurs chants en jargon français »[87]       

Face à la destruction des plantations et l’abolition cubaine, beaucoup d’ex-esclaves les quittent pour le villes, petites ou plus grandes : à Bayamo, Santiago ou Guantanamo. Le créole devient un signe de ralliement et reconnaissance de libres et anciens esclaves qui se constituent en associations où cet héritage culturel survit dans les tahonas et tumbas francesas, en proximité avec les anciens cabildos congos et carabalis. Dans le cas cas de Bejuco, des esclaves enfuis d’une plantation au moment de la lutte indépendantiste, mais restés isolés en montagne, fonderont une tradition rurale de tumba francesa parvenue jusqu’à nous.

Boytel Jambú (Palmarito del Cauto, 1914), de descendance française locale, s'est livré à des recherches sur une soixantaine des ruines des propriétés française et nous a livré un lexique tenant sur 21 pages du vocabulaire du « patois cubain », classé à partir de la traduction espagnole et contenant aussi la traduction française. Selon ses dires, c’est un travail qu’il avait commencé dès sa jeunesse, au contact avec la population rurale concernée, bien avant de participer à la transformation de la cafetal La Isabelica de la Gran Piedra en musée. Il n’a pas daté lui même son manuscrit. On sent chez lui une tentative de sauvegarde de la mémoire d’une tradition menacée de disparition, d’autant relève-t-il que cette langue « sans écriture », dans cette nouvelle donne d’après abolition et indépendance a contre elle « d’être considérée comme langue d’esclave » : distance entre le regard et le réalité. Mais les locuteurs du côté des maîtres, avec leur pouvoir organisateur de cette pratique, avaient disparu du paysage…

Au bout de deux générations après le fracas de ce système, dit F. Boytel Jambú dans le manuscrit publié par I. Martínez Gordo, il n’y avait pratiquement personne pour parler le « Patois cubain ».

Néanmoins un informateur de I. Martinez Gordo, nommé Duvergel signale encore vers 1980, la superposition dans la région de Guantanamo de deux formes linguistiques toute deux appelées patois : le patois haïtien des travailleurs agricoles immigrés et leurs descendants d'une part et le « patois cubain » d'autre part.

Ce patois cubain nous a été transmis sous une forme résiduelle par la tradition de la tumba francesa. Exclusivement orale au départ, l’accès à la scolarité sous la république naissante cubaine des populations noires et métisses concernées a entraîné le phénomène des cahiers (libretas) consignant les chants des composés, soit leur propre création, soit des chants antérieurs. Tant qu’a survécu la tradition de joutes de composés masculins, reposant sur l’improvisation, au départ très importante, ces libretas ne pouvaient d’ailleurs constituer qu’une minorité de la performance de ces chants.

Les thèses successives d’Elisa Tamamés et Olavo Alén ont permis à certains de ces textes des libretas d’accéder à la publication académique et à l’édition dans le dernier cas (1986).

La thèse des années ‘50 d’Elisa Tamamés donne une répartition des anciennes sociétés de tumba francesa et permet de se faire une idée de l’extension de l’usage du « patois cubain » à travers celles ci : elle « tente de recenser les sociétés et groupement qui se réunissaient dans des fêtes de tumbas francesa, sont cités 47 foyers de cette activités : 24 à Santiago de Cuba et autour (dont les municipios actuels El Caney, Songo La Maya, Dos Palmas, El Cobre, San Luis, El Cauto etc), 17 à Guantanamo et autour (5 dans la ville de Guantanamo, 7 à Yateras, 2 à Jamaica, une dans le central San Antonio, une à La Sidra, une à Sempré), avec même un groupement dans la province de La Villas et un autre à La Havane. Pour s'en tenir à la capitale de l'ancienne province d'Oriente, Santiago avait la société El Cocoyé, La Caridad (les deux dans le quartier de Los Hoyos),  le Tivoli, Los Papiantes, Le Tiveré… La liste de E. Tamamés n'est en fait pas exhaustive puisque d'autres sources citent par exemple les centrales sucrières La Esperanza ou Cecilia (actuelle province de Guantanamo) » (CHATELAIN ET MIRABEAU. 2017). Il faudrait aussi considérer de ce point de vue la tumba rurale de Bejuco (actuelle province d’Holguín), longtemps ignorée, mais aussi les tahonas urbaines liées au carnaval de Santiago préalables aux congas de défilé actuelles (quartiers du Tivoli et de Los Hoyos…) et les anciennes tahonas rurales comme celle d’El Caney, qui ont laissées fort peu de traces (contrairement à la tahona de Songo-La Maya qui a perduré).

Nous avons déjà eu l’occasion de signaler que la répression meurtrière de la révolte des Indépendants de couleur de 1912 d’Ivonet et Estenoz, leaders et vétérans aux noms caractéristiques, avait particulièrement décimé les populations liées aux tumbas francesas et tahonas des petites villes de cette province et entravé leur dynamique (op. cit.). 

La linguiste et analyste du manuscrit de Boytel Jambú (conservé dans la caféière La Isabelica devenu musée), Isabel Martínez Gordo, a signalé avoir eu accès, à l’académie des Sciences de Cuba, autour de 1980, à quatre libretas de composés qui dateraient, si nous la comprenons bien, du 19e siècle. Ce serait, sous réserve de confirmation de la datation et par rapport aux Daudinot, le seul autre élément répertorié d’une écriture directe par un créolophone de cette forme linguistique de ce siècle.

Très nombreuses sont les libretas qui ont disparues, souvent à la suite de l’extinction des sociétés et des composés concernés, y compris par conséquence des intempéries : dans un cas que nous connaissons de la société El Cocoyé au cours de déménagements successifs et des conséquences des pluies cycloniques…

Après la révolution cubaine, les deux sociétés urbaines survivantes ont été confrontées à un vieillissement marqué de leurs participants. Un remède utilisé dans le cas de la société de Guantanamó, a été un moment le recours à des cours de « patois » pour mieux intégrer culturellement des membres plus jeunes (cf ALÉN. 1986). Cette même société a eu la particularité d’être en contact de voisinage avec des créolophones d’origine haïtienne.

Le corpus actuel des chants de tumba francesa que nous avons étudié par enquête de terrain, reposant le plus souvent sur des libretas, est une faible partie de ce qui a pu exister (CHATELAIN & MIRABEAU. 2017). Nous y avons réunis soixante quinze chants créés ou recueillis dans les trois sociétés subsistantes, sans avoir essayé pour autant reprendre systématiquement les chants publiés dans des travaux antérieurs (O. Alén a pour sa part transcrit une dizaine de chants, neuf en créole et un alternant espagnol et créole, provenant de ses enquêtes de terrain entre 1974 et 1978). On constate dans ce corpus que la proportion de la langue espagnole est de plus en plus prégnante au fil de temps.

Pour en revenir aux caféières, les filières d’immigration que nous avons constatées concernant spécialement les Béarnais, n’ont pas totalement disparu après l’esclavage et l’indépendance cubaine. Nous avons rencontré en 1989 le dernier couple de planteurs français de Cuba, comme par hasard issus du même canton que… Casamayor près de deux siècles après, très précisément de Sauveterre de Béarn. Ces Bénégui (il y aurait eu deux autres branches locales de cette famille), occupaient une caféière dans les hauteurs de Yateras, comme d’autres Français avant eux au XIXe s. et comme l’avaient fait avant eux le père de René Bénégui[88] et son oncle nommé Bellon[89]. Il n’est pas indifférent qu’avant les années ’50 du XXe siècle, selon le témoignage de René Bénégui, la langue de travail de cette caféière, L’Ermitaño, était le créole. Mais il s’agissait cette fois de travailleurs salariés et ce créole était celui des Haïtiens venus louer leurs bras, certains entre deux récoltes de canne à sucre dans la plaine. Dans les années ’50, René Bénégui reconstruisit à l’Ermitaño une maison moderne, mais avec des caractéristiques françaises et de sa région, se démarquant des architectures locales, comme avant lui les bâtisseurs de caféières cent ou cent cinquante ans avant lui.

Du temps de l’oncle et du père Bénégui, au début du XXe siècle, il y avait encore un agent consulaire français à Guantanamo, un agriculteur qui répondait à la condition nécessaire d’une certaine fortune pour cette fonction, et gérait les liens avec la mère-patrie auprès des autres français et descendants, en général issus de l’économie caféière. Cet officier français, Félix Bégué, avait une relation assez puissante avec la France et la communauté des descendants pour que ce lien se transmette à ses filles (issues d’un mariage avec une dame Bellon) alors qu’elles n’avaient que quatre et six ans à la mort du père et qu’elles n’avaient pas eu accès à un enseignement de sa langue. A tel point que les filles Bégué Bellon organisèrent à Guantanamo un réseau local d’aide à la France Libre, grâce aux liens créés avec les descendants français par le père, réseau consistant à coudre et envoyer à Londres des uniformes, et qu’elles furent décorées pour ces faits après la seconde guerre mondiale (cf article à paraître de D. Chatelain sur les Bénégui, Begué Bellon et Castelnau).

Daniel Chatelain, juin 2020

 

cafaière
Caféière et son séchoir à café (Dios Ayuda, Yateras, Guantanamo) - DR

7. Lexique : Sélection du vocabulaire créole des Daudinot

N. B. :

- mention E. : espagnol

- mention H. : orthographe créole haïtien actuel

- mention F.B.J. : orthographe employée dans le lexique de Fernando Boytel Jambú in « Ensayo patois cubain ».

- mention Fr : français


- mention T.F. : tumba francesa


 

Agnén : rien (E. nada). Anyen (orthographe créole haïtien actuel)

Banza. Cordophone créole de quatre cordes connu dans la colonie de Saint-Domingue Martinique et la Louisiane (anciennement). Comparé à la lyre des poètes dans ce manuscrit. C’est à notre connaissance la première fois qu’il est signalé à Cuba. Proche de la viola connue dans l’Ouest de Cuba (utilisée sans cordes dans les coros de clave). Le nom est l’instrument ont un lien avec la création du banjo. (voir le développement à ce sujet). Voir 3.3 et illustration.

Bamboula. (polysémique, ici tambour). Un texte de Moreau de Saint Méry (Description l'île de Saint Domingue, 1796) nous parle de la danse calenda, «  accompagnée de deux tambours de bois creux recouverts d'une peau de mouton ou de chèvre. Le plus court porte le nom de bamboula (…) Sur chaque tambour un nègre en califourchon qui le frappe du poignet et des doigts, mias avec lenteur sur l'un et rapidement sur l'autre  ».

Baboul. Danse spécifique.

Béf (F.B.J. : id.). Taureau, bœuf. Bèf (H.)

Bundá (F.B.J. : id). Figure ainsi dans le texte original : « b___á ». Cul, fesses. Bounda (H.), m’bunda (afro-brésilien), origine bantou.

Bondié, bonghié. Bon Dieu. H. : Bondye

Bouér. Boire

Bouqui. Bouc. Il est à noter que le nom Bouki a survécu par les contes haïtiens. Par contre, on ne l'utilise plus pour désigner un bouc. Dans le champ sémantique du vodou, on utilisera volontiers le mot bèlye.

Cabrite. Chèvre. Kabrit (H.)

Calabali. Carabali (esp.), terme méta-ethnique se référant à la Côte des Calabars.

Calalou. Plat en sauce. Puerto Rico : calalú. Haïti : kalalou . 
En créole : à la fois le gombo, légume (hibiscus esculentus) et le plat qui le contient. 
En fongbe : idem que créole.
 En ewe : sauce, ou plat en sauce par extension.

Calenda. Danse spécifique, décrite dans la colonie de Saint-Domingue. Kalenda (H).

Charré. Chare (H.). Origine en français : attacher à un char ou une charrette.

Chica zombi. Danse vodou.

Chien marron. Chien sauvage, employé comme un équivalent du loup vis-à-vis des enfants.

Choual. Chwal (H.). Cheval

Cochon marron. Sanglier (en fait porc retourné à l’état sauvage). L’équivalent hispanique est cimarrón, employé par extension pour les esclaves fugitifs.

Chacha. Idiophone secoué (hochet). Dans la tumba francesa : chachá. H. : Tchatcha.

Cribich’. (F. B. J. : Cribich). Kribich (H.) Ecrevisse.

Frète. Frais, froid. Semble correspondre à un prononciation française ancienne (présent au Québec)

Fronter. Affronter. Forme nominale dans la T.F.  : fronté (origine de la danse): joute entre le danseur et le tamborinaire à cheval sur son instrument, devenu habituellement aujourd’hui frente, prononcé selon les critères du castillan)

Gnoum. Pas de mot équivalent en créole moderne; nous le prenons comme une contraction de "ke moun" (H.) : que les gens.

Gombos. Esp. Quibombo. Légume tropical. Cf calalou.

Grosse Roche : Gran Piedra (toponyme), point culminant à l’Est de la ville de Santiago. Gwo Wòch (H.)

Grag’ment / Gragement.  H. : grajman. Danse . Autres formes : grayement, grayé, grayimá. Origine domingoise. Antécédent du masón (source : Elisa Tamamés). La grage est à cette époque un appareil servant à ôter l’écorce des grains de café. Cf « mon frère qui est ici pour changer la plaque de la grage » (correspondance inédite de Jules Raoulx, 1850). La grage connue aujourd’hui est une râpe à manioc ou tayo, taro (malanga en español). Mais c’est le grand gragement de la plantation qui a donné son nom à une danse disparue, grayimá, fusionnée au yuba de la tumba francesa.

Guanabaco : poignard. (dans Barbe bleue)

Gname : igname. Esp. : ñame

Hélé, jele : pleurer / geindre / appeler). H. : jele. Signification proche de l'anglais "to wail" (ex. : The Wailers en jamaïque)

Joupa : cabane, paillote, abri léger (attesté en Guadeloupe et Haïti)

Kikribou. Il est mort. Variante de « Quiquiribu », issu d’une langue africaine (ex., l’expression « Quiquiribu mandinga », présente dans le son Cubain « La Negra Tomasa » : « il est mort le mandingue »).

Lamer. Lanmè (H.). La mer

Li. Lui ou Elle

Li yo. Les

Mambo. Sorcier, dans le texte, associé à la vieillesse. H. : Manbo (précision : en haïtien moderne désigne l'occurrence féminine uniquement : une prêtresse du vaudou ; l'occurence masculine est hougan.

Manchette. (F.B.J. : machet). Esp. Machete (mot ancien en castillan). H : machèt

Mapou. (F.B.J. : mapú « cotonnier »). Arbre à pain, fromager ou gommier (ceiba pentadra).

Marron (F.B.J. : marón), esp. cimarrón (intégré dans le créole de Saint-Domingue dès sa formation). Sauvage (animal), fugitif (esclave)

Mazone. Danse spécifique. Orthographe dominguoise. Masón dans la T. F.

Mitan. Ici : moitié, également : milieu

Mon.  Je, moi. Les Daudinot utilisent parfois mon ou mouin, sans marquer de différence probante.

Mordé. mordre

Mouin. Mwen (H.). Moi, je

Morne. (F.B.J. : morn). Montagne, colline, tertre

Mouché. H. : monchè. « Mon cher ». par extension Monsieur

Moune. Un, une (pour un être vivant).

Nachon. H. : Nanchon. Nation.

Ouanga. (F. B. J  : Uangá). H. : Wanga, mais anciennement ouanga . Sorcellerie ou artefact pour jeter les sorts. « Wanga negès » : colibri ( litt. « colibri-chérie » ; le double mot vient du fait que les sorciers se servaient de la chair du colibri dans la préparation du philtre d'amour).

Pagnols. Espagnols

Pli. H. : Lapli. La pluie.

Pipirit. Pipiri (H.). Nom vulgaire du tyranneau, oiseau des Antilles. Nom donné par onomatopée caractérisant son chant

Piti. H. : pitit. Petit.

Sen, lesen (F.B.J. : id. ). H. : Lèsen. Saint

Tendé. Ecouter, entendre. Tande (H.)

Sué (F.B.J. : id.). Suer

Tichien. H. : ti chyen. Petit chien, chiot

Tom tom. Purée de féculent, banane plantain par exemple, propre à compléter un plat en sauce. Le terme correspondant dans l’espagnol de Cuba est fufú (origine africaine) .

‘Tricité. Electricité[90]

Yo. Ils, elles

Zagoutis. agouti (Fr.,du tupi guarani), Cuba : jutia, mammifère rongeur fructivore ) d'une taille entre lapin et écureuil, endogène.

Z’animaux. Animaux

Z’éperon (F.B.J. : zeprón). Éperon

Z’étoile (F.B.J : zetual). H. : zetwal. FR : Étoile

Zicak : une interjection

Z’oreill’. Zorey (H.) les oreilles

Zombi. Repris en français du créole de Saint-Domingue / Haïti avec le même sens.

Z’os. H. : Zo. Les os

 jardin de caféière

Jardin de caféière. Photo Ko Hon Chiu Vincent, UNESCO.


Annexe : SOMMAIRE DU MANUSCRIT ORIGINAL

N. B. : pagination du manuscrit et non de la transcription.

- Pièces de « P. D. » (Prudent Daudinot)

 

Corneille avec Renard                      p. 1

Crapaud avec taureau                      p.  2

Mulet qui vanté famille li                   p.  5

Lapin avec crapaud                          p. 6

Youn chien marron et youn mouton p.  8

Bouton rose                                      p. 10

Non, ça pas belle                             p. 11

Désespoir                                         p. 11

Chagrin                                            p. 12

C’est ouanga !                                  p. 13

Elégie                                               p. 14

 

- Pièces de « H. E. D. »  (Hippolyte E. Daudinot)

 

Dédicace (« à Madame Vve Jules Raoulx »)   I

Préface (Piti causement)                                     II à VIII

 

Blancs Dada et langue créole                   p. 1

Vini n’en Palène                                        p. 3

Soleil l’amour                                            p. 5

Misèr gâté Vaillant                                     p. 11 (peu lisible)

Beauté Ibo                                                 p. 14

Compèr Malice et compèr Bouqui             p. 17

Macaque conné parlé                                p. 26

Vapeur, ‘tricité et femme                            p. 27

Mouché Barbe bleu                                   p. 29

La Reine fleurs                                          p. 42

Piti Breton tête dur                                     p. 45

« Non » femmes, souvent c’é « oui »        p. 50

C’é Zombi                                                  p. 52

 

Bibliographie

 

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Joseph Prophète, Dictionnaire Français / Haïtien, éd. Konbit, Port au Prince, Haïti. 1999.

Dictionnaire guadeloupéen en ligne : Wabap.com 

 

NOTES


[1] Nous pensons que le mot a été oublié dans l’original et l’avons rétabli.

[2] Mot non reconnu : moin --( ?) : moin sormé ? soroné ? 

[3] Cette phrase ne figure pas dans la poésie de La Fontaine. Daudinot la rajoute ici à des fins explicatives, le renard étant inconnu sur les terres caribéennes

[4] Le fromager est arbre de la Caraïbe. Daudinot rapproche ici fromager et fromage à des fins comiques

[5] Oiseau caribéen de la famille des tyrannidés. Réputé chanter au lever du jour

[6] Le créole moderne préfère l'utilisation de l'angliscisme peni (penny) pour désigner la petite monnaie

[7] Un créole plus moderne préfèrerait: Nan moman sa a nan lagè a....

[8] Guerre qui oppose Toussaint-Louverture et Rigaud. François-Dominique Toussaint Louverture, à l'origine Toussaint de Bréda, (vers 1743-1803, est un général français né à Saint-Domingue. Descendant d'esclaves noirs, lui-même affranchi, il joue un rôle historique de premier plan en tant que chef de la Révolution haïtienne (1791-1802).

André Rigaud (1761-1811), est un général français ayant participé à la révolution haïtienne, et chef du parti mulâtre opposé à Toussaint Louverture. Il devient éphémère chef de l'État du sud, après l'indépendance d'Haïti.

En juin 1799, Toussaint entre en guerre contre Rigaud. C'est la guerre des Couteaux ou « guerre du Sud », vue comme un conflit entre la « caste » des Noirs (représentés par Toussaint) et la « caste » des Mulâtres (terme qui désignent les métis, représentés par Rigaud). Le conflit entre les deux hommes n’est pourtant pas une question de couleur, mais une véritable lutte pour le pouvoir et le contrôle du territoire. De lourdes pertes sont infligées aux mulâtres du Sud ; En juillet 1800 Toussaint sort vainqueur.

[9] Au sens de docile

[10] Prêtre ou prêtresse vodou. Acception du XIXe s. Mot de racine congo. Les lwa kanga sont associés à la guérison et au rite kaplaw. Le mot kapoulata est de cette racine congo de « guérisseur ». Un proverbe dit : Le kapoulata te donne ses sorts, mais il ne te demande pas de maudire Dieu. 

[11] Dans la version originale, l'auteur préfère le mot français « voeu » plutôt que souhait (swè). Il n'y a pas d'équivalent homophonique à « vœu » en créole haïtien moderne

[12] Adieu ne s’utilise pas en créole à notre connaissance, ou alors avec une référence religieuse (à Dieu, a Dye). Le premier vers est du français.

[13] Naïade grecque capable de donner l'inspiration poétique à celui qui buvait de ses eaux ou écoutait son murmure tranquille.

[14] La montagne où vivent les muses.

[15] Peut être allusion au poème de José Maria de Heredia sur les conquistadors comparés à des grands rapaces, les gerfauts. Les Heredia sont une famille de conquistadors installé primitivement dans la partie espagnole de l’île Hispaniola / Haïti.

[16] Sancho Pança le fidèle serviteur de Don Quichotte (Panza en espagnol, « panse »).

[17] Au sens « je m'en tiens aux chansons créoles ». H. Sanba : chanteur soliste d'une cérémonie vodou.

[18] Dans le sens de vieux sorcier. Dans le vaudou actuel, ce serait hougan au masculin, manbo, étant utilisé uniquement  au féminin

[19] Au sens littéral en français, « tenir sous le joug ». Concernant un chien, le tenir en laisse ou avec une muselière.

[20] Forme créole propre au XIXe s.,  contraction : « comme moun » (comme à un).

[21] L'accent est inversé en créole moderne « lè » (l'heure).

[22] H. : Chèlbè : élégant. Le prendre ici au sens de « Mes beaux Messieurs »

[23] L’humour grinçant sur les académiciens est sur le fil si on considère que les femmes première lectrices du texte sont proches parentes de l’académicien José Maria de Heredia.

[24] Ya : Barbarisme castillan a sens de déjà, désormais

[25] Dérivé de fandanman H. (fondement): qui dégage une odeur terreuse, par extension qui sent le caca.

[26] Allusion amusée à Pégase.

[27] Bien qu’il n’y ait pas de majuscule dans l’original, doit correspondre au Pic Mogote, deuxième montagne pour l’altitude de cette partie de la Sierra Maestra, après la Gran Piedra, légèrement plus haut que le pic Kentucky, venu du nom d’une caféière fondée par des propriétaires de la grande Louisiane.

[28] Peut-être un jeu de mot avec le Mont Taurus / Taureau, hauteur de Guantanamo où les Français, y compris des familles alliées de l’auteur, ont créé des plantations (actuellement Monte Rus, Municipio El Salvador) ; cf partie finale.

[29] Analogue au zékric, zékrac des contes antillais entre le locuteur et la réponse instantanée de l’assistance. Voir aussi Louis Moreau Gottschalk, avec deux réactions successives : « tim tim »… « Bois cassé »… « tchou macaque » (lettre à M. Escudier, 1857).

[30] Le mot « composé » est resté dans la tradition de tumba francesa, à la fois comme auteur et compositeur. Signature en enluminure.

[31] Fait peut-être référence à « L'art poétique » de Nicolas Boileau, traité de 1674. H. Daudinot cite plusieurs fois ce poète dans le manuscrit.

[32] L’auteur s’amuse à feindre l’ignorance du mot savant qu’il connaît parfaitement : l’hémicycle.

[33] Plat à base de gombo ou quimbombo (voir lexique).

[34] Le tom tom est une purée de féculent, banane plantain par exemple, propre à compléter la sauce. Le terme correspondant, d’origine africaine, dans l’espagnol de Cuba est fufú.

[35] Dans les berceuses antillaises intervient communément une menace, souvent animale : crabe, loup (Haïti), voire un zombi et une sorcière (Trinidad). Une berceuse classique haïtienne (traduction en français) : Fais dodo, petit de maman

Fais dodo, petit de maman


Do-o-do, petit de maman.


Si tu ne fais pas dodo, le crabe va te manger,


Si tu ne fais pas dodo, le crabe va te manger.